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Le piège de l’identité

À trop considérer les minorités comme des monolithes, un certain multiculturalisme prive leurs membres de toute possibilité de réalisation de soi autre qu’identitaire. Le progrès de l’égalité, au contraire, suppose un effacement des stigmates et donc la perte progressive de pertinence des clivages identitaires.

Depuis près d’un demi-siècle, les politiques de l’identité ont constitué une forme majoritaire des revendications dans la « sphère publique ». Le concept proposé par Habermas a été rangé dans le débarras des illusions universalistes bourgeoises : on lui a opposé, comme Nancy Fraser, la notion de « contre-public » ou on l’a fragmenté en autant d’espaces que de groupes, en parlant entre autres de « sphère publique de la classe ouvrière » – comme si le groupe ou la classe, souvent peu définis, constituait un monde social en tant que tel, alors qu’ils ne sont que le produit d’une relation avec d’autres entités1. L’exaltation de l’identité de groupe a le plus souvent pris la forme d’une adresse au monde comme scène globale, ce qui a permis de conforter paradoxalement la thèse de Habermas, alors même qu’on voulait faire la preuve de son caractère inadéquat : c’est sur une scène unique, largement formatée par les traditions politiques et discursives de la première puissance culturelle du monde, les États-Unis, qu’apparaissent désormais l’ensemble des revendications identitaires. La contradiction entre l’identification à un groupe comme entité collective que l’on peut doter d’un statut juridique, comme dans le multiculturalisme, et la constitution progressive d’une sphère publique mondiale, que les groupes prennent à témoin pour se faire reconnaître, va de pair avec la tension constituti

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Jean-Louis Fabiani

Professeur de sociologie à Central European University (Vienne) et directeur d'études retraité à l'EHESS, Jean-Louis Fabiani est notamment l'auteur de Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque (Le Seuil, 2016) et de Clint Eastwood (La Découverte, 2020).

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La question du logement nous concerne tous, mais elle peine à s’inscrire dans le débat public. Pourtant, avant même la crise sanitaire, le mouvement des Gilets jaunes avait montré qu’elle cristallisait de nombreuses préoccupations. Les transformations à l’œuvre dans le secteur du logement, comme nos représentations de l’habitat, font ainsi écho à nombre de défis contemporains : l’accueil des migrants, la transition écologique, les jeux du marché, la place de l’État, la solidarité et la ségrégation… Ce dossier, coordonné par Julien Leplaideur, éclaire les dynamiques du secteur pour mieux comprendre les tensions sociales actuelles, mais aussi nos envies de vivre autrement. À lire aussi dans ce numéro : le piège de l’identité, la naissance du témoin moderne, Castoriadis fonctionnaire, le libéralisme introuvable, un nouveau Mounier et Jaccottet sur les pas d’Orphée.