Découvrir la révolution des Œillets d'Ugo Palheta
Le 25 avril 1974 au Portugal, de jeunes capitaines et commandants de l’armée font tomber le régime salazariste, en quelques heures et sans effusion de sang. Ces officiers ne souhaitaient plus soutenir les guerres coloniales face à l’Angola, au Mozambique, à la Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Après quarante-huit ans de dictature, la démocratie est établie. Est-ce tout ?
Ugo Palheta, maître de conférences à l’université de Lille et codirecteur de la revue en ligne Contretemps, propose d’aller voir derrière les « œillets » le processus d’une révolution qui dura près de dix-neuf mois. Treize textes de 1961 à 1978 sont proposés : des déclarations et des communiqués de militaires et de politiciens, mais aussi des textes issus des mobilisations populaires, comme l’inter-commission des bidonvilles, le conseil de défense des travailleurs ou une coopérative agricole. L’originalité du livre, comme tous ceux de la collection « Les Propédeutiques », réside dans la construction des chapitres (malgré une mise en page qui gagnerait à mieux distinguer les parties) : texte, présentation, contexte, enjeux et analyse par l’auteur.
En 1974, le Mouvement des forces armées (MFA), organisation clandestine, prépare pendant plusieurs mois le soulèvement fixé au 25 avril. Le jour même, des milliers de personnes envahissent les rues, sans respecter la consigne de se confiner chez soi, et la mobilisation populaire naissante va donner une autre dimension au coup d’État.
Dès les premiers mois, les relations se tendent entre les acteurs face aux différents enjeux (démocratiser, décoloniser, développer) : faut-il stopper la lutte populaire, comme le souhaite Spinola, nouveau président de la République, ou tout au moins l’encadrer, suivant la position du MFA ? Faut-il proposer aux colonies une fédération (Spinola) ou une indépendance (MFA) ? Après la démission de Spinola, le 30 septembre 1974, les crises vont s’intensifier entre les différentes tendances au sein du MFA, le Parti socialiste, le Parti communiste, l’Église, les nostalgiques de l’ancien régime et l’extrême droite, jusqu’à une tentative de coup d’État le 11 mars 1975.
La révolution populaire s’accélère : grèves massives, occupations de logements, prémices d’auto-organisation, réforme agraire, lutte paysanne dans le sud du pays avec occupations des terres et expropriations. Ugo Palheta écrit avec raison : « En réalité, le débat […] renvoie plutôt à une question posée à toutes les révolutions : celle des rythmes et des compromis. » Cette radicalisation du processus révolutionnaire, jusqu’à « l’été chaud » de 1975, voit le MFA tenter de s’allier avec le peuple pour apporter une réponse globale à une crise sociale et, d’un autre côté, son aile droite s’organiser (« le groupe des Neuf ») en vue d’une reprise en main du gouvernement. Cette polarisation a pour contrecoup une vague réactionnaire, avec une répression des mouvements les plus radicaux et une mise au pas de l’armée le 25 novembre 1975.
Face un événement complexe, cet ouvrage donne matière pour s’interroger non seulement sur les faits, mais également sur leur mise en récit. L’histoire de cette révolution a-t-elle été confisquée et détournée ? Doit-on se concentrer sur le drame de l’histoire (l’inattendu qui fait rupture, ici le 25 avril 1974) et une transition douce ? Au contraire, n’est-il pas nécessaire de porter, comme le propose l’auteur, un regard global sur l’ensemble du processus, en insistant sur le rapport de force entre l’armée et ses différentes composantes, la bourgeoisie, les partis politiques et la mobilisation populaire ? En tout état de cause, ce livre nourrit la réflexion pour appréhender l’un des derniers soulèvements populaires européens et donner à voir, comme cela est annoncé en exergue, « ce que peut un peuple quand il fait irruption ».