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Le travail comme valeur ou comme labeur ?

La valeur travail renvoie chez Nicolas Sarkozy à deux significations contradictoires. D’une part, elle fait chorus avec la valorisation de l’individu comme entrepreneur dont le souci de soi est une recherche incessante de l’accroissement de ses gains. D’autre part, le travail est décroché de toutes les formes de solidarité qui ont cherché à répondre aux effets négatifs de l’absence de travail ou du travail précaire.

L’un des thèmes majeurs de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy consistait en une « revalorisation » du travail. C’est ainsi que, dans Mon projet, il affirme : « Je veux réhabiliter le travail et, au-delà, le mérite, l’effort, le goût du risque. » En quoi le travail avait-il besoin d’être réhabilité ? Quelle est la conception du travail défendue à travers cette réhabilitation ? Il ne s’agissait pas pour lui de se pencher sur le travail au sens concret et en quelque sorte laborieux du terme, renvoyant par exemple aux conditions ou aux relations de travail. Le travail était entendu comme une « valeur ». C’est en opérant ce déplacement de sens que Nicolas Sarkozy a réussi à dérober à la gauche cette thématique essentielle.

Vers une simplification de la valeur travail

La « valeur travail », donc, telle que Nicolas Sarkozy l’entend, rassemble deux significations différentes. D’une part, elle fait chorus avec la valorisation de l’individu comme entrepreneur dont le souci de soi suppose une recherche permanente de l’accroissement de ses gains ; l’esprit du capitalisme, c’est alors l’esprit de l’homme qui est à lui-même sa propre entreprise. D’autre part, le travail pris comme valeur est décroché de toutes les formes de solidarité qui ont jusque-là soit cherché à partager le travail afin de satisfaire à l’exigence d’égalité et de fraternité, soit à revenir de manière critique sur les effets négatifs de l’absence de travail ou du travail précaire ; dans un tel décrochage, la politique de la solidarité se réduit pour l’essentiel à être une politique de santé publique qui concerne les personnes handicapées, les personnes âgées, de telle sorte que c’est la vie en son acception vitale plutôt que sociale qui fait l’objet prioritairement d’une attention politique.

Valoriser le travail, c’est alors vouloir le libérer partout où il est emprisonné, tant du point de vue structurel (les 35 heures par exemple) que du point de vue des « niches écologiques » qui étaient jusque-là séparées, au moins en droit, de tout rapport au travail, parmi lesquelles celles des retraités et des étudiants. Ainsi pour les étudiants : alors même que leur condition sociale est aujourd’hui telle qu’ils sont une majorité à occuper des emplois précaires, risquant parfois de compromettre leurs possibilités de réussite scolaire, lesquelles hypothèquent à leur tour leurs futures chances de réussite professionnelle, Nicolas Sarkozy veut pérenniser un marché du travail particulièrement précaire et instable, fait de petits boulots. Pour mémoire : « C’est pourquoi si je suis élu, l’étudiant qui travaille ne paiera pas d’impôt, le retraité qui veut travailler et toucher sa retraite pourra le faire… » La mobilisation de ceux qui, en théorie du moins, sont des « sans travail » en dit long sur la nécessité de ramener tous les âges de la vie au travail et de faire sauter ainsi les formes de solidarité active qui font que certaines vies, à certains âges, peuvent être sans travail.

Est-il donc inimaginable de penser que certains segments de la vie échappent à la mobilisation du travail ? Pour Nicolas Sarkozy, tous les maux de la France venant d’un rapport délétère des Français au travail, rapport entretenu par la gauche, qui en appellerait soit au thème de la fin du travail – et de son corollaire, l’émancipation personnelle par d’autres activités – soit à sa relativisation (les 35 heures), il importe avant tout de remettre les gens au travail mais encore de leur redonner le goût du travail. La valeur travail est de ce fait en passe de devenir la valeur morale souveraine, mettant à mal toutes les paresses négatives ou les rêveries stériles qui accompagnent une existence. Comme si le travail était, en lui-même, un effort sur soi menant nécessairement à une moralisation de soi.

C’est ainsi que la valeur travail, simplifiée à l’extrême, s’est imposée comme le point d’intersection d’un discours politique qui associe différents thèmes, tous signifiants pour une vie, notamment le thème économique de l’augmentation du pouvoir d’achat et le thème moral de la moralisation de l’individu travailleur. C’est dire que le travail est de moins en moins interrogé en tant que tel et fait de plus en plus autorité pour lui seul. Au point que toute charge sociale et imposition sur les heures supplémentaires sont considérées comme non pertinentes, manière claire de souligner que la valeur travail ne peut être entachée des valeurs de solidarité avec lesquelles elle fait pourtant habituellement corps.

La formule clef, « travailler plus pour gagner plus », rappelée régulièrement comme une nouvelle litanie, situe pourtant le travail comme une valeur paradoxale. Dire en effet qu’il faut travailler plus pour gagner plus, c’est reconnaître en effet que le travail n’est qu’un moyen en vue d’une fin qu’est l’argent. Dans cette perspective, l’énoncé rassemble des contenus extrêmement hétérogènes dont l’agencement ne va pas de soi. Tout d’abord, il indique clairement aux Français une issue à leurs maux quotidiens : la baisse du pouvoir d’achat ne peut être compensée que par une hausse des heures passées au travail ; il dessine ainsi une option concrète pour les vies ordinaires, vivre ne peut consister à se passer du travail mais à s’y aventurer toujours plus. Ce faisant, il peut marquer un frein à la tendance séculaire à la diminution du temps de travail, faisant comme si la baisse du pouvoir d’achat était liée à la baisse du temps de travail alors même que la valeur ajoutée d’une heure de travail est beaucoup plus grande aujourd’hui qu’hier. Enfin, il tend à disqualifier le discours critique à l’égard des effets du travail, et notamment des souffrances au travail, en conférant à la valeur travail une moralité intrinsèque, facteur à la fois d’humanisation et de responsabilisation. Ce retour à la vulgate hégélienne selon laquelle le travail seul confère une véritable liberté à l’individu ne s’est pourtant trouvé réactualisé qu’à l’occasion d’un appel au gain (« gagner plus »), à une logique financière qui met à mal l’idée de justice sociale dans la mesure où la plus grande possession des uns implique la plus grande dépossession des autres.

Reprendre l’analyse matérielle et sociale du travail

C’est dire que le travail ne peut être dans un tel discours qu’une valeur paradoxale. D’un côté, il est le moyen d’une fin seulement financière alors que, de l’autre côté, il est synonyme de moralité. Ce qui disparaît sous ce paradoxe, c’est la référence à la justice sociale. Il importe ici de comprendre que ce qui a été explicitement minoré et qui demeure de ce fait l’impensé du sarkozisme, lequel est d’ailleurs caché sous un discours compassionnel qui s’adresse aux souffrants envisagés comme une catégorie unifiée1, c’est bien la réalité générale du précariat qui appelle, comme son correctif le plus nécessaire, l’élaboration d’une justice sociale cohérente. Tout se passe comme si, en effet, il suffisait, pour pouvoir travailler, de le vouloir. Cette vulgate volontariste qui assimile implicitement le chômeur à un mauvais travailleur, un être récalcitrant dont il convient de se méfier si l’impératif politique est de défendre la société, ne tient pas compte des logiques économiques et sociales qui produisent d’elles-mêmes des types de disqualification et construisent largement le chômage et le travail précaire (Cdd, flexibilité…) comme un effet de la forme-travail contemporaine. En affirmant qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », Nicolas Sarkozy ne se contente pas de désirer remettre les gens au travail ou de légitimer la justification ordinaire du travail (le salaire), il fait comme si le travail était une affaire de volonté. Voilà la sociologie du monde du travail réduite à une pure affaire de psychologie. Ceci en dit long sur la méthode politique qui est ici mise en place : court-circuiter l’épaisseur sociale, cesser de faire porter l’attention politique sur toutes les médiations sociales, juridiques, symboliques qui confèrent protection et dignité aux vies dans leur rapport au travail pour nouer un dialogue « immédiat », par-delà ces instances intermédiaires, avec les vies ordinaires mandatées par leur seule volonté de construire la politique du travail qui leur est la plus appropriée.

La naissance de la valeur travail ne peut ainsi s’établir qu’avec la reprise du thème de la fin du social. Rendre le social inconsistant c’est s’assurer de la libéralisation la plus soutenue du travail, laquelle ne trouve alors sa limitation que dans les périls de la vie biologique (vieillissement, maladies…) qui donnent l’occasion d’une redéfinition de la solidarité. Dans une telle libéralisation, est effacée la nécessité du dialogue social dont on sait qu’il a déjà donné lieu, en fonction de négociations et d’accords entre partenaires sociaux, à la possibilité de travailler plus avec l’extension des « forfaits jours » permettant à des salariés, sous certaines conditions, de faire des heures supplémentaires ainsi que des dispositifs de rachat des jours de Rtt, de travailler plus de jours de l’année en contrepartie d’une augmentation de salaire. Seulement tous ces dispositifs sont liés à des négociations, à des recherches d’accord entre partenaires sociaux, ils ne sont pas référés à la seule volonté des entreprises.

La gouvernementalité libérale de Nicolas Sarkozy consiste à effacer le monde social pour l’adapter toujours plus aux lois du marché et à créer l’homme qui lui correspond le mieux, un homme considéré comme entrepreneur de soi jusque dans la précarité dans laquelle il peut être acculé. Faire tenir l’économique et le psychologique (lequel est réduit de manière caricaturale à sa forme volontaire) pour contourner le sociologique suppose une idéologie de la valeur travail, laquelle est censée rendre raison de toute vie et de tout dans la vie. Une telle idéologie repose sur une simplification extrême de la réalité du travail qui n’a pu s’établir qu’au prix d’une négation de tous les travaux (en sociologie, en psychologie sociale, en philosophie sociale et politique) sur le travail qui tous montrent que le travail ne peut être une valeur que si les conditions du travail n’annulent pas la promesse de décence que suscite l’expérience du travail. Il serait temps que la gauche repense de fond en comble l’expérience du travail en cessant de le considérer exclusivement comme une logique d’emploi pour l’analyser également comme une affaire vécue. Ce décentrement ne peut se faire que si les discours des sciences sociales et de la philosophie politique sont de nouveau audibles ainsi qu’avec elles les voix des vies ordinaires. Mais ceci est une autre affaire.

  • *.

    Philosophe, a publié récemment Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Le Seuil, 2007.

  • 1.

    Voir sur ce point l’article de Myriam Revault d’Allonnes dans le même dossier, p. 143-154.

Guillaume Le Blanc

Philosophe, professeur à l’université Paris-Est, il travaille sur notre rapport à la santé (Canguilhem et les normes, PUF, 1998), au soin, au corps (Courir. Méditations physiques, Paris, Flammarion, 2013), ce qui l'a conduit à s'interroger sur l'exclusion, l'invisibilité de certaines situations sociales, les situations de marginalité et d'étrangeté (Vies ordinaires, vie précaires (Seuil, 2007) ; L

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