Quel(s) Paris ? Visite de l'exposition « Le Grand Pari(s) »


Visite de l’exposition « Le Grand Pari(s) »

La consultation lancée au printemps 2008 autour de l’aventure du « Grand Paris » et qui aboutit au mois d’avril 2009 à l’exposition à la Cité de l’architecture des dix propositions d’équipes ayant rassemblé architectes et chercheurs repose sur une idée simple, un peu de béton et beaucoup d’intelligence, pour répondre à une question complexe qui dépasse largement les frontières franciliennes : qu’est-ce qu’une métropole contemporaine ? Incarnées pour la plupart par une figure d’architecte-urbaniste charismatique, dix équipes très typées ont été conviées à réfléchir. Chacune a posé un regard singulier, même si quelques « airs de famille » se dessinent au creux des rendus définitifs (Lin et Secchi-Vigano par exemple) ou bien encore des ruptures que l’on n’attendait pas (celles qu’opèrent Antoine Grumbach ou même Christian de Portzamparc). Souhaitons que ces équipes d’architectes, de sociologues et de géographes ne se trouvent pas désormais comme le client d’un grand restaurant : on l’accueille avec un empressement appuyé, on l’entoure, mais une fois le repas terminé il ennuie déjà, et l’on se crispe s’il ne cède pas sa place assez vite à un nouveau venu.

Cette réflexion qui a donc cherché à conjuguer le collectif et le singulier repose sur la sévérité du diagnostic préalable sur l’état de notre locomotive économique nationale : pénurie de logements et mobilité résidentielle compromise, saturation des réseaux de transport, étalement urbain coûteux et nuisible, déséquilibre entre logements à l’est et bureaux à l’ouest, mal-vivre des cités… Du reste, Édouard Balladur ne s’est pas privé de s’appuyer sur ce sombre diagnostic pour étayer ses propositions de redécoupage du territoire, lançant dans les colonnes du Figaro (27 février 2009) sur un mode provocateur qui n’est pourtant pas sa marque habituelle d’intervention : « Quant au Grand Paris, qu’on demande aux Franciliens par référendum s’ils sont satisfaits de la situation des transports, du logement. Doutez-vous de la réponse ? »

Du côté de Nicolas Sarkozy, la réponse fut très claire et elle place les 10 équipes d’architectes-urbanistes au centre du jeu. « Pas de nouvelle gouvernance tant qu’il n’y a pas de projets [celui de Christian Blanc et ceux remis par les 10 équipes] », a-t-il en effet confié le jeudi 5 mars aux ténors de l’Ump (Le Monde du 7 mars 2009). Dire que le Grand Paris n’est pas – aussi – une affaire politique serait donc un pieux mensonge. Depuis 20 ans et à l’exception de très courtes périodes, la Région et désormais la quasi-totalité des conseils généraux ont été systématiquement du camp de l’opposition, à droite quand le gouvernement était de gauche et vice versa. On connaît également l’attachement de Nicolas Sarkozy à cette région et le gouvernement Fillon compte un nombre record de ministres franciliens : 17 (sur 38), près de la moitié donc alors que l’on en comptait habituellement plutôt 20 à 30 % depuis 1986. Il n’en demeure pas moins – et c’est bien là qu’Édouard Balladur touche juste – que le Grand Paris devrait d’abord être l’affaire des Franciliens. Rien n’est plus pénible qu’une participation qui ne prend pas.

Diagnostic obscur

Que sont en effet devenues les fonctions habiter et circuler en région parisienne, exprimant un pan essentiel de nos besoins intemporels et fondamentaux ? Vers où penche la stratégie, du côté de l’économique, du côté du politique ? Et la question spatiale ? Qu’est-ce qu’une « planification autoritaire » ? Opte-t-on pour un cœur ou un développement en mosaïque ? Des anneaux ou des radiales ? Un métro-phérique ? Souterrain ou surplombant le périphérique, la dernière enceinte redoutable ? Ou encore l’A 86 ? Le Rer est radial, le métro est tramé, quelle forme prendra le réseau du futur ? La bonne vieille trame, maillée et républicaine, du plan du métro parisien a d’ailleurs inspiré Antoine Grumbach et Jean Nouvel, à deux échelles différentes : la vallée de la Seine pour le premier et la région Île-de-France pour le second.

Selon quelle clé lire l’avenir de ce Grand Paris ? Le radio-concentrique ? La jeune équipe de l’Auc y voit la principale hypothèque au développement du Grand Paris, « incapable de se saisir de sa véritable dimension ». Il faudrait en sortir en effet, mais probablement pas cette fois-ci. Comment donc se situer simultanément à toutes les échelles, comment connecter (très) grandes et (très) petites échelles ? Sortir du carcan du plan, insister sur le « comment » et refuser de dresser des cartes, travailler plutôt la substance urbaine, prendre la métropole pour ce qu’elle est, avec ses pavillons et ses grands ensembles, tout en s’inspirant de Tokyo pour imaginer d’autres réseaux et laisser vivre d’autres pulsions… Et l’Auc d’insister avec son Ttgl, Très très grand Louvre : plutôt qu’une carte, un « poster » où rien n’est à l’échelle mais d’où émergent des « situations ». Par exemple, les « lieux de l’insulation à très haute valeur ajoutée », les clusters, ou encore les « collecteurs métropolitains » qui à l’image du défunt Crystal Palace londonien collectent les flux, les ambiances et les personnes. Et l’Auc de proposer d’admettre enfin la modernité de Bobigny où se « superposent harmonieusement transports, habitat et activités ». Le fantôme des « villes nouvelles » et leur échec relatif ont d’ailleurs plané comme une ombre au-dessus de bien des équipes. Mais puisque l’image de Bobigny doit encore faire son chemin dans les esprits, pourquoi ne pas chercher à démultiplier l’exemple du Grand Louvre à l’échelle de la métropole ?

Au fait, quel était donc le premier projet « grand parisien » ? Les Halles probablement : la croisée des lignes de Rer au cœur de Paris, et on a tendance à l’oublier, s’y conjuguait un échangeur métropolitain vers où devaient converger les voies rapides irriguant la région. C’était il y a quarante ans déjà, les « années Rer » et depuis pas grand-chose du même acabit – non, le tramway n’est pas un projet « grand parisien ». Plus encore que la voiture ou la grande distribution qui étaient déjà là il y a trente ans, c’est probablement l’émiettement du pouvoir local qui a le plus profondément modifié les règles de l’aménagement et de l’urbanisme tout au long de ces années. De la qualité des diagnostics préalables dépendra celle des projets. Et de cette consultation, presque personne n’attend les monuments de la certitude définitive. Du Crystal Palace au Palais de la République à Berlin-Est en passant par le pont de Tacoma ou les Twins de New York, les projets pleins de certitude sont légion ; et les tours ou les agoras aux confluents, ce sont ces images-là qui nous ont semblé les plus fragiles.

Quel(s) Paris ? Tableau de synthèse des propositions des dix equips

Quatre axes de lecture thématiques. Une case grisée pour insister sur le pivot de la réflexion menée par chaque équipe. L’ordre de présentation des équipes reprend l’ordre des presentations à l’occasion du séminaire de clôture du 12 mars au Conseil économique et social.

Stratégie Limites et échelles Rogers Strik Harbour & partners Paris « métropole polycentrique de l’après-Kyoto ». Une métropole compacte, multiconnectée et reposant sur l’intensification des centres urbains de la première couronne. Atelier Castro- Denisof-Casi Identifier les « lieux symboliques et de voyage » et « favoriser la cohésion et le vivre ensemble ». Un Grand Paris « solidaire et naturellement poétique », autour de l’A86. l’AUC Aborder la métropole « par le détail » pour sortir du carcan du plan. Élaborer des matrices, évaluer et étalonner le fait métropolitain, entre grands nombres et micro-situations. Se placer simultanément à toutes les échelles, micro et macro, puis hybridifier et connecter. Un « devenir Tokyo » pour une métropole hétérogène et multipolarisée. Atelier Christian de Portzamparc La métropole parisienne comme « tête de réseau » : le lien plutôt que le pôle et le rhizome comme figure organisatrice de la croissance urbaine. 6 « fenêtres de projet »: Massy-Saclay, Orly- Rungis, Grigny-Évry, Roissy-Le Bourget, Pantin-Bobigny, Paris Nord-Aubervilliers. S’approprier sensoriellement la ville grâce à : la vue aérienne, les terrasses, les signaux et les balises, les ponts et les trains aériens. Agence Grumbach & associés Mettre les territoires au premier plan. Tresser les mobilités avec le territoire. Paris-Le Havre, axe de la Seine. La « forme métropolitaine » plutôt que la « forme de la ville ». Ateliers Jean Nouvel Le « génie du lieu ». Dé-normer et embellir, inciter et révéler. « Faire de la dentelle sur la violence ». L’existant. Les « 4 Vallées » et les « Hauts lieux » : le port de Gennevilliers, le parc de la Courneuve, l’aéroport de Villacoublay, la base de loisirs de Choisy-le-Roi, l’ancien hôpital de Neuilly-sur-Marne. Studio 08 (Secchi- Vigano) La ville poreuse : perméabilité, porosité, accessibilité. Plutôt qu’un projet, tracer le cadre de développement des autres projets. Redonner la possibilité de traverser. Rendre le territoire isotrope (modèle anti-hiérarchique). Une ville poreuse mais dense de lieux signifiants. LIN La ville légère et réversible. Une stratégie d’impulsion plutôt que d’implantation. Des micro-centralités pour un Grand Paris multipolaire et multiscalaire. Des paysages multifonctionnels. Groupe Descartes Optimiser : des lieux, des flux, des liens. L’Île-de-France entendue comme une assemblée de 20 « villes durables » de 500 000 habitants. MVRDV Le City calculator. Compacter, recentrer et intensifier : un Big Intensification Act. Dialectique Grandparis/Petitparis : se recentrer autour du Petitparis. Beyond fear! Ville-nature Transports et mobilité Concevoir une « éco-armature urbaine » à l’échelle métropolitaine. Privilégier le transport individuel avec des « véhicules compacts zéro-carbone ». Fronts bâtis (modèle Central Park). Des « transports poétiques » (3 boucles de tram), des « transports rapides » (un métro aérien sur l’A86) et « fluviaux » (un port à Roissy). Se situer résolument dans l’après-Kyoto. Des « collecteurs métropolitains » (référence du Crystal Palace) : collecter les flux, les ambiances et les personnes. Parler de « pérégrinations » plutôt que de « transports ». Fronts bâtis (modèle Central Park) le long des voies ferrées des gares du Nord et de l’Est. Les gares du Nord et de l’Est ramenées à une desserte locale, et une nouvelle gare à Aubervilliers pour le Nord-Europe. Un train aérien surplombant le périphérique perçu dès lors comme un « centre annulaire ». La Vallée – le talweg – le plateau. LGV Paris-Le Havre. Un monorail. Des « conciergeries ». Végétaliser l’existant, ajouter des terrasses plantées, superposer, coiffer les sommets. 12 gares TGV reliées à une quinzaine de stations RER stratégiques. Donner de « l’espace à l’eau » et multiplier « les échanges biologiques ». Vivre avec le risque dans une nature renouvelée. Permettre la percolation de la biodiversité, soigner les transitions et les « anti-parcs » : les rives des parcs, souvent délaissées. La connexion des gares TGV entre elles et la construction de 6 autres dans la région (dont une à la Défense). Combiner agglomérations denses et espaces de moindre intensité, paysagers et flexibles. Parcs et agriculture urbaine. Des « éco-stations » harmonieusement réparties sur un grand territoire. Privilégier les proximités et les mobilités graduées. La forêt urbaine (– 2 oC sur l’ensemble de l’Île-de-France). + 20 m2 par logement. Fronts bâtis (modèle Central Park) autour du bois de Vincennes et du parc de la Courneuve. – 1/2 heure de trajets quotidiens. « Nationaliser les nationales » et apaiser les autoroutes. Échapper à la logique des boucles autoroutières. Optimiser la ceinture des gares plutôt que d’en construire de nouvelles à grands frais. Intensifier : « la forêt de l’aéroport CDG » [Roissy Charles-de-Gaulle]. Une grande Gare de l’Europe, unique et centrale, où les TGV se croiseraient au cœur de Paris.

Limites

Où se trouvent donc aujourd’hui les centres déjà agglomérés et pourtant bientôt avalés par l’extension infinie de la ville-centre ? À Saclay, Savigny, Antony ? À Étampes, Montereau ? À Créteil Soleil, Vélizy 2, Parly 2, Rosny 2 ? À Corbeil, Senlis, à Versailles enfin ? Ou tout simplement aux portes de Paris ? Qu’est-ce au juste que la « zone dense » ? Le « petit Paris » est franchement dense, alors que le Grand l’est à peine plus que le Grand Londres avec ses parcs et ses alignements de pavillons. Du reste, ces pavillons franciliens et leur devenir, ils n’ont franchement retenu l’attention que de trois équipes, le groupe Descartes, Secchi-Vigano et l’Auc. Alors jusqu’où s’étend cette « zone dense » ? Jusqu’au Havre ? Pourquoi pas jusqu’à Cherbourg ! Ou le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, avait dit l’humoriste visionnaire Ferdinand Lop. Le Paris du « Vélib’-en-banlieue » ? Juste sur la ligne des Forts si chère à Michel Cantal-Dupart et Roland Castro ? Et l’A 86 ? Avec le « Grand Paris », quel que soit l’endroit où nous mènent les spéculations, il se trouve toujours sur le terrain une justification à l’instauration de limites. Presque tous les « grands Paris » existent déjà dans la nature, c’est entendu, mais ces dix propositions conjuguées et additionnées vont probablement redéfinir notre cadre de pensée sur la métropole. Paris étouffe dans ses 105 km2, le quinzième de la superficie de Londres, le huitième de celle de Berlin.

Un maire de Paris puissant existe depuis désormais 32 ans et pourtant les cartes élaborées par l’Apur ne commencent à timidement déborder des strictes limites communales que depuis 4 à 5 ans. Derrière chaque débat plutôt oiseux sur la « gouvernance » territoriale, se cache un enjeu de pouvoir, et parfois même de petit pouvoir. Encore des histoires de châteaux forts et de coffres-forts ! Ah, les élus locaux : surtout ne rien faire sans eux, mais comment faire avec ? Pour le dire comme Bernardo Secchi et Paola Vigano, « si l’on observe la métropole depuis son dedans, on s’aperçoit qu’il y a des problèmes locaux qui n’ont de solutions qu’à la grande échelle, et qu’il n’y a pas de solution à grande échelle si la métropole n’est pas capable de résoudre ses problèmes locaux. Le parcours d’un projet traverse les échelles et les temporalités ». Mais alors, à quelle distance l’architecte doit-il régler son regard sur le réel ? Secchi-Vigano disent souhaiter avant tout dynamiser les processus d’auto-organisation et tracer non pas un projet mais « les grandes lignes du cadre où [ils] aimeraient voir les projets des autres architectes se développer ».

Plusieurs ont habilement contourné la question. Jean Nouvel le premier, exprimant ce sentiment de nécessité sans lequel il n’y a pas d’œuvre, et retrouvant le « génie de lieu » pour centrer sa réflexion sur les « 4 Vallées » creusées par les cours d’eau, et sur les sites stratégiques, les « hauts-lieux » : le port de Gennevilliers, le parc de la Courneuve, l’aéroport (bientôt désaffecté) de Villacoublay, la base de loisirs des Ardoines près de Choisy-le-Roi, l’ancien hôpital (bientôt fermé) de Neuilly-sur-Marne. Avec le Grand Paris, la voie d’accès au présent revêt nécessairement la forme d’une archéologie.

Christian de Portzamparc a lui aussi cherché à esquiver le choc frontal avec le réel avec sa métropole conçue comme « tête de réseau », et l’idée de s’approprier sensoriellement la ville grâce à la vue aérienne, les terrasses, les signaux et les balises, les ponts et les trains aériens… Et puis même, comme une image-rappel traversant furtivement la présentation de son projet, le château d’eau qu’il conçut il y a 35 ans comme l’un des premiers monuments pour marquer l’espace encore vide des grandes plaines de l’Est parisien, alors que la « ville nouvelle » émergeait à peine à Marne-la-Vallée. De nouvelles Outlook Towers pour le Grand Paris ? Portzamparc a dessiné six « fenêtres de projet » de 5 × 10 km. Autant de « carottages » livrant chacun un échantillon de la réalité métropolitaine et ouvrant à une appropriation « sensorielle » : Massy-Saclay, Orly-Rungis, Grigny-Évry, Roissy-Le Bourget, Pantin-Bobigny, Paris Nord-Aubervilliers. À la Défense, le « rhizome ouest » a merveilleusement pris et ses surgeons alimentent toute la région, alors pourquoi ne pas chercher à renouveler l’entreprise ailleurs ? À Saclay par exemple, avant que le plateau ne se transforme définitivement en « camp militaire pour étudiants » avec Paris pour unique horizon de permission.

Casser les féodalités

Entre un État impécunieux et des collectivités pour certaines richement dotées, les architectes et les urbanistes auront-ils cette fois-ci cassé les féodalités en concevant leurs projets ? Les équipes ont bien saisi cet enjeu : l’organisation territoriale de la région parisienne n’appartient pas qu’au politique au sens classique, et peut-être encore moins que dans d’autres métropoles. Sous-estimer l’influence des grandes organisations publiques, Sncf, Ratp, universités, AP-HP ou grands bailleurs sociaux, qui chacune ont leurs propres stratégies territoriales, c’est se condamner par avance à l’impuissance. Déféodalisons ! auraient-ils lancé – presque – tous en chœur en 1968. Mais plus sérieusement, que chaque grande gare parisienne s’achève en cul-de-sac étonnera toujours un peu. Faut-il l’aimer cette ville pour être sommé de vous y arrêter où que vous souhaitiez vous rendre ! Quand d’autres sont bien plus modestes et simplifient la tâche du voyageur par une succession logique (au prix cependant d’un chantier de 50 ans) : gares du Nord, Centrale et du Midi (à Bruxelles)…

Chez beaucoup, les voies ferrées se sont donc présentées comme un facteur de résilience – ou de « judo urbain » dirait à sa manière Roland Castro. L’origine d’une rupture urbaine offre aujourd’hui l’occasion d’une nouvelle suture, source d’un nouveau lien. La plupart des travaux se sont donc concentrés sur la question des infrastructures et en particulier autour des transports en commun. Avec en toile de fond, toujours cette question récurrente des limites : « Le Havre-port de Paris » chez Antoine Grumbach, un tramway périphérique reliant tous les « quartiers sensibles » chez Roland Castro, une immense gare nodale sur la Porte de la Chapelle pour relier les Tgv nord et sud-européens chez Christian de Portzamparc, un Tgv « métropolitain » cheminant de Roissy à Saclay en passant par la Défense et l’île Seguin chez Richard Rogers, la connexion des gares Tgv entre elles et la construction de six autres dans la région (dont une à la Défense) pour Secchi et Vigano, une douzaine de gares et haltes Tgv, pas moins, reliées à une quinzaine de stations Rer stratégiques chez Jean Nouvel, Michel Cantal-Dupart et Jean-Marie Duthilleul, le chef de l’Agence des gares…

Avec Antoine Grumbach, auteur d’un projet audacieux sur cette question des limites et des infrastructures, on sort enfin du « bassin » et du radio-concentrique. S’il reste fidèle à l’idée que tout est déjà là, que la situation contient en elle-même le projet qu’il s’agit de révéler, ici le maillage et les talwegs, le plateau et la vallée, il s’éloigne cependant de ses positions originelles sur « la ville sur la ville » – même s’il retrouve en chemin les environs de Mantes où il avait travaillé encore étudiant au Grand Palais-groupe C, en 1966-1967 sur une base de loisirs dans la Boucle de Moisson. L’idée qu’une ville finie est une ville morte, la référence à Braudel et la « longue durée » sont toujours là, tout comme l’idée d’une Exposition universelle, celle qui n’eut jamais lieu au lendemain de mai 1981. Mais, chemin faisant, Grumbach a définitivement pris acte de la prégnance de l’urbain diffus, préférant parler d’intensités urbaines plutôt que de densité, de forme métropolitaine plutôt que de forme urbaine, et souhaitant harmoniser plutôt que contrecarrer. Lui qui a pris l’habitude de répéter depuis quelques années que le premier urbaniste de l’Île-de-France, c’est l’ex-carte orange, a conçu un développement résolument axial, articulé autour de la matrice linéaire offerte par la vallée de la Seine. Et son projet d’apparaître ainsi comme un révélateur mettant soudainement au jour un impensé en s’appuyant ainsi sur le territoire et sa géographie qui offrent un débouché pour ainsi dire « naturel » – à tel point que l’on peut se demander pourquoi d’autres équipes n’y ont pas pensé : trop évident ?

Le premier mérite de cette proposition de Grumbach ? Elle remet la tête à l’endroit, tout simplement, en proposant une autre aventure face à la logique radio-concentrique de la croissance urbaine : une identité géographique pour conjuguer intensité urbaine et rapport renouvelé à la nature. Avec une question cependant laissée ouverte autour de la jointure, de la jonction entre ces deux entités complexes que sont la vallée de la Seine et la zone dense parisienne. À Mantes, à Cergy-Achères-Orgeval, aux alentours de la Défense ? Et puis revers de la médaille, ce projet optimiste repose précisément sur l’hypothèse d’une croissance continue, dont rien ne peut à l’heure actuelle nous assurer la certitude absolue. Bien loin d’un projet comme celui d’Emscher Park, Grumbach n’entend pas dérouler des activités culturelles sur des kilomètres mais bien plutôt revivifier une vallée industrielle qui a su conserver quelques-uns de ses atouts paysagers.

« Construire plus » pour chacun, dé-normer et « s’infiltrer », « sortir de la clandestinité et de l’opacité des documents d’urbanisme » : Jean Nouvel a lui aussi retrouvé l’élan de ses 30 ans, lorsqu’il proposait avec le mouvement Mars 1976 de partir en guerre contre les Pos. À quoi bon, en effet, parler d’un projet si on lui ôte sa destination ? Telle est, semble-t-il, la question qui a gouverné l’ensemble de la démarche de Jean Nouvel et Michel Cantal. Il s’agit cette fois-ci des plans locaux d’urbanisme (Plu) qui fragmentent abusivement l’espace, et des hauteurs sectoriellement tolérées qui tendent à spécialiser les quartiers. « Du pathétique au sympathique » et « faire de la dentelle sur la violence » : l’équipe parle d’« embellir » plutôt que détruire, dessiner de nouvelles silhouettes, superposer, ajouter des terrasses plantées, végétaliser l’existant, coiffer les sommets, inciter et révéler. Le rapport s’intitule Naissances et renaissances de mille et un bonheurs parisiens. D’autres souhaitent optimiser, mais au fond c’est toujours un peu du même mouvement qu’il s’agit. Le contemporain est l’inactuel : le projet de Jean Nouvel s’inscrit comme un jalon supplémentaire d’une histoire de l’architecture qui serait l’histoire des expédients iconographiques souvent très fous dont les hommes ont usé pour apprivoiser, réduire, nier, ou au contraire assumer ce qui est toujours un délire. À savoir l’inadéquation fondamentale de l’image et du réel. L’architecture est catégoriquement réaliste en ce qu’elle n’a jamais que le réel pour objet de désir. Mais elle est tout aussi obstinément irréaliste, animée qu’elle est par le désir de l’impossible. Fonction peut-être perverse, donc, peut-être heureuse, qui a un nom, la fonction utopique.

Critique et vérité

Comment la France en général et bien entendu Paris et sa région en particulier se saisissent-ils des critiques qui lui sont régulièrement adressées en matière d’urbanisme ? Plus précisément encore, comment les élites se saisissent-elles des critiques dont elles sont, du moins à les entendre, demandeuses ? Car enfin, la proposition d’Édouard Balladur, si elle apparaît légèrement teintée de populisme de la part d’un personnage qui n’en est absolument pas coutumier, exprime bel et bien une impatience réelle qu’il a su condenser dans ce défi du référendum. À ce titre, la proposition d’Antoine Grumbach que l’on vient tout juste d’évoquer, révèle certes un impensé du territoire, mais aussi un autre impensé, moins sédimenté et plus récent mais peut-être autrement enfoui dans les consciences. De fait, sa proposition stigmatise en creux tout le travail des « aménageurs », travail conjugué des technocrates et des urbanistes qui est allé à l’inverse depuis cinquante ans, à rebours pour ainsi dire de ce débouché sédimenté, que ce soit vers l’est à Marne-la-Vallée, au sud autour d’Évry, ou plus près vers Seine-Amont, ou encore au nord vers Roissy. À l’inverse, la proposition du groupe Descartes a accompagné en toute conscience cette volonté aménageuse de rééquilibrage volontariste vers l’est. Yves Lion a d’ailleurs eu ce mot le 12 mars dernier à l’occasion de la présentation des projets au Conseil économique et social, haut lieu de réflexion sur les politiques d’État : « À l’est de l’agglomération, il y a des possibilités, et c’est donc en toute conscience que nous avons baptisé notre équipe Descartes par référence au pôle universitaire formé notamment par notre école d’architecture de Marne-la-Vallée et nos voisins de l’École des ponts. »

Qu’est-ce en effet qu’un projet sinon à la fois le produit d’une Histoire et une résistance à cette Histoire ? Il est d’ailleurs remarquable que plusieurs projets (celui de Grumbach à sa manière, celui de Portzamparc, celui de Roland Castro c’est certain, Jean Nouvel aussi) expriment en creux une forme de nostalgie paradoxale, la nostalgie de la ville idéale que l’on a échoué à faire sortir de terre au cours des années 1960, les grands ensembles en ayant été le succédané malheureux.

Mais n’est-ce pas l’attitude de l’architecte devant cette histoire ouverte, son désir d’en retrouver le sens ou de lui en donner un, qui le font se classer parmi les tenants d’un certain ordre ou ses contempteurs ? Que dire alors de la proposition de Mvrdv qui semble avoir abandonné tout penchant pour le pittoresque ? Le Paris du « plus » ! Winy Maas n’éprouve aucune sympathie particulière pour la décroissance. Bien plus, il concède guère apprécier cette expression, très française d’après lui, qui nous fait nous exclamer à tout propos d’un « c’est trop mignon ». Une expression qui forcément cache quelque chose et ne fait qu’accroître son scepticisme face aux projets de proximité qui certes facilitent la vie quotidienne (de quelques-uns) mais ne résolvent aucun des problèmes qui nous attendent à plus long terme. Projet dilatoire « à-la-française » ? Winy Maas, notre Candide du Grand Paris qu’il a perçu comme un territoire gâché par la laideur ordinaire, la « mocheness » pour reprendre son néologisme franglais ? Rien de modéré en tout cas dans sa forêt écologique, ses grandes traversées et sa cité souterraines, sa « super Sorbonne » empilant les services universitaires au sein d’un campus vertical de 1 000 mètres de haut, les écoles suspendues et les buttes de densités ponctuelles, ou encore la gare centrale unique (envisagée sous les Halles lors de la consultation de 2004). Villages de charme et villes d’art et d’histoire n’entrent pas dans le cheminement de sa réflexion. C’est, rappelez-vous, sur un coche d’eau remontant le fleuve que s’ouvre l’Éducation sentimentale. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s’en retournait à Nogent-sur-Seine. Mais Flaubert, Winy Maas n’en a cure, trop mignon ! En revanche, il remet en question une forme de confort, notre confort, et se saisit de la notion de « développement durable » comme forme de réactualisation de la question du projet, entendu dès lors comme tout autant nécessaire qu’incertain. Quelque chose chez Winy Maas rappelle la pensée et le ton du regretté Jean Baudrillard, ne serait-ce que son jeu perpétuel sur les paradoxes pour en tirer des propositions iconoclastes – qui en agacent ou déconcertent plus d’un. Décomplexé Winy Maas ? Au-delà, lui répondrait en écho le sociologue ! Résolument dans la surenchère et dans l’excès, l’architecte et le sociologue, tous deux messagers avant-coureurs de la catastrophe à venir et qui nous obligent à réfléchir autrement.

Autre rapport au réel, à sa critique et à une forme de « vérité » : « Ce qui serait extraordinaire serait d’améliorer l’ordinaire. » C’est le slogan de principe que s’est donné le groupe Descartes formé autour d’Yves Lion et David Mangin pour résumer ses propositions. Les hypothèses de travail sont clairement déclinées : pourquoi pas vingt « villes durables » de 500 000 habitants regroupées chacune au croisement des grandes infrastructures ? Pourquoi pas, si l’on veut sérieusement s’attacher à la gouvernance de cette tentaculaire région urbaine. Ce n’est pas parce que les villes nouvelles sont ratées qu’il faut s’interdire de penser à de nouveaux pôles. Et les déplacements : une demi-heure en moins en moyenne, un gain de temps considérable, n’est-ce pas ? Le logement, 20 m2 en plus amélioreraient le quotidien. Enfin, – 2 oC sur l’ensemble du territoire grâce à la multiplication des forêts. Un « grand hub urbain », c’est bien vague, en revanche + 20 m2, – 1/2 h et – 2 oC, c’est très concret.

« Métropole polycentrique » contre « centre annulaire » ?

Dans quel sens vont les forces qui contribuent à dessiner l’espace ? L’extension urbaine intimide, c’est évident. La question est donc prise au sérieux, très au sérieux, par un groupe Descartes gouverné par l’idée d’optimiser. D’abord optimiser en travaillant sur le futur proche, optimiser les réseaux, les déplacements, les ressources foncières, les surfaces disponibles en général, des (grands) territoires au (petit) salon quand près de 70 % des ménages franciliens sont désormais interdits de mobilité résidentielle par la crise immobilière. Mais optimiser, c’est aussi apaiser, les autoroutes par exemple. Optimiser, c’est aussi enrayer « les logiques de rétention foncière », et puis réguler et hiérarchiser, parce que l’on ne fait pas le tour de la « Francilienne » comme l’on fait encore aujourd’hui le tour des « grands boulevards », et parce qu’il faut songer à « nationaliser les nationales » en accompagnant leur mue en futurs boulevards urbains.

Optimiser les faisceaux ferroviaires existants et penser à une ceinture de gares Tgv plutôt que déplacer à grands frais celles déjà existantes. Ce qui serait extraordinaire serait d’améliorer l’ordinaire. Entre le projet-situé et le projet-manifeste, l’essentiel demeure la question du « comment faire ? ». Une hypothèse préalable : sortir de la dialectique centre/périphérie et du taylorisme territorial, aux uns le social, aux autres l’économique, aux troisièmes l’urbanisme… C’est aussi le principe des rhizomes de Portzamparc, conjugués à l’« annulaire rapide », son train surplombant le périphérique dans un mouvement circulaire centrifuge. Richard Rogers affirme également sa volonté de sortir du taylorisme territorial pour construire des communautés urbaines équilibrées. Contrairement à un Jean Nouvel qui ouvre ses propositions par une série de formules généreuses teintées de lyrisme (la lutte contre l’« urgence permanente » et le « déménagement du territoire »), Richard Rogers aligne une série de principes et de propositions techniques. Même si sa « métropole polycentrique » est un peu anonymement bonne, bonne à concevoir et puis à vivre. C’est génériquement bien, une nappe verte tendue sur une ville « souple ». Mais encore une fois, c’est la diversité des regards et des propositions qui fait la richesse de cette consultation.

Enfin, dans un registre qui n’appartient qu’à lui, toujours fidèle à l’idée que nul n’habite un schéma directeur, Roland Castro cite pour sa part les poètes, Rimbaud et Hölderlin, Stendhal aussi, pour dessiner un Grand Paris « solidaire et naturellement poétique ». Le Francilien se déplacerait désormais en poète ? C’est du moins le vœu de Castro, et celui-ci d’identifier des « lieux symboliques et de voyage » où tous les coups seraient permis dès lors qu’il s’agirait de « favoriser la cohésion et le vivre ensemble ». L’architecte aimerait bien prendre par la main le visiteur pour lui montrer que le Grand Paris, c’est possible enfin. Le Nôtre, le mont Valérien, l’opéra de Sidney, Ménilmontant : jeu décomplexé avec les symboles. Utopies partielles et jardins suspendus, quelque chose de naïvement idyllique dont l’architecte ne serait qu’à moitié dupe. « Passer de Galilée à Copernic dans notre rapport à la ville », « girondin et jacobin », « bataille de San Giminiano à l’échelle municipale », « l’esplanade de la République métissée » à Chelles et une Outlook Tower au Vert-Galant, une Foire du monde multipolaire à Gonnesse… Mais comment éviter de refaire le coup, rejouer la pièce à nouveaux frais ? Roland Castro a souvent été un homme de presse et de revues (Vive la révolution et Tout !, Lumières de la ville, La légende du siècle…), et il est demeuré un homme de formules.

Ville-parc, ville-archipel, ville-paysage

Ils sont nombreux à se rejoindre sur ce constat qui pose que la « métropole » n’est pas une ville mais un territoire, d’où ce rapport intime qu’elle entretient avec l’eau et avec le grand paysage, au cœur de la plupart des réflexions. Vivre avec l’eau, l’eau comme un « point de vue » et le lieu de la rencontre de la géographie, du politique et des usages : concevoir une ville poreuse, connectée et perméable à l’image de Bernardo Secchi et Paola Vigano qui inondent les zones inondables et laissent les flux percoler le long de rives habitées, concevant une grande « traversée verte » comme un projet intégré reliant une succession d’unités d’ambiances différenciées. Ou encore une ville qui combinerait intensité, flexibilité et légèreté comme chez Lin (Finn Geipel et Giulia Andi), linéaire, ou bien multipolaire et fluvio-maritime chez Antoine Grumbach : nombre de projets ont ainsi retrouvé et réinterprété les fondamentaux de la ville-parc.

On retrouve également l’évidence du front bâti du Central Park new-yorkais, des « situations de Central Park » chez Castro ou Portzamparc, une fois supprimée chez ce dernier la gare du Nord. Les rives, celles de la Seine à Gennevilliers, Vitry ou Évry, celles de la Marne à Nogent, sont aussi privilégiées par Yves Lion. La figure de Central Park et le travail sur les rives de parcs en général apparaissent également chez ce dernier, entre Vincennes et Saint-Mandé, et autour du parc de la Courneuve. Central Park, colossal acte de foi conçu avant même que les immeubles qui l’encadrent ne soient simplement envisagés. Franchir le pas du lendemain engagerait-il à un surcroît de lucidité ? La proposition du groupe Descartes s’engage également dans la reconquête des berges de la Seine (Gennevilliers, Vitry, Évry) et de la Marne (Nogent), et puis la forêt un peu partout, son empreinte écologique et paysagère : autant limite naturelle à l’agglomération que ressort du renouvellement climatique du Bassin parisien. Sa superficie pourrait ainsi doubler, passant de 100 000 à 200 000 hectares.

La forêt chez Finn Geipel également, qui voit le parc de la Courneuve s’étendre jusqu’aux portes de Paris, les parcs alternant dans sa proposition avec les parcelles en lanières de l’agriculture urbaine pour former la trame des jardins ouvriers du xxie siècle. Systématique, son projet repose sur des principes de composition rigoureux et vérifiés empiriquement par le laboratoire du Mit avec lequel il a collaboré, ainsi que sur un impressionnant travail cartographique comparant Paris à sept autres métropoles. S’y expriment les compétences spécifiques d’un architecte qui ne cherche pas à revêtir les habits du politique. Il articule micro-centralités, et disséminées dans la verdure d’une « ville légère », des « éco-stations » – là où Grumbach imagine pour sa part des « conciergeries » et Portzamparc des « hôtels de services ». After sprawl et une stratégie plutôt qu’un plan : en s’attaquant aux questions que pose l’urbain diffus, ces projets (un peu à la manière de certaines utopies des années 1950 et 1960) ne dessinent plus la ville comme une forme mais comme la transcription spatiale de l’accès à un ensemble de services caractérisant la ville. Finn Geipel dessine ainsi l’utopie d’une nouvelle Broadacre City conçue comme une alternative à l’onctuosité immense du passé sédimenté de la région parisienne. L’ensemble esquisse en tout cas une stratégie d’impulsion plutôt que d’implantation (d’une tour ou d’une nouvelle gare) et présente le grand mérite de chercher à penser la réversibilité. Avec en arrière-plan cette question laissée en suspend : les paysages franciliens sont-ils inducteurs de sens, ou bien au contraire sont-ils mats ?

La verdure toujours avec Mvrdv qui, s’il a littéralement transféré sur la situation du Grand Paris ses principes de raisonnement sur la « ville des données » forgés il y a une dizaine d’années déjà avec Far Max (1998) et puis Meta City (1999), n’en prête pas moins une attention toute particulière cette fois-ci aux questions paysagères. Même si c’est toujours sur le mode du paradoxe : les parcs parisiens présentent de réelles qualités et les Parisiens les apprécient malgré leur taille réduite (on sait que Paris est l’une des grandes métropoles accueillant les espaces paysagers les plus modestes), alors pourquoi en revanche conserver d’aussi vastes parcs en banlieue ?

De toutes ces propositions, il ressort que si la grille et la logique du damier ont su faire à peu près correctement la ville aux xixe et xxe siècles, reste que ces figures organisatrices n’ont jamais su très bien intégrer la mobilité et le grand paysage. Y a-t-il une responsabilité idéologique des formes ? Certainement, sachant que l’image demeure à jamais une nourriture vitale pour nos communautés. Dans le cadre de cet appel à idées, certains ont hésité, plus ou moins franchement, tandis que d’autres ont résolument franchi le pas et conçu un ou des projet(s) au sens propre. Mvrdv est la seule équipe à en rester strictement aux principes, aux règles et aux hypothèses, préférant bâtir des scénarios reposant sur l’interrogation canonique « et si… ». Et si l’on recouvrait tous les toits parisiens de panneaux photovoltaïques ? Et si l’on ajoutait un ou deux étages à l’ensemble du bâti existant ? Et si un nouvel Haussmann tranchait trois percées nord-sud et trois autres est-ouest ?

Face à un Grand Paris à complexité croissante mais à visibilité décroissante, tout un pan du travail de Mvrdv consiste à jouer avec cette complexité pour lui redonner une visibilité, une clarté parfois simplificatrice, en accentuant et en intensifiant volontairement, à la manière des utopistes (notamment par les exercices à contraintes), certains de ses traits. Comme d’autres construisent des cartes, Mvrdv construit des fictions. Elles jouent sur la capacité d’adaptation d’un corps social donné et du type de territoire qui lui est lié, ce sont en quelque sorte des fictions adaptatrices (et rééducatrices) plutôt qu’anticipatrices mais instaurant malgré tout un nouveau récit. La forme suivrait donc dorénavant le récit pédagogique et la fiction (démocratique et « adaptatrice ») plutôt que la fonction.

Comment vivre ensemble ?

Collecteurs métropolitains chez l’Auc, rhizomes chez Portzamparc, constellations chez Richard Rogers et Mike Davies, isotropies et idiorrythmies chez Secchi-Vigano : ils sont quelques-uns à avoir rivalisé de termes compliqués pour dire à leur manière que ce Grand Paris est aussi une histoire de rythmes et de scansions que chacun cherche à réunifier, à sa manière. Il est d’ailleurs frappant de constater à l’issue de cette consultation que personne n’a proposé un archipel territorial ou un système d’îles architecturales entourées de forêts et de lacs que les infrastructures pourraient traverser sans dommage. Finie cette époque, semble-t-il. Après le « retour à la ville » emprunté par les architectes-urbanistes au cœur des années 1970, un « retour à la campagne » amorcé depuis les années 2000 ? Une campagne qui n’est définitivement plus le terre-plein librement ouvert à l’expansion de la ville voisine. Non, tous cherchent plutôt à relier, rapprocher, joindre. Seul Portzamparc a convoqué explicitement la figure de l’archipel, mais en cherchant (un peu paradoxalement…) à éviter la création de nouvelles enclaves et de nouvelles ségrégations, en cherchant plutôt à ouvrir ainsi des « fenêtres ». Quant au vide en tant que tel, il n’a intéressé personne, et personne n’a cherché à dédensifier sur un mode provocateur.

L’accessibilité généralisée sur une grille neutre, une ville isotrope dans l’espace avec tout au plus quelques polarités symboliques qui subsistent ? Le charme d’une quotidienneté sans événement, sensible aux événements dans leur rareté et leur modestie, se défiant de la (fausse) maîtrise, de l’hystérie, de l’emphase et de la compétition ? C’est ce que projette l’équipe Studio 09 (Secchi-Vigano) chez qui l’on trouve enfin, à travers ses planches, des gens, tout simplement. Sinon, l’humain, les visages, on les cherche un peu derrière les infrastructures et le territoire. On les trouve donc chez le géographe (d’origine) Bernardo Secchi qui à la fois « construit des cartes », pour reprendre ses termes, et sur un mode exemplaire, mais traque aussi des visages et des corps qui figurent le Grand Paris pour échafauder enfin une réflexion sur le vivre ensemble. Comment vivre ensemble ? : Roland Barthes avait abordé à sa manière cette modalité fondamentale de l’utopie au cours de l’année 1976-1977, alors qu’il donnait ses premiers cours au Collège de France. Il y explorait l’imaginaire de la vie en « petits groupes », minoritaires, cherchant à poser les conditions d’une existence à la fois « isolée et reliée », chacun pouvant ainsi développer son « idiorrythmie », son propre rythme de vie au creux de sa bulle protectrice, à la manière des sphères et de la sphérologie de Sloterdijk : solitude connectée et socialité en réseau. Le Grand Paris, est-ce au fond une autre manière de réconcilier désir d’idiorrythmie et passion du commun ? Échapper au pouvoir déséquilibrant de l’Autre, dehors et en lui-même, trouver un nouveau rythme. Ne pas se détourner des autres tout en cultivant la solitude, balancement entre isolement et collectif, autarcie et grégarité, tentatives d’équilibre.

Comment la forme ne serait-elle pas, elle aussi, « engagée », ou si l’on préfère « responsable » ? Avant d’être une question de limites ou de frontières administratives, le Grand Paris est d’abord une réalité géographique et humaine. Aujourd’hui, le futur est collectif, et la prospective est désormais « participative », bonne gouvernance oblige. Jamais pourtant les villes n’ont autant communiqué officiellement sur leur avenir. Paradoxe ? À voir : si le futur est de retour, il ne se dessine plus sous les auspices de l’euphorie du progrès des années 1960. Nous sommes entre-temps passés de la prévision à la prévoyance, ainsi qu’à la gestion des risques : mixité(s), agriculture urbaine, compacité, créativité et qualité. Au fait, à quelle échéance ont réfléchi ces dix équipes ? À l’horizon 2020-2030, chez presque tous. Échapper au rectangle, aurait dit Roland Barthes.

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    Sociologue, Cnrs/École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais.