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Dans le même numéro

L'Église catholique et la pédophilie

mai 2010

#Divers

Les révélations sur les prêtres pédophiles ébranlent l’Église catholique plus que toutes les critiques du dehors et du dedans, anciennes ou récentes, contre l’institution. Ce n’est pas une « abomination dans le temple », un péché d’hommes consacrés, une faute contre leur état sacré qui suscitent la colère et le scandale ; c’est le cri des victimes et l’aggravation générale du droit pénal pour les crimes sexuels qui produit ce séisme historique. Des victimes nombreuses (aujourd’hui souvent adultes), ou leurs parents, se manifestent à propos d’un crime qui semble en peu de temps devenu le crime par excellence : l’abus sexuel sur des enfants par des personnes ayant autorité sur eux ; et pas seulement autorité en l’occurrence : connaissance de l’intime par la confession (même s’il ne faut pas fantasmer sur le « riche contenu » des aveux au confessionnal), pouvoir de lier et délier, personnes bénéficiaires de surcroît, souvent, d’une immense confiance – qui confine à la naïveté chez certains parents… De là un côté glauque, malsain, « sale », de la pédophilie des prêtres (pire sans doute que celle des instituteurs par exemple), et la perception sévère ou accablée que le public en a. On a été, on est toujours, beaucoup plus indulgent pour les expériences pédophiliques racontées par des écrivains au xxe siècle ou avant… sans parler des frasques des milieux du cinéma.

La sortie du déni

La « pédophilie » n’est certes pas un concept très clair. À s’en tenir à son étymologie – l’« amour des enfants » –, le mot pourrait même paraître quelque peu inoffensif. Mais il y a peu de sens à aller chercher, comme on l’a fait, du côté de la Grèce ancienne des similitudes et des différences à charge ou à décharge. Si dans son usage courant actuel le mot « pédophilie » connote nettement des actes sexuels, le champ qu’il couvre reste cependant indéterminé dans le discours médiatique, peut-être parce que la nature exacte des faits reste souvent ignorée et aussi parce que la globalisation paresseuse est devenue une marque distinctive de l’information de masse. Parle-t-on de caresses plus ou moins appuyées, d’attouchements, de fellation reçue ou pratiquée, de pénétration ; d’enfants, de jeunes prépubères ou d’adolescents ; de garçons ou de filles ; d’atteinte ou d’agression ? Ces distinctions n’ont sans doute pas grand sens pour des victimes durablement « détruites », fût-ce après coup et longtemps après – et l’opinion publique ne s’intéresse pas à autre chose –, mais on comprend que pour leur défense, les accusés en fassent état. Aux États-Unis, des évêques catholiques confrontés à des indemnisations ruineuses pour leur diocèse ont tenté plus d’une fois d’utiliser l’argument du consentement d’adolescents ou de faire la distinction entre pédophilie (avec de jeunes enfants) et « éphèbophilie » (avec des adolescents consentants – clin d’œil vers une vieille tradition qui a eu son heure de gloire en Grèce ancienne). À Rome aussi on a fait récemment cette distinction…

Selon un des rares auteurs (américain et traduit) sur le sujet1, « la pédophilie cléricale concerne essentiellement les garçons », du fait notamment de l’importance, encore aujourd’hui dans certains pays (États-Unis, Irlande…), d’institutions d’enseignement, d’éducation, de formation, d’accueil social non mixtes, souvent des internats, où les prêtres restent présents en assez grand nombre et dans des tâches de direction. Sur la proportion de prêtres concernés, on peut discuter. Aux États-Unis, 3 000 prêtres auraient été « inquiétés par la justice » dans les années 1990 sur environ 45 000 – c’est beaucoup –, mais il importe de dire que plusieurs générations de prêtres sont concernées sur plusieurs décennies2. Dans plusieurs pays où les institutions de garçons sont peu nombreuses ou se sont raréfiées, on peut trouver faible (comparativement à d’autres institutions ou à l’ensemble des cas connus) le nombre de prêtres impliqués – à moins que, l’évolution démocratique et juridique aidant, le pire reste à venir. Pour tout dire, les chiffres restent incertains, mais peu importe : le nombre d’actes pédophiles commis par des prêtres est un scandale. Dans les affaires actuelles qui éclatent successivement dans divers pays, c’est aussi un cadavre dans le placard qui est sorti. Des arriérés sont soldés, et un refoulé s’exprime à grand bruit et, comme toujours, sans grandes digues ni limites prévisibles.

On ne minimisera cependant pas ce dossier en se demandant si dans la vague d’indignation de l’heure contre le « bouc émissaire » catholique (« bouc émissaire » au sens de René Girard) ne s’exprime pas une culpabilité collective pour un silence ou un secret longtemps bien gardé par tous, qui conjure la réalité toujours actuelle et importante de l’inceste familial, devenu le lot quotidien des travailleurs sociaux et de la justice des enfants, voire un « enfer de la pédophilie » qui s’exprime via l’internet et que des émissions de télévision invitent à visiter (le succès d’une émission sur ce sujet en avril ne tenait pas à sa nouveauté, mais à ce que le journaliste qui a fait l’enquête a découvert des « prédateurs » pédophiles et les a dénoncés à la police, avec le soutien de son employeur, l’agence Capa, accréditant l’idée phare du moment : « la » pédophilie est le crime capital – et il faut dénoncer sans scrupule ces prédateurs si d’aventure, même pour une enquête où l’on ne se dévoile pas, on en rencontre. Mais ne se donne-t-on pas ainsi à trop bon compte le bénéfice et de l’émission risquée sur un sujet limite et de l’attitude morale ?).

Le retentissement des affaires

Le grand reproche – justifié – à l’Église catholique, en l’occurrence aux évêques et maintenant au pape, est précisément d’avoir « couvert » les crimes pédophiles dont ils avaient connaissance et d’avoir laissé en place ou changé de poste sans discernement des prêtres concernés, dont des récidivistes connus. C’est exact – à condition de se souvenir qu’il fut un temps, pas très lointain, où toutes les grandes institutions, y compris et particulièrement celles de l’État (armée, éducation nationale et sans doute bien d’autres) –, agissaient ainsi. Ce réflexe de défense institutionnel, qui pouvait emprunter le vocabulaire familial (laver le linge sale « en famille », régler les choses « en famille », ce sont des « affaires familiales »), correspondait à une mentalité longtemps partagée par la majorité (la survie des institutions passait avant l’intérêt des individus, y compris des victimes), et le rappel d’une brève période carrément permissive il y a quarante ans semble se référer à des temps antédiluviens, et elle est de mauvais aloi dans la période présente.

Pourquoi le pape et pourquoi maintenant ? Il n’y a aucun complot dans les médias, à mon sens, contre Benoît XVI – sinon celui de la course à l’information décisive qui pourrait le mettre en personne sur la sellette3. Beaucoup de coups sont ici permis, parce qu’il fut assez brièvement archevêque de Munich et surtout, durant un long mandat, à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui a pris en charge à la fin des années 1990 le dossier des cas graves de pédophilie. Les attaques se sont dangereusement rapprochées quand on est allé fouiller dans le passé de son frère prêtre, Georg, musicien et longtemps maître de chapelle d’une chorale de garçons, les « Domspatzen » (les petits chanteurs, littéralement « moineaux », de la cathédrale de Ratisbonne…). Le frère du pape n’a pas reconnu des caresses, mais… des gifles, ce qui est devenu dans de grands médias des « sévices ». Les attaques contre Benoît XVI viennent à l’évidence de la position de faiblesse dans laquelle se trouve son pontificat en général, depuis le tournant qu’a représenté, on s’en rend compte après coup, sa « bourde » lors de sa visite en Allemagne, à l’université de Ratisbonne, quand il critiqua la violence de l’islam en se servant d’une citation d’un empereur byzantin4. Bourde révélatrice, sans doute, des limites d’un intellectuel qui n’était pas fait pour gouverner, symptôme aussi de la fin d’une sorte d’apogée médiatique de la papauté sous Jean-Paul II, qui rendait intouchable la personne et la fonction. Il y a un paradoxe cependant : presque tous les observateurs reconnaissent le rôle de Joseph Ratzinger – à l’encontre de l’attentisme ou de l’indifférence de Jean-Paul II, peut-être refroidi par ses mauvais souvenirs de Pologne5 – pour rompre dans l’Église la loi du silence sur les affaires de pédophilie. En 1998, Ratzinger a demandé que les affaires graves remontent à Rome, à la Congrégation pour la doctrine de la foi dont il était le « patron », et depuis il s’est montré pugnace, encore sous le règne de Jean-Paul II, sur ce dossier.

Une autre raison a certes pu jouer un rôle : le fait que les évêques et même les conférences épiscopales se sont trouvés déroutés par ces désordres et par la montée en puissance des médias et de la justice profane6, compte tenu aussi des sommes pharamineuses payées par les diocèses américains lors de procès intentés par des victimes (des millions de dollars) – dépenses qui amenèrent plusieurs diocèses américains au dépôt de bilan : il se peut qu’en rapatriant les dossiers graves à Rome, on ait espéré pouvoir échapper aux poursuites (en tant qu’État souverain) et donc à l’acharnement bien connu des avocats américains pour réclamer des dommages et intérêts énormes. Or désormais, dans les affaires (pouvant remonter à loin) qui éclatent encore aux États-Unis, certains avocats ont engagé une bataille juridique pour faire comparaître le Saint-Siège lui-même, en tant qu’employeur des évêques et finalement des prêtres, devant des cours américaines. Cette bataille a, semble-t-il, peu de chances de réussir7 – mais elle souligne une fois de plus le jeu complexe et ambigu de l’Église catholique sur sa double nature, spirituelle et temporelle, et les dilemmes dans lesquels elle se trouve prise. Car le bilan de la remontée des affaires à Rome est mitigé voire médiocre selon certains observateurs8. Au Vatican, on se défend des accusations de faiblesse ou de mollesse ; j’ai plutôt tendance, en l’occurrence, à y voir les lenteurs et les retards d’une bureaucratie, affrontée de surcroît à un problème nouveau et difficile (en tout cas, l’affaire d’un prêtre américain, grand prédateur mais en fin de vie, envers lequel J. Ratzinger a fait preuve de miséricorde dans les années 1990, n’est pas très probante ; il est d’ailleurs probable que cette histoire a été relancée par la presse américaine pour mettre sur la sellette le Saint-Siège afin de pouvoir le poursuivre).

Quoi qu’il en soit, on comprend que le pape lui-même, compte tenu de son rôle dans la Congrégation pour la doctrine de la foi, soit venu sur le devant de la scène médiatique dans le rôle d’accusé, plutôt que dans celui de pionnier pour arrêter le scandale dans l’Église et sortir d’une attitude devenue moralement et juridiquement intenable. Car malgré ses bonnes intentions, la remontée des affaires de pédophilie avait inévitablement un effet pervers : créer et accentuer là aussi la centralisation de tout à Rome, enlever la responsabilité aux évêques locaux jugés à tort ou raison incapables de résoudre les questions tout seuls (même si, comme on l’a dit, le Saint-Siège refuse d’assumer les conséquences juridiques et financières de sa prise en main9). Par une logique imparable, Rome et finalement le futur pape s’exposaient aussi, ce faisant, aux assauts de ressentiment de l’opinion publique, voire de responsables politiques outrés (comme en Allemagne).

Le déplacement géographique des révélations joue aussi un rôle. Alors que les États-Unis ont été touchés il y a maintenant une décennie, les deux pays où des affaires ont été révélées récemment ont un poids particulier dans le monde catholique. L’Irlande tout d’abord où l’on sait que le poids de l’Église a longtemps été prédominant sinon exclusif, et encore maintenant ce pays se singularise en Europe par son interdiction de l’avortement. L’Allemagne, ensuite, d’où vient le Pape mais où la chancellière, de culture protestante, n’a pas hésité à intervenir pour mettre en cause l’attitude de la hiérarchie catholique. En France, la Conférence épiscopale a pris les devants dès 2001, en donnant des consignes rigoureuses aux évêques après le procès d’assises particulièrement pénible (à Caen) d’un prêtre pédophile, où son évêque, accusé de « non-dénonciation de mauvais traitements et d’atteintes sexuelles sur mineurs de 15 ans » avait été condamné à trois mois de prison avec sursis. La rigueur épiscopale française depuis dix ans n’empêche certes pas que des actes pédophiles puissent encore être commis, ou révélés s’ils sont anciens, mais elle a évité, dans le difficile contexte actuel, une mise en cause globale des évêques français et des révélations tardives en série comme dans d’autres pays.

Plus que les actes de pédophilie des prêtres, ce qui suscite l’indignation des victimes est le silence de l’Église. Des évêques, des supérieurs religieux et maintenant le pape lui-même sont accusés d’avoir empêché la divulgation d’informations, évité la dénonciation à la justice des hommes, tenté de les traiter – quand ils les traitaient – en interne, dans le secret des bureaux et des tiroirs. Dans le meilleur des cas, l’objet du scandale – le prêtre ou le frère non prêtre fautif – était déplacé, quasiment « exfiltré » avec discrétion. Ses confrères, ses amis savaient parfois ce qu’il en était et ce qu’il devenait, mais eux aussi étaient tenus au silence et aux chuchotements. Les sanctions prévues par le droit canon (le droit de l’Église) pour le coupable n’étaient pas ou peu appliquées. Et l’opinion publique est aujourd’hui révulsée par ces comportements, compris comme des manipulations pour dissimuler la vérité. Elle ne comprend pas pourquoi les évêques ou les supérieurs religieux de ces prêtres n’ont pas téléphoné immédiatement au procureur de la République et ne les ont pas livrés à la police. Ou encore pourquoi ils ne les ont pas au moins éloignés sans délais et avec rigueur des établissements d’enseignement et d’éducation, et de tout lieu où ils pouvaient continuer leurs méfaits. C’est là qu’est le scandale : d’avoir étouffé ces affaires, parfois massives par leur nombre et leur gravité, derrière le secret du confessionnal et les murs des évêchés, d’avoir évité les procès même en interne, d’avoir empêché les éloignements nécessaires.

On simplifie, à mon sens, la difficulté de la tâche des évêques quand ils sont confrontés à une telle épreuve dans leur diocèse. Dénoncer les prêtres pédophiles ou les amener à se présenter eux-mêmes au procureur de la République ? Certes, mais plus facile à dire qu’à faire. On entend dire aussi : « Il fallait les éloigner immédiatement », les nommer à un endroit où ils n’aient plus aucun contact avec des jeunes et des enfants. Les éloigner où ? En paroisse, s’ils viennent d’une institution ? Mais en paroisse ils ont tout loisir de rencontrer des enfants (« de chœur ») et des adolescents. Les astreindre à résider dans un monastère ? Mais les monastères ne sont pas des prisons, ils ne disposent pas d’un « bras séculier » pour garder des criminels, et au nom de quelle « solidarité ecclésiastique » devraient-ils accueillir ces derniers, qui n’ont aucune vocation au retrait du monde et peuvent être totalement inaptes à une vie communautaire ? Les « réduire à l’état laïc » ? Mais ce serait « refiler » la difficulté à la société civile, qui elle-même ne sait que faire de ces « prédateurs » incurables. Récemment, l’un d’eux, qui à peine sorti de prison avait violé et tué un enfant, demandait à être castré pour ne plus subir son destin, mais sans compter que la solution médicale pour tuer ses pulsions criminelles paraît aléatoire, l’acquiescement de certains responsables politiques à cette solution a suscité à juste raison plus que des réticences.

Une réponse pénale?

Quitte à choquer, il faut dire qu’on est ici, comme si souvent de nos jours, dans une projection sans recul du présent sur le passé. Ce rappel ne vaut sûrement pas excuse, mais il importe, si on parle de « justice », qu’elle soit faite pour tous.

Il y a certes eu, il y a toujours dans l’Église, chez ceux qui ont quelque responsabilité et même chez les autres, une culture du secret, trop vite baptisé « discrétion » voire « prudence ». Est-elle très différente de celle des pouvoirs et des bureaucraties d’État, ou pire qu’elles ? Ce n’est pas sûr. Mais d’une part, on parle de l’Église, et on croit toujours à bon droit qu’elle devrait faire un peu mieux que d’autres institutions. D’autre part, le pouvoir – et donc le secret – est ici partagé exclusivement par des clercs célibataires et masculins, une confrérie en quelque sorte. Cependant, il y a secret et secret dans l’Église. Celui du fonctionnement des nominations, par exemple, n’est contesté que par une minorité de catholiques sensible à la vie démocratique dans l’Église. Beaucoup plus critiqué, et de longue date, celui du Saint-Office (l’ex-Inquisition), devenu après le concile Vatican II la Congrégation pour la doctrine de la foi. Du Saint-Office un théologien disait, au moment de la condamnation des prêtres-ouvriers (1954), que « le secret englobe toutes les conduites ; le secret est la pierre d’angle du “système” ». Il aurait pu dire la même chose de procès faits à des théologiens qui, jusqu’à récemment, ignoraient jusqu’au chef d’accusation qui les frappait et subissaient donc une procédure « inquisitoire », au sens devenu courant du mot : à la fois secrète et sans appel. On a affaire ici à un archaïsme juridique, en général dénoncé sans indulgence dans et hors l’Église, qui se défend en invoquant l’appartenance volontaire des intéressés à la foi et au corps de l’Église, donc l’obéissance à sa doctrine orthodoxe et à ses règles internes – argument qui ne vaut pourtant nullement excuse pour des méthodes d’un autre âge.

Il en va autrement de la sexualité, où la loi du secret bien gardé est devenue beaucoup plus compliquée à expliquer et à gérer, à la fois par rapport aux individus, au peuple catholique et à l’opinion publique, pour toutes sortes de raisons : la révolution psychanalytique est passée par là, l’évolution des mœurs et la liberté sexuelle qui s’affiche aussi. Dans ces conditions, la sexualité dans l’Église et plus généralement Éros ne sont pas dans une position très confortable. On le dit et c’est vrai : alors que les limites de l’intimité sexuelle n’ont cessé de reculer et que cette liberté promet, avec d’immenses faux-semblants et mensonges, le nirvanâ pour tous, la sexualité reste un sujet tabou, forcément tabou, voilé dans la conversation et le vocabulaire interne des institutions cléricales. Une certaine liberté dans les histoires gaillardes, une petite formation des futurs prêtres sur ces sujets n’y changent pas grand-chose. Il y a là une difficulté structurelle, un « malaise dans la civilisation » ecclésiale catholique provoqué par un écart, encore accru par le rigorisme généralisé de l’Église sur l’ensemble de ces sujets. La question coule de source : les actes de pédophilie des prêtres sont-ils liés au célibat ? Comme la plupart, je pense que non, mais on n’en sait rien, au fond : seul un entretien avec les « sujets » concernés éclairerait ce point. Plutôt que de penser à la pression sexuelle qui s’exerce sur des célibataires et qui est déviée sur des enfants, il faut peut-être penser, sans idéaliser le couple, que la présence d’une femme et d’enfants comme contexte de l’existence, comme « habitat » et comme parole, empêcherait le détour pédophilique. Mais mieux vaut éviter sur ce sujet les déclarations péremptoires. Si les pédophiles sont des « prédateurs » sans rémission, très répandus dans toute la société, le raisonnement par le célibat ne veut de toute façon plus rien dire…

En définitive, le plus important est que le secret sur les actes pédophiles n’est plus tenable à cause d’évolutions de la société : la publicité donnée aux victimes et l’aggravation de la loi pénale pour ces délits ne permettent plus à l’Église de gérer ces cas avec son droit propre. On pourrait voir là un pas supplémentaire dans la sécularisation, qui change la donne juridique et redessine la frontière de la séparation entre l’Église et l’État. Peut-être vaudrait-il mieux dire que la juridisation de tout atteint aussi les sphères de l’Église et des religions qui avaient leurs propres lois. Si l’on reprend la définition de la laïcité française selon Clemenceau : « L’État chez lui, l’Église chez elle », encore faut-il définir le territoire de ce « chez lui chez elle ». « Chez elle », précisément, l’Église a gardé même après 1905 tout un volet de compétences juridiques pour juger, selon des peines prévues par le droit canon, des délits ou des écarts de clercs par rapport à la loi ecclésiastique mais aussi par rapport à la loi civile – ceci par une sorte de tolérance peut-être, ou des partages dus à une histoire millénaire. Un meurtre commis par un clerc relevait évidemment de la cour d’assises. Mais des actes pédophiles, couverts par le silence à la fois des victimes, de leur famille et de l’institution, et finalement par une société entière qui n’en parlait qu’à mots couverts ? Indirectement, l’indifférence ou la non-intervention de l’État témoigne aussi de la faible gravité, dans la perception collective jusqu’à une date récente, de certains actes de violence sexuelle. Ou du moins, la charge de la preuve était inversée : les victimes devaient faire la preuve de leur innocence et du préjudice subi, parce qu’on supposait leur consentement plus ou moins implicite10.

Les évolutions dans les sociétés démocratiques jouent ainsi un rôle majeur dans ce qui arrive aujourd’hui à l’Église catholique. Une culture d’Église propre aggrave encore le problème. Comme le disait très bien récemment l’évêque de Poitiers, Mgr Rouet, « tout système clos, idéalisé, sacralisé est un danger. Dès lors qu’une institution, y compris l’Église, s’érige en position de droit privé, s’estime en position de force, les dérives financières et sexuelles deviennent possibles11 ». Ce à quoi l’Église de Rome ne s’attendait pas, c’est, malgré la crise terrible aux États-Unis depuis le début des années 1990, d’être à son tour rattrapée par la « société victimale ». Sans nier un seul instant la gravité des faits et la douleur, voire la destruction des victimes, il arrive à l’Église qu’elle subit ainsi ce qu’en 2005 Denis Salas, un des meilleurs penseurs de la justice actuelle, désignait comme le « populisme pénal ». Des comptes sont demandés, sans possibilité d’échappatoire parce que la société entière est en phase avec cette exigence, qui déplace l’ensemble de la culture juridique et finalement, en France, les frontières acquises de la laïcité.

On a souvent noté la présence nouvelle, parfois irritante de la religion dans l’espace public. On a moins noté que l’espace public et son droit – ses droits de l’homme ? – s’imposaient plus fortement que jamais aux sociétés religieuses et exerçaient leur pression sur elles pour les transformer, déplacer leur culture et leurs traditions. L’Église catholique, pour des raisons intrinsèques, est ici en première ligne, et au-delà des dérives auxquelles fait allusion Mgr Rouet, c’est pour elle une situation inédite, qu’elle subit largement plutôt que de la penser et de l’anticiper, et qu’en France les débats avec la laïcité ou l’attention à la baisse des pratiques cultuelles ont souvent occultée.

  • 1.

    Gary Wills, l’Église catholique et la pédophilie, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003 (paru en anglais en 2002). Ce livre, tout en apportant beaucoup d’informations, est à charge contre l’épiscopat catholique américain, qui a tout fait pour nier l’importance des délits et la bonne foi des victimes. Il est vrai que la dérive américaine pour leur accorder des réparations financières énormes jetait, dans certains cas, un doute sur leur sincérité et pouvait faire craindre des accusations infondées, à leur tour dévastatrices pour les prêtres concernés. Une des victimes de fausses dénonciations a été le cardinal Joseph Bernardin, archevêque de Chicago, homme remarquable par ailleurs, innocenté après sa mort en 1996.

  • 2.

    Le rapport Murphy (Irlande) a identifié entre janvier 1975 et mai 2004 au moins 440 victimes de 46 prêtres. Combien de cas ne sont pas et ne seront jamais connus ? Selon le rapport, l’Église catholique d’Irlande était « obsédée par le secret » et surtout « préoccupée de sa réputation ». Cette indifférence aux victimes est répugnante. Mais là encore les médias, par définition, rapportent souvent les récits de cas individuels particulièrement choquants, dont on ne connaît pas le nombre par rapport à d’autres qui seraient, au moins pénalement, considérés comme moins graves. Il faut savoir qu’il existe, chez les spécialistes, une polémique sur les chiffres et l’importance absolue ou relative de la pédophilie dans l’Église catholique. Dans Le Monde du 8 avril 2010, on trouve ainsi une interview de Philipp Jenkins, professeur à l’université de Pennsylvanie, non catholique, connu pour ses travaux sur la pédophilie : il tend nettement à relativiser en affirmant qu’un grand nombre de délits sont commis par un nombre restreint de prêtres. Mais dans le livre cité à la note 1, Wills prend vivement à partie Jenkins en considérant que son parcours intellectuel sur le sujet est sinueux.

  • 3.

    On oublie que les médias ont, en d’autres occasions, accordé des heures aux visites et aux discours du « Saint-Père ».

  • 4.

    Voir Esprit, novembre 2006, avec les commentaires nuancés d’Olivier Abel.

  • 5.

    Le régime communiste faisait évidemment ses choux gras des affaires de moeurs concernant des prêtres, quand il ne les provoquait ou ne les manipulait pas.

  • 6.

    Voir la description accablante des réactions d’évêques américains par Wills, l’Église catholique et la pédophilie, op. cit.

  • 7.

    La Croix du mercredi 7 avril 2010, p. 18.

  • 8.

    Selon Charles Condamines (Le Monde, 25 mars 2010), seulement six dossiers sur dix instruits, peine maximale (réduction à l’état laïc) dans 10% des cas, pas d’information aux autorités civiles des pays concernés.

  • 9.

    Sur le centralisme romain, voir l’introduction au dossier « Le déclin du catholicisme européen », Esprit, février 2010, p. 78-93.

  • 10.

    En dehors des délits sexuels, dont les sanctions ont été précisées et aggravées dans les années 1980-1990, on peut citer les conflits à propos d’emplois dans des institutions d’Église : le droit de travail s’applique-t-il (éventuellement a posteriori) à des personnes employées, fût-ce au départ de leur plein gré, sans contrat de travail, parfois pour les tirer de situations sociales précaires ? La jurisprudence récente montre que les juges administratifs sont allés dans les deux sens. Mais en tout cas la question est posée.

  • 11.

    Entretien dans Le Monde du 2 avril 2010.

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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