Soldats indiens lors de la guerre, 1947., Domaine public via Wikimedia
Soldats indiens lors de la guerre, 1947., Domaine public via Wikimedia

L’insoluble question du Cachemire

De nouveau, l’insoluble question du Cachemire a engendré au printemps 2025 un conflit militaire entre Inde et Pakistan. La plaie de cette partition inachevée reste ouverte, au grand dam des Cachemiris eux-mêmes, loin des discours hypernationalistes des deux camps.


Une fois encore, les armes ont parlé : après le massacre sélectif de touristes hindous au Cachemire, le 22 avril 2025, l’Inde a aussitôt accusé le Pakistan d’être derrière le Front de la résistance, un groupe apparu en 2020 qui a revendiqué la tuerie, avant de se dédire. Quatorze jours plus tard, le 7 mai, l’Inde bombardait neuf sites dans l’Azad Cachemire, sous contrôle pakistanais, mais aussi dans la province pakistanaise du Pendjab, sites qu’elle accusa d’abriter les militants de deux organisations terroristes, identifiées par l’Organisation des Nations unies (ONU) et en principe interdites au Pakistan, les Lashkar-e-Taiba et le Jaish-e-Mohammed, impliquées par le passé dans des opérations d’envergure au Cachemire indien, mais aussi à Delhi en 2001 et à Bombay en 2008, où trois jours d’attentats firent 175 morts. Le Pakistan répliqua par des bombardements au Cachemire et le long de la frontière avec l’Inde. Celle-ci bombarda alors en profondeur des sites militaires pakistanais, avant qu’un cessez-le-feu ne soit proclamé le 10 mai.

La partition inachevée

De nouveau, l’insoluble question du Cachemire a donc engendré un conflit militaire entre Inde et Pakistan. L’histoire commence en 1947, lors de la partition de l’Empire britannique des Indes entre Inde et Pakistan. À la tête du Cachemire, seul État princier jouxtant les deux nouveaux pays, le maharaja hindou Hari Singh aurait souhaité une impossible indépendance. La marche vers sa capitale Srinagar de milices venues du Pakistan le conduisit à se tourner vers l’Inde, qui vint bloquer les milices après que le maharaja eût signé l’acte d’accession de son État à l’Inde, bien que la population du Cachemire soit en grande majorité musulmane. Le Pakistan ne reconnut pas cette accession. S’ensuivit la première guerre indo-pakistanaise, qui prit fin par un cessez-le-feu le 1er janvier 1949 sous l’égide de l’ONU. À compter de 1948, le Conseil de sécurité vota un certain nombre de résolutions appelant à régler la question du Cachemire par référendum, après le retrait des troupes et milices pakistanaises, ce qui n’advint jamais, l’Inde de Nehru rejetant pour sa part le principe du référendum après avoir intégré dans sa Constitution de 1950 l’article 370, offrant des marges d’autonomie spécifiques au Cachemire, où les premières élections se tinrent en 1957.

Huit ans plus tard, une nouvelle intrusion pakistanaise déclencha la courte guerre d’août-septembre 1965. En janvier 1966, la déclaration bilatérale de Tachkent, sous initiative soviétique, transforma la ligne de cessez-le-feu de 1949 en « ligne de contrôle » séparant le Nord et l’Ouest de l’ancien royaume, sous administration pakistanaise, du Sud, sous administration indienne. Entre-temps, après la courte guerre sino-indienne de 1962, due au contentieux frontalier entre les deux pays, la Chine avait consolidé sa mainmise sur l’Aksai Chin, plateau transhimalayen entre Tibet et Xinjiang, lui aussi revendiqué par l’Inde, encore aujourd’hui.

En 1971, une troisième guerre indo-pakistanaise se joua essentiellement dans l’Est, quand l’intervention indienne au Pakistan oriental permit aux séparatistes bengalis de créer un nouvel État, le Bangladesh. L’accord de Simla, signé en 1972, prônait la paix entre l’Inde et Pakistan, et le règlement pacifique de leurs différends. Mais une nouvelle page allait s’ouvrir à la fin des années 1980, quand apparurent au Cachemire indien de nouveaux mouvements séparatistes, politiques ou armés. Ces derniers, inspirés entre autres par les succès des moudjahidines afghans contre l’Armée rouge quittant leur pays en 1989, reçurent le soutien des mouvements djihadistes pakistanais, contrôlés par le renseignement militaire et bien décidés à réintégrer le Cachemire, défini comme la « veine jugulaire » du Pakistan. La très dure répression indienne des mouvements cachemiris ne parvint jamais à instaurer la confiance envers New Delhi, les partis cachemiris jouant le jeu électoral ne disposant pas d’une grande marge de manœuvre et l’autonomie promise après l’indépendance étant peu à peu rognée.

Jamais les phases de dialogue entre les leaders des deux pays ne conduisent à une normalisation durable des relations bilatérales.

En 1998, l’Inde puis le Pakistan procèdent chacun à des essais nucléaires : la dissuasion allait-elle changer la donne ? Le chef de l’armée pakistanaise, le général Musharraf, en infiltrant des hommes du côté indien de la ligne de contrôle, déclenche la guerre de Kargil (mai-juillet 1999), les forces pakistanaises étant finalement repoussées par les Indiens. Une fois encore, les tentatives de paix qui s’ensuivent ne permettent pas de régler la question du Cachemire, d’autant que les attaques de civils ou de militaires, côté indien, vont se multiplier : New Delhi dénonce alors un « terrorisme transfrontalier », dont les auteurs peuvent être pakistanais ou cachemiris, éventuellement entraînés au Pakistan. Jamais les phases de dialogue entre les leaders des deux pays ne conduisent à une normalisation durable des relations bilatérales. C’est vrai aussi avec Narendra Modi, figure du nationalisme hindou élu en 2014. Quelques mois après sa visite au Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif à Lahore, l’attaque d’un commando terroriste contre la base militaire d’Uri, au Cachemire, en 2016, gèle de nouveau le dialogue, après des répliques indiennes par-delà la ligne de contrôle. Trois ans plus tard, en février 2019, l’attentat-suicide contre un convoi policier fait quarante morts. L’Inde réplique cette fois en bombardant un « camp terroriste » au-delà du Cachemire, sur le sol pakistanais. Réélu la même année, Narendra Modi met en œuvre un point ancien du programme de son parti : l’abolition de l’article 370 et donc des dernières marges d’autonomie du Cachemire, dont la fin d’un privilège interdisant aux non-Cachemiris d’acheter des terres dans la région. Pour les opposants à Delhi et pour le Pakistan, cette réforme vise à étoffer la présence hindoue (28 % de la population au dernier recensement de 2011) aux dépens de la majorité musulmane…

« Nouvelle normalité » et guerre de l’information

Le conflit de mai 2025 s’inscrit donc dans une longue histoire, mais avec des paramètres particuliers. Après le massacre du 22 avril, le Pakistan a nié toute responsabilité et proposé une enquête internationale sur ses auteurs, qui n’ont pas été retrouvés. Refus de l’Inde, qui expulse des diplomates pakistanais, ferme la frontière et, innovation, « met en suspens » le traité de l’Indus, signé entre les deux pays en 1960 sous l’égide de la Banque mondiale, traité vital pour l’approvisionnement en eau du Pakistan. Quand l’Inde passe à l’action militaire le 7 mai, rien de commun avec 2019 : l’ampleur des frappes, accrues après les répliques pakistanaises, est la plus grande depuis les guerres ouvertes du passé. Dans son discours à la nation du 12 mai, Narendra Modi définit ainsi ce qu’il appelle la « nouvelle normalité » indienne : toute attaque terroriste en Inde entraînera une réplique militaire sur les cibles terroristes au Pakistan, sans crainte d’un « chantage nucléaire ». Le cessez-le-feu est perçu comme une mise à l’épreuve d’un Pakistan invité à « détruire son infrastructure terroriste ». Entre-temps, « terreur et négociations ne peuvent aller ensemble… terreur et commerce ne peuvent aller ensemble… L’eau [de l’Indus] et le sang ne peuvent couler ensemble ».

Pendant les quelques jours de conflits et ensuite, une guerre de l’information – ou de la désinformation – se déchaîne. Oublions les fausses nouvelles diffusées sur des chaînes télévisées hystériques ou sur les réseaux sociaux, pour s’en tenir à des déclarations officielles. Premier constat : chaque pays s’attribue la victoire. Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif célèbre « une réponse historique écrasante » face à « l’agression flagrante » de l’Inde et assure que les frappes indiennes sur de supposés camps terroristes ont tué des civils, femmes et enfants compris, son ministre de la Défense allant jusqu’à suggérer que le massacre du 22 avril pouvait n’être qu’un coup monté des services indiens pour attaquer le Pakistan. Quant aux attentats terroristes frappant constamment le Pakistan, leurs auteurs, talibans pakistanais ou baloutches séparatistes, ne sont plus qualifiés que comme « agents de l’Inde ». Les forces armées sont portées au pinacle, le chef de l’armée de terre étant élevé à la dignité de maréchal. La procédure menant au cessez-le-feu est elle aussi en débat. Le Pakistan remercie le président américain pour sa médiation – Donald Trump ayant annoncé par tweet le cessez-le-feu avant même qu’il ne soit déclaré. L’Inde rejette cette lecture et assure que suite à ses frappes efficaces en profondeur, c’est le chef des opérations militaires pakistanais qui a appelé son homologue indien pour proposer un cessez-le-feu…

Quelles leçons tirer de ce conflit ?

Le gouvernement indien proclamait que l’abolition de l’article 370 et les investissements d’infrastructure consentis au Cachemire y normalisaient la situation, le renouveau du tourisme illustrant cette évolution. Le massacre du 22 avril vint détruire cette illusion. Si l’unanimité nationale fut manifeste sur la légitimité d’une riposte frappant le Pakistan, l’opposition demande désormais un débat informé au Parlement sur le déroulement des frappes et leur bilan exact, et aussi sur un autre tweet de Trump suggérant que des négociations puissent s’engager sur le Cachemire dans un pays neutre : impensable pour une Inde qui affirme depuis des décennies que la question du Cachemire est bilatérale, alors que Trump l’internationalise, tout en mettant sur le même pied, dans ses déclarations, le Pakistan et l’Inde. Un comble pour New Delhi, qui envoie sept délégations trans-partisanes à l’étranger pour dénoncer la politique pakistanaise et expliquer la position indienne, qui n’a guère reçu de soutien explicite, les grands acteurs internationaux s’étant bornés à condamner le massacre et à appeler à cesser les combats. Le Pakistan, lui, dénonce le bellicisme de son voisin et appelle à la paix, estimant toujours que seul un référendum pourra régler la question du Cachemire : une délégation internationale de haut niveau porte ce message, tandis que le Premier ministre a visité Turquie, Iran, Azerbaïdjan et Tadjikistan, son numéro deux se rendant à Pékin.

Reste un triple volet militaire : d’abord, une nouvelle preuve est faite qu’on peut conduire un conflit militaire sous double parapluie nucléaire ; ensuite, les nouvelles technologies ont été mises en œuvre (drones, missiles, guerre électronique) ; enfin, l’Inde semble avoir sous-estimé les capacités pakistanaises bénéficiant d’équipements chinois modernes. Un symbole, les chasseurs chinois J-10C de l’armée de l’air pakistanaise ont abattu au moins un Rafale indien. D’où l’interrogation d’experts de la défense : qu’en fut la cause, la supériorité éventuelle d’un matériel chinois jamais testé jusque-là ou la supériorité des pilotes ?

Quoi qu’il en soit, la question du Cachemire reste une plaie ouverte, au grand dam, au premier chef, des Cachemiris eux-mêmes, loin des discours hypernationalistes des deux camps.