Crédit : Canva
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Quand l’injure raciste crie au secours

À partir de sa pratique en psychopathologie clinique, Daniel Derivois propose d’entendre l’injure raciale comme le symptôme de traumatismes historiques qui continuent de traverser les générations.


« Les parents ont mangé des raisins verts, mais ce sont les enfants qui ont mal aux dents ». La Bible (Jérémie 31 : 29-34)

Ma mère m’a toujours dit que si quelqu’un te traite de « sale noir », ce n’est pas toi mais sa bouche et sa langue qui sont sales. Autrement dit, elle m’a incité à décaler mon regard1 et à écouter au-delà de ces mots et des maux qu’ils véhiculent ; à interroger d’abord leur source pour mieux comprendre à qui ils sont véritablement adressés.

L’actualité de l’injure raciste

Dans le cadre de ma pratique clinique en protection de l’enfance, je me souviens d’une enfant « métisse » de 7 ans qui m’avait un jour traité de « sale noir » dans le couloir de la Maison d’enfants à caractère social où je travaillais. Cette injure raciale et raciste avait résonné avec la fois où, au cours de mes recherches en milieu carcéral sur les passages à l’acte auto- et hétéro-agressifs, un adolescent maghrébin de 17 ans – avec qui j’avais une bonne entente thérapeutique – m’avait hélé « négro !  » depuis la cour de promenade, pour amuser ses copains de cellule. Il ne supportait pas que son père se fasse, comme lui, traiter de « sale arabe » dans son quartier. Son voisin de 16 ans, maghrébin lui aussi, m’avait confié avec un sourire à quel point il prenait plaisir à insulter « n’importe qui » de « sale juif »2.

Ces mots d’enfant et d’adolescents prononcés dans un espace institutionnel, potentiellement thérapeutique, m’avaient profondément affecté. J’ai pu dire à la fillette comment cela me faisait penser à la souffrance de ses parents et grands-parents, particulièrement son père qui subissait le racisme dans la belle-famille « blanche » – et que j’accompagnais en ce sens. Cet échange nous avait apaisés tous les deux. Mais dans la France d’aujourd’hui, les mots, attitudes ou insinuations racistes – comme « singe »3 – proviennent d’adultes, de responsables médiatiques et politiques, d’intellectuels et de professionnels, et vont à l’encontre d’élus du peuple français. Ils nous imposent alors de prendre de la hauteur, d’écouter encore plus loin, différemment, pour saisir ce dont ils sont les échos par-delà les générations. Si la traite négrière, transatlantique, sert souvent d’écran aux zones d’ombre de traumatismes inavoués, que sait-on de la traite arabo-musulmane qui a asservi et déshumanisé Noirs, Arabes et Blancs4 ? Que savons-nous des séquelles traumatiques des Inquisitions espagnole et française que transportaient avec eux, dans leur chair et dans leur langue, les colons européens5 ? N’y a-t-il pas lieu de parler d’un racisme post-traumatique dont l’injure raciale et raciste serait un indicateur ?

Dans quel état d’ « hygiène » mentale se trouvent les bouches qui répètent « sale nègre » « sale juif », « sale arabe » – mais aussi « sale blanc » par mimétisme réactionnel ou restes non traités du mythe aryen6 – dans les espaces médiatiques, institutionnels, sociaux, politiques et intimes ? De quelles séquelles ont hérité les langues qui ont utilisé les signifiants animaux « singe », « cafard », « vermine », « rat » dans l’Allemagne nazie (Blancs contre Blancs), le génocide au Rwanda (Noirs contre Noirs) ou encore l’Apartheid en Afrique du Sud (Blancs contre Noirs ; Noirs contre Blancs) ? Qu’en est-il des bouches et des langues qui crachent leur amertume traumatique sur des élus dits « non Blancs » dans la France de 2026 ?

Aussi loin qu’il puisse remonter dans la chaine transgénérationnelle, quand le trauma n’est pas traité au bon endroit, il peut imploser sous forme de dépression, de somatisation, de suicide ou exploser sous forme de passage à l’acte, physique et/ou verbal, voire meurtrier dans et à travers les générations d’après7. La fillette et les deux adolescents ont en ce sens été les réceptacles de traumatismes raciaux subis, vécus et transmis par leurs parents. Victimes, ils se sont faits acteurs de la parole raciste, pour tenter de se débarrasser de cet héritage encombrant, en l’adressant à un autre semblable. Quant aux adultes, responsables politiques, médiatiques, professionnels, ils sont certes auteurs de cette parole salissante, mais ne sont-ils pas aussi des « victimes camouflées, à un stade avancé de décomposition psychologique8 » ?

Un cri étouffé

Il faut interroger la bouche de l’injure raciste. Par cette métaphore, j’invite à une introspection individuelle et collective. L’injure raciste est un cri étouffé qui reste coincé dans les silences et les artères de l’Histoire, un passage à l’acte langagier violent, agressif, qui véhicule des maux d’un autre espace-temps. L’injure raciale et raciste est une auto-agression contre soi-même, par aliénation à une filiation mutilée, mortifère. Insulter l’autre, c’est s’agresser soi-même en s’adressant à l’autre déshumanisé, traumatisé en soi.

L’injure raciale et raciste est une auto-agression contre soi-même, par aliénation à une filiation mutilée, mortifère.

« Blancs », « Arabes », « Juifs », « Noirs », « Asiatiques »… sont autant de « racisés »9 ou « racialisés » qui s’ignorent mutuellement – par mimétisme – mais d’abord intimement, car tous pris dans une même grille racisante du monde, un « contrat racial », une « épistémologie de l’ignorance10  » qui finit par produire une indigestion ontologique, identitaire, dont la bouche et la langue servent de canaux d’expression de la souffrance.

De manière camouflée, la parole raciste peut ainsi être entendue comme un appel à l’aide. Tout le corps médiatique, politique, éducatif et soignant est alors sollicité pour mettre la main à la pâte dans une responsabilité commune. Comme le soulignent Cécile Rousseau et ses collègues11, les cliniciens (psychologues, psychiatres, psychanalystes…) sont particulièrement exposés entre « complicité et compromis inévitables » avec le « racisme individuel, institutionnel, social » et « responsabilité morale et politique » dans les dynamiques de prise en charge des attitudes, actes et paroles racistes. Car dans l’écoute et l’accueil de la parole de l’autre, « le racisme s’infiltre de différentes façons dans la rencontre clinique ». Entre sa propre histoire, celle de l’autre et le secret professionnel, le clinicien doit composer avec les « mains sales » des générations actuelles et antérieures.

Pour traiter le circuit de l’injure raciale, il faudra remonter minutieusement la chaîne inter et transgénérationnelle déjà sous anesthésie locale, nationale et internationale, investiguer sur la qualité et la couleur des raisins verts (noir, blanc, jaune) qu’ont mangé nos ascendants génétiques et épistémologiques.

Un proverbe Bambara dit : « La parole qui reste dans ton ventre est l’enfant de ta mère. La parole qui sort de ta bouche est l’enfant de ton père. » Il est urgent d’interroger père et mère, ainsi que leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents sur les héritages « sans testament12 » qu’ils nous ont laissés, à nous tous, sans distinction de couleur et de trauma. Une fois secourus du naufrage racial, les générations du xxie siècle auront peut-être moins mal aux dents. Une fois les douleurs intimes et mutuelles apaisées, elles pourront alors – dans leur diversité et leur universel – se reconnaitre les unes les autres, et se sourire, au lieu de s’insulter. 

 

  • 1. Voir Daniel Derivois, « Suffisamment singe. Décaler le regard sur les injures racistes » [en ligne], L’autre, 2026.
  • 2. Voir D. Derivois, “Globality as a clinical posture”, International Journal of Culture and Mental Health, vol. 8, no3, 2015, p. 300–315.
  • 3. Voir D. Derivois, « Suffisamment singe », art. cité.
  • 4. Voir Murray Gordon, L’esclavage dans le monde arabe. viie-xxe siècle, Paris, Tallandier, 2022. Voir aussi Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800), Cahors, Éditions Jacqueline Chambon, 2006.
  • 5. Voir Didier Le Fur, L’Inquisition en France. Enquête historique xiiie-xve siècle, Paris, Tallandier, 2026.
  • 6. Voir D. Derivois, « La femme, le noir et le migrant », L’autre, vol. 25, no3, 2024, p.  262-264.
  • 7. Voir Yona Dureau, « Transmission psychique intergénérationnelle et racisme vis-à-vis des Noirs dans la civilisation américaine », dans Caroline Andriot-Saillant (sous la dir. de), Paroles, langues et silences en héritage. Essais sur la transmission intergénérationnelle aux xxe et xxie siècles, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2009, p. 71-126.
  • 8. Voir Ashis Nandy, L’Ennemi intime. Perte de soi et retour à soi sous le colonialisme, Paris, Fayard, 2007.
  • 9. Contrairement à certains auteurs, je pense que le terme « racisé » traduit une forme de racisme intériorisé : un euphémisme pour parler d’infériorisé (ceux et celles qui dénomment l’autre de cette façon) ou de victime (ceux et celles qui s’auto-désignent comme tel). Je considère que celui ou celle qui désigne l’autre comme « racisé » est pris·e dans la même grille raciale, sauf qu’il ou elle se pense supérieur·e. Régis Meyran parle de la « racialisation du monde » (Paris, Éditions de l’Aube, 2026).
  • 10. Charles W. Mills, Le contrat racial, traduit par Aly Ndiaye, Paris, Mémoire d’Encrier, 2021 [1997].
  • 11. Voir Cécile Rousseau, Lucie Nadeau et Toby Measham, « Les mains sales : racisme et responsabilité morale en clinique », L’autre, vol. 9, no3, 2008, p. 349-359.
  • 12. René Char, Feuillets d’Hypnos, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 2007.