La France et l'Algérie d'une guerre à l'autre. À propos de Rachid Bouchareb (Hors-la-loi) et de Xavier Beauvois (Des Dieux et des hommes)


À propos de Rachid Bouchareb (Hors-la-loi) et de Xavier Beauvois (Des Dieux et des hommes)

Deux films de la rentrée témoignent de la difficulté de parler des relations franco-algériennes. La fresque historique de Bouchareb, bien qu’elle mette en scène les itinéraires divergents de trois frères installés en France, tient peu compte des divisions intérieures du mouvement nationaliste algérien, comme si l’unanimisme imposé par le pouvoir actuel donnait le ton. Le récit plus intimiste et spirituel de Beauvois laisse hors champ le contexte politique, comme s’il était encore trop troublé et brûlant pour trouver place dans l’arrière-fond des choix des moines qu’il met en scène.

Hors-la-loi de Rachid Bouchareb et Des Dieux et des hommes de Xavier Beauvois sortent en même temps, au cours du mois de septembre 2010, sur les écrans. Ce n’est sans doute qu’une coïncidence. On peut y voir aussi une correspondance. Comment en effet une violence qui a toujours été valorisée en Algérie par les pouvoirs successifs après la guerre d’indépendance de 1954-1962 et dont un cinéaste franco-algérien, Rachid Bouchareb, ne semble pas en mesure de pouvoir dépasser l’attraction-répulsion, ne pouvait-elle pas atteindre à la vie d’hommes de foi et bons comme les moines de Tibérihine en 1996 ?

Hors-la-loi, le dernier film du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb, raconte l’histoire de trois frères natifs du Nord-Constantinois, déjà présentés dans Indigènes sous l’uniforme français pendant la Libération de la France. Ils se retrouvent, quelques années après les massacres de Sétif de mai 1945, en métropole.

Saïd (Djamel Debbouze) est parti avec sa mère qui a perdu des siens aux cours des massacres de 1945, pour tenter sa chance en métropole. Il entre dans la pègre, devient souteneur, fait fortune, achète un cabaret à Pigalle, se passionne pour la boxe et organise des combats. Abdelkader (Sami Bouajila) – forcément, le bien nommé – est « le politique » de la famille. Militant nationaliste, il est enfermé à la prison de la Santé et sort en 1955 avec pour mission d’organiser l’émigration algérienne pour le Fln. Messaoud (Roschdy Zem), ancien soldat français en Indochine, fait prisonnier après Dien Bien Phu par le Vietminh dont il a retenu le succès du combat anticolonial et nationaliste, arrive en France et devient le bras droit, chargé des sales besognes, de son frère Abdelkader. Les trois frères – le politique, la brute et le truand – se retrouvent au bidonville de Nanterre autour de la mère. Habillée comme les vieilles femmes des campagnes algériennes, elle incarne à Nanterre au milieu de la boue, des flaques, entre les planches, sous un toit en tôle et dans la misère, les racines, la patrie, l’Algérie profonde que près de 120 ans de colonisation n’ont pas pu réduire. « Sois un homme, mon fils » dit-elle à Abdelkader dans le parloir de la prison de La Santé. Et pour gagner la guerre, il faut être un « homme », du moins un combattant, un « hors-la-loi ».

Trois itinéraires algériens en métropole

Une fois campés ces personnages, le film de Bouchareb déroule la guerre du Fln en métropole pour l’indépendance de l’Algérie jusqu’aux manifestations du 17 octobre 1961, auxquelles on n’assiste d’ailleurs pas directement (on voit seulement leur répression dans le métro), laissant entendre qu’il s’agit là du prochain épisode de cette saga algérienne. Le film possède une tension dramatique bien plus grande que dans Indigènes (2006) dont il est le prolongement. Abdelkader tient d’une main de fer les Algériens du bidonville de Nanterre. Les émigrés doivent faire allégeance au Fln et payer l’impôt révolutionnaire de gré ou de force. S’ils restent fidèles au Mouvement national algérien (Mna) de Messali Hadj, la formation politique concurrente, ils sont impitoyablement étouffés – et non pas égorgés – comme le cafetier Mna. La référence à la Résistance française apparaît dès cette scène où il est question d’éliminer un « traître ». L’Armée des ombres de Melville inspire Bouchareb. L’apprenti tueur ne se sort pas de la besogne. Elle doit être accomplie par le guerrier Messaoud. Pendant ce temps, Saïd, petit mac qu’il était au départ, a fait fortune. Il ne veut pas entendre parler du Fln. Il est en France pour prendre une revanche à sa manière sur la misère. Bon fils, il assure le quotidien de sa pauvre mais digne mère qui reste avec ses deux autres fils. Saïd, au début du film, c’est l’anti-Ali la Pointe, le souteneur algérois rallié au Fln, qui mourut dans la Casbah pendant la bataille d’Alger en 1957.

Une fois l’émigration bien en main, la guerre peut réellement commencer contre la France. En montrant l’explosion d’un dépôt d’essence et la une des journaux, le film fait de façon explicite référence à l’ouverture d’un « second front », celui de métropole, par l’Organisation spéciale – la structure militaire – de la Fédération de France du Fln qui effectue 56 sabotages et 242 attaques contre 181 cibles économiques entre le 25 août et le 27 septembre 1958, sans pour autant verser dans un véritable terrorisme urbain comme en Algérie depuis 1956. Les exécutions sont seulement dirigées contre la police. Elle est commandée dans le film par un ancien résistant devenu commissaire, au visage émacié, portant le chapeau de feutre des parrains, ayant reçu du préfet de police Maurice Papon carte blanche pour détruire l’ennemi par tous les moyens, en particulier en utilisant une organisation contre-terroriste, la Main rouge, car il n’est pas question d’abandonner l’Algérie française « aux communistes ».

Le combat sur le ring qu’est sur le point d’organiser Saïd entre deux boxeurs, l’un Algérien, l’autre Français, ne peut avoir lieu. Dans cette guerre, le combat ne peut pas être loyal. Tous les coups sont permis entre les deux camps et à l’intérieur de chaque camp : menaces, enlèvements, exécutions, attaques de commissariat, de convois de harkis dans une forêt parisienne, terreur sur les civils algériens, explosion de voitures piégées, convoiement d’argent et d’armes, fusillades à l’arme automatique. Ce polar américain, ce western urbain se déroule dans un Paris sombre, pluvieux, gris, souvent filmé la nuit et où une guerre impitoyable et terriblement inégale a lieu.

Et quand Abdelkader pourrait entrouvrir son armure de chef et se laisser un peu aller à son humanité en prenant dans ses bras une belle blonde porteuse de valise et esquisser quelques pas de danse sur une musique de Ray Charles, la guerre se rappelle immédiatement à lui. Il n’y a pas de relâchement possible. « La Révolution algérienne » est glacée. Seuls des hommes de fer l’emporteront sur le territoire de l’ennemi. Les mains de Messaoud, ces mains de tueur, ne sont pas davantage faites que celles d’Abdelkader pour prendre dans ses bras sa femme ou son nouveau-né, pas même sa vieille mère qui s’éteint lentement alors que l’Algérie va bientôt exister. Ces mains sont seulement faites pour lever et compter l’impôt révolutionnaire, le faire acheminer vers la Suisse et la Rfa, et tenir des armes. Elles sont faites pour tuer puisqu’il semble que cela soit le terrible prix à payer pour libérer l’Algérie du colonialisme français. D’ailleurs dans les fauteuils de cuir dignes de parrains de Chicago des années 1920, lors d’une entrevue soigneusement préparée, Abdelkader reproche à son ennemi, le commissaire, ancien résistant gaulliste, de se trouver dans le mauvais camp, celui qu’il combattait dans la France occupée par les Allemands. Abdelkader, lui, se voit comme un résistant qui lutte pour la libération de son pays, l’Algérie, occupé par la France depuis près de 120 ans. Les rôles changent dans l’histoire. Des bons deviennent des salauds.

Conflits de mémoires

Ce n’est pas la première fois qu’on entend cela au sujet de l’Algérie. Bouteflika l’avait déjà dit à la tribune de l’Assemblée nationale en France le 14 juin 2000 au cours d’un voyage d’État. Avant lui, Ferhat Abbas, le président du gouvernement provisoire de la République algérienne, l’avait déjà dit pendant la guerre d’Algérie : les combattants du Fln étaient des résistants luttant pour la libération de leur pays occupé. De Gaulle avait même répondu à Abbas qu’à sa différence, il ne s’était pas marié avec une Allemande. Les massacres de 1945 ? Depuis 1947, les nationalistes disent que ce n’est pas une répression, pas même un massacre, mais « un génocide du colonialisme » devant être jugé par un « Nuremberg du colonialisme ». Personne ne l’avait entendu en métropole. Alors, les Algériens ont fait la guerre et l’ont gagnée. Mais ils n’avaient pas complètement gagné celle de la mémoire. Et depuis 1995, les Algériens ont fait de la mémoire historique de la colonisation, centrée sur le 8 mai 1945, l’un des axes forts de leur politique étrangère en direction de la France. La victoire ne peut être totale que si la France reconnaît que la colonisation était un crime1. Et, comme nous ne comprenons toujours rien, des Franco-Algériens – ce sont des binationaux – font du cinéma et du bon cinéma. C’est en effet la première fois que le cinéma évoque la guerre d’Algérie du point de vue des nationalistes algériens et non pas des militaires français2. La France qui a perdu la guerre en 1962 est en train de perdre lentement celle de la mémoire. La reconnaissance des crimes commis lors de la colonisation, comme y invitait Georges Morin3, le président de l’association Coup de soleil, permettrait sans doute de vider une partie de l’abcès franco-algérien mais certainement pas de mettre un terme à la surenchère de l’État algérien dont le nationalisme, faute de démocratie, est le seul moyen de légitimation. L’État algérien sait parfaitement en user. Quelques jours après la fête de l’indépendance du 5 juillet, il organisait à Alger à l’invitation du ministre de la Culture, Khalida Toumi, une projection officielle d’Hors-la-loi, en présence du cinéaste.

On peut toujours se rassurer comme certains anciens français d’Algérie en se disant que, sur le plan historique, tout est faux dans Horsla-loi. Oui, l’historien ne peut manquer de relever des oublis, des erreurs, des transpositions. En périodisant son film, Bouchareb a l’imprudence d’ancrer sa fiction dans une référence explicite à l’histoire. En effet, comme dans le film très officiel de Mohammed Lakhdar-Hamina, Chroniques des années de braise, (palme d’or à Cannes en 1975), Bouchareb choisit un dispositif narratif composé de différents tableaux (régime de narration déjà expérimenté dans Indigènes) et s’est ainsi largement exposé à la critique.

Comme d’habitude, on a protesté sur la Côte d’Azur lors de la sortie du film à Cannes. Un député Ump, Lionnel Luca4, s’est fait le porte-parole de quelques Français originaires d’Algérie et quelques anciens harkis – décidément toujours dans leur rôle de supplétif, même cinquante ans après. Il est monté au créneau médiatique pour dénoncer la quasi-absence dans le film des Français tués à Sétif – ce qui est vrai – et l’image d’assassins et de truands qu’ont l’armée et la police françaises. Il obtint même du Service historique de la défense, consulté par le secrétariat d’État aux anciens combattants sur la base du scénario, une liste des aberrations historiques du film comme si c’était le rôle d’un service destiné à conserver et à communiquer aux lecteurs les archives militaires d’être contraint de jouer au censeur, sous prétexte qu’il serait scandaleux que la France finance une production cinématographique aussi antifrançaise aux côtés de l’Algérie, du Maroc et de la Belgique. Mais quand l’ancien Colonial veut remettre à sa place le fils de l’Indigène, dans une société multiculturelle et médiatique, cela produit l’effet contraire à celui qui est recherché.

Toutefois, les plus furieux contre le film ne devraient pas être des Français originaires d’Algérie mais les anciens de la Fédération de France du Fln. Car que nous montre le film? Une équipe d’assassins et de voyous sans le moindre scrupule qui ressemblent beaucoup plus aux parrains de Francis Ford Coppola, avec toutefois des souliers beaucoup moins vernis et des costumes de tissu beaucoup moins fin que ceux de la pègre italo-américaine.

Certes, le Fln mena une guerre implacable au Mna qui fit 6 678 morts algériens en métropole entre 1956 et 19595. Sa victoire contre le Mna permit de faire basculer une très grande partie des 400 000 Algériens émigrés en France du côté du Fln. L’enjeu était de taille puisque l’émigration était la principale source de financement de la guerre, 80 % selon l’un des anciens responsables de la Fédération de France, Ali Haroun6. Le film rend bien la nature de l’adhésion de l’émigration algérienne en France au combat national où se mêlent l’espérance de l’indépendance et la coercition du Fln.

En revanche, la guerre menée contre la police et les harkis donne une idée totalement fausse des capacités dans ce domaine de la Fédération de France du Fln. L’argent acheminé de France vers la Suisse permettait assurément d’acheter des armes pour les combattants de l’Aln mais certainement pas pour armer la Fédération de France. Certes le Fln a tué en France 47 policiers et harkis de la préfecture de police de Paris entre 1957 et 19617 mais n’a jamais attaqué un commissariat de police ou des camions transportant des harkis dans une forêt parisienne comme on le voit dans le film. Le comité fédéral de la Fédération de France du Fln était installé à Cologne depuis le mois d’avril 1958 et non pas à Genève comme le film le suggère. La décision de manifester le 17 octobre 1961 à Paris pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens apparaît à tort dans le film comme une décision uniquement imposée de l’extérieur.

Une lecture réductrice

Une certaine exactitude factuelle n’aurait rien enlevé à la puissance de la fiction dont la principale qualité est de rendre compte d’une contradiction fondamentale au cœur de cette histoire.

D’un côté, le film de Bouchareb réduit l’action du Fln en métropole à la seule violence contre le Mna et les policiers. Il ne montre qu’elle. L’évocation d’une action politique se limite à quelques slogans pour l’indépendance et pour le Fln que lance, d’ailleurs de façon tout à fait invraisemblable, un militant Fln aux ouvriers qui sortent de l’usine Renault Billancourt. C’est la seule référence du film aux relations entre le Fln et le mouvement ouvrier. Jamais Bouchareb n’évoque le syndicat étudiant algérien, l’Ugema, ni l’Amicale générale des travailleurs algériens (Agta) en France qui encadrèrent l’émigration, l’un des sujets de son film, ni l’action ouvrière lors de « la grève des huit jours » (28 janvier-4 février 1957) qui permit pourtant au Fln de prendre l’ascendant politique face au Mna. Il n’évoque pas davantage les relations qui existaient entre des militants tiers-mondistes ou chrétiens et des militants du Fln. Il ne met jamais en scène les débats qui traversaient la Fédération de France sur les orientations politiques du Fln entre les marxistes comme Mohammed Harbi8 ou d’autres dirigeants encore, certes minoritaires, et Omar Boudaoud, le chef de la Fédération de France qui relayaient les ordres des organismes dirigeants situés à Alger, au Caire, puis à Tunis sur un sujet aussi important et au cœur de son film que le terrorisme en métropole. Sur cette question centrale, des militants de la direction – dont Harbi – se sont élevés dès 1957 : ils la considéraient comme contre-productive parce qu’elle empêchait d’établir des relations avec le mouvement ouvrier français. Les chefs du Fln emprisonnés, Boudiaf, Ben Bella, Khider et Aît Ahmed, étaient aussi contre l’usage du terrorisme en métropole et le firent savoir au Comité de coordination et d’exécution (Cce), c’est-à-dire l’exécutif algérien, dès octobre 1957. Sur cette question où le passé fait écho dans le présent, Bouchareb a fait le choix de se taire. Il préfère reprendre les clichés de l’Histoire officielle algérienne de cette période qui valorise la violence et la dépolitise.

Or, évoquer la guerre du Fln en France, c’était évoquer le nationalisme le plus divers – le Parti du peuple algérien (Ppa) dont est issu le Fln et l’Étoile nord-africaine (Ena), née à Paris au contact de la gauche française en 1926, qui donnera naissance au Mouvement national algérien (Mna). Malgré ses épurations successives et sa caporalisation, la Fédération de France resta la plus politisée. Lors du coup de force de l’armée des frontières dirigée par Boumediene au cours de l’été 1962, elle resta fidèle au Gpra dans un premier temps. C’est cette histoire politique que Bouchareb échoue à évoquer. Or, la plupart des jeunes français dont les parents étaient les cotisants métropolitains du Fln, parfois des combattants anti-Mna ou encore des patriotes algériens Fln ou Mna ayant fait la guerre contre la France en Algérie et ayant quitté cette dernière après l’indépendance, ignorent la complexité de leur héritage. Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de cette période, comme le rappelle Yves Lacoste9.

Du bidonville aux « quartiers »

On ne demande pas au cinéma de nous apprendre l’Histoire – il y a pour cela des études historiques ou des documentaires – mais de nous raconter une histoire. Bouchareb nous raconte celle de ces trois anciens « indigènes », devenus des « hors-la-loi » – c’était le nom donné par l’armée aux combattants abattus ou arrêtés puisque la France ne menait pas officiellement une guerre en Algérie – qui se sont affranchis (c’est aussi le titre d’un film de Scorcese) de la loi française et de la domination coloniale pour se soumettre à la loi du Fln et de la guerre ou bien à celle du milieu et de la boxe. Dans les deux cas, à la loi du combat. Entre Saïd qui, après avoir assassiné le caïd à Sétif, devient à son tour le caïd du milieu, et le néo-caïd Fln Abdelkader et son homme de main, Messaoud, tenant les émigrés de Nanterre, il y a finalement assez peu de différence dans le film. Ils ont la même mère. Tous comptent gagner en étant les plus forts et les plus brutaux pour contraindre les leurs sur la base d’un patriotisme qui se limite à l’indépendance et à la conquête du pouvoir par le Fln. Ils n’ont aucun projet politique pour l’Algérie nouvelle.

Pour l’heure, cette absence de vision de l’avenir de leur pays fait leur force. Toutes les opportunités sont à saisir quel qu’en soit le prix. Dans la guerre révolutionnaire, une faiblesse peut devenir une force. Les chefs réunis à Genève décident qu’une manifestation doit être organisée à Paris pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens et la répression. Quand Abdelkader émet une réserve et envisage auprès de ses chefs la répression policière à laquelle une manifestation exposerait les Algériens, ses chefs lui répondent que la répression soudera plus encore ceux qui en sont victimes – gageons que le 17 octobre 1961 sera le prochain film de Bouchareb. La fin justifie tous les moyens. Messaoud peut pleurer la perte de l’innocence à cause de ses mains couvertes du sang d’autres Algériens qu’il a fallu tuer, au côté de sa mère silencieuse qui va bientôt mourir alors que l’Algérie est en train de naître. Ses pleurs ne servent à rien car dans une guerre, si on sait se comporter en combattant, on ne sait pas comment vivre pour être un homme.

Le cinéaste épouse une contradiction au cœur de cette guerre en faisant un film qui valorise la violence – elle permit à l’Algérie d’advenir et de toute façon la répression policière, dont les scènes abondent dans le film, ne laissa pas le choix – tout en critiquant son usage fratricide.

On sort rarement d’un film avec les idées claires. Cette fois, on se demande quel est cet étrange pays que l’on pensait en paix depuis la Seconde Guerre mondiale où pourtant des hommes se battaient avec autant d’acharnement10, il y a cinquante ans. Puisque le cinéma ne parle jamais que du présent, quelle est cette société, se demande-ton, où des policiers et des hors-la-loi de quartiers déshérités se tirent dessus. C’est une France vue d’un quartier très pauvre par un cinéaste franco-algérien et c’est un autre point de vue cinématographique sur la guerre en métropole que celui du Petit soldat de Godard (1960) et Des parapluies de Cherbourg de Jacques Demy (1965).

Une communauté dans la guerre

Si Rachid Bouchareb ne s’embarrasse pas de nuances pour servir son message politique, Xavier Beauvois raconte avec la plus grande délicatesse, dans son film Des dieux et des hommes, l’histoire de la communauté trappiste de Notre-Dame de l’Atlas, à Tibéhirine, dans une Algérie prise dans la guerre opposant les islamistes armés, les « frères de la montagne » et l’armée algérienne, les « frères de la plaine » comme les désignaient les moines. X. Beauvois saisit la vie de ces moines entre 1993, quand le danger commence à poindre après que plusieurs ouvriers croates catholiques furent assassinés alors qu’ils travaillaient sur un chantier dans la région de Médéa, au sud d’Alger, à proximité du monastère, jusqu’en 1996, l’année de leur enlèvement et de leur assassinat.

Il ne faut toutefois pas chercher dans ce film l’élucidation du mystère politique de leur mort dont la version officielle – les moines auraient été tués par les islamistes armés du Gia malgré les efforts de l’armée algérienne et des services secrets français pour obtenir leur libération – n’a jamais vraiment résisté à de nombreux témoignages et au travail obstiné et rigoureux du père Armand Veilleux, ancien procureur général de l’ordre des cisterciens, de l’avocat des plaignants, Patrick Baudouin, de François Gèze des éditions La Découverte11, de Salima Mellah de Hwr12, de plusieurs journalistes et enfin, plus récemment, du juge Trévidic qui, à la différence de son prédécesseur, le juge Bruguière, ne se satisfait pas de la thèse officielle. Les dernières images du film montrent les sept moines aux mains de leurs ravisseurs en train de disparaître dans le brouillard de l’Atlas enneigé.

Tourné au Maroc, le film de X. Beauvois est un film sur le martyre de l’amour, sur l’espérance et le témoignage. Sur le martyre de l’amour puisque ces hommes décident de ne pas partir et de rester au prix de leur vie, à Tibéhirine, auprès d’une population musulmane qu’ils soignent et avec laquelle le monastère entretient depuis le xixe siècle des relations très étroites de partage. Sur l’espérance car ces moines n’ont qu’un seul désir : aimer Dieu et continuer de vivre au milieu de leurs « frères musulmans ». Pour cela, ils sont prêts à donner leur vie. Sur le témoignage, enfin, car ces catholiques, à l’image de toute l’Église d’Algérie, ne font aucun prosélytisme. Ils témoignent d’une présence chrétienne dans un pays où l’islam est non seulement la religion de l’immense majorité mais aussi celle de l’État.

Xavier Beauvois filme magnifiquement la vie et la foi de ces hommes à travers la prière, les sept offices quotidiens, le travail de la terre avec les villageois, les bêtes, la production de miel, la cuisine, les consultations et les soins de frère Luc, la lecture et l’écriture et, surtout, à travers le chant des hymnes et des psaumes qui unit ces hommes dans la communion avec Dieu et qui les fortifie.

Mais l’étau de la guerre se resserre autour de la petite communauté chrétienne et des villageois. X. Beauvois filme l’arrivée de la violence et de la guerre dans la vie de la communauté. On entend d’abord parler de la guerre qui enfle et se rapproche peu à peu mais elle ne transforme pas encore la vie des moines jusqu’au jour où elle surgit brutalement. Des étrangers sont cruellement assassinés dans la région. Le wali – le préfet – demande aux moines d’accepter une protection militaire qu’ils refusent puis, plus tard, de partir. La situation devient trop dangereuse, la violence insaisissable et confuse. Un groupe islamiste pénètre en armes dans le monastère. Le sang-froid de frère Christian (interprété par Lambert Wilson) les fait repartir. Mais la réalité de la guerre est là : frère Luc (Michael Lonsdale) soigne un islamiste blessé. Les meurtres se multiplient. Mais les moines sont toujours là malgré la peur et le doute qui s’installent. Tous les jours, des hommes, des femmes et des enfants meurent égorgés. Les barrages et faux barrages sur les routes sont toujours plus nombreux. L’identité exacte des tueurs devient de plus en plus confuse. L’armée ratisse la région et demande aux moines de partir. Faut-il partir ou bien rester ? Sont-ils ici à Tibéhirine pour mourir ? Autour de frère Christian, tous s’interrogent. Ils sont tous venus ici pour aimer et non pour mourir. Faut-il pour cela accepter la mort ?

Au bourdonnement menaçant de l’hélicoptère militaire qui tourne au-dessus du monastère, les moines opposent l’intensité et la beauté de leur chant qui les rassemble dans la chapelle. Pour filmer leur dernier repas, Xavier Beauvois se fait peintre. Il compose sa scène, puis s’attache à chacun de ses personnages pour saisir avec une infinie douceur le mystère de leur foi et leur humanité.

La politique laissée hors champ

Le film s’arrête au moment où le monastère est attaqué, les moines enlevés et leurs voix enregistrées pour servir les revendications des terroristes. Et, c’est là, quand les moines se perdent dans le brouillard de la « sale guerre » des années 1990 et des raisons d’État mais aussi d’Église, que se pose, au-delà de la beauté du film et du message de paix auquel on ne peut que souscrire, la véritable question à laquelle doit répondre la justice française à la suite de la plainte déposée en 2003 : qui a tué les sept moines ?

Depuis que le juge Trévidic est chargé de l’instruction, plusieurs éléments ont été apportés au dossier : les révélations au juge Trévidic de l’ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, le général Buchwalter, selon lesquels les moines auraient été malencontreusement tués par des tirs d’hélicoptère de l’armée algérienne au cours d’une opération contre des maquis islamistes, des écrits du ministère des Affaires étrangères soulignant que des sources officielles tenaient le chef du Gia, Djamel Zitouni, ayant revendiqué l’enlèvement et la mort des moines, pour un agent manipulé par la Sécurité militaire (Drs), et enfin, plus récemment, les notes du général Rondot, à l’époque numéro 2 de la Dst, découvertes à l’occasion du procès Clearstream, qui confirmeraient les affirmations du général Buchwalter.

Au centre de l’affaire, il y a la « figure obscure » de Djamel Zitouni comme l’écrivait en 2007 le père Veilleux13 : a-t-il enlevé et tué les moines pour son propre compte ou bien travaillait-il pour celui de la Sécurité militaire algérienne ? Or, au soupçon qu’on nourrissait depuis le début à son sujet, s’ajoutent les affirmations d’un sous-officier du Drs, Abdelkader Tigha, ayant choisi depuis 1999 de quitter l’armée et l’Algérie et que la justice française a longtemps refusé de prendre en compte. Tigha aurait vu, le 27 mars 1996, au centre du Drs de Blida, où il était en poste, les moines vivants qui venaient d’être enlevés. Les otages furent remis à Djamel Zitouni par le Drs qui aurait rédigé le communiqué revendiquant l’enlèvement des moines, affirme-t-il14. Or, plusieurs anciens officiers du Drs ont écrit et témoigné en justice : le Gia de Djamel Zitouni était manipulé par le Drs dans le cadre de la guerre antisubversive.

Si l’on admet cette hypothèse, la question est de savoir quel intérêt avait le Drs à enlever les moines en 1996 ?

Le premier était que les islamistes ne puissent pas être soignés par les moines qui apportaient des soins à tous les blessés qui se présentaient à eux, quelles que soient les raisons de leurs blessures. La seconde était de redorer l’image de l’Algérie sur le plan international. Elle était en effet entachée par la « sale guerre » menée depuis 1992 comme le montraient les organisations de défense des droits de l’homme et une partie de la presse internationale et par l’exportation de la violence en France (les assassinats d’étrangers en Algérie, l’affaire de l’Airbus d’Alger-Marseille, les attentats de Paris) qui avait jeté un froid entre Paris et Alger. Dans ces conditions, orchestrer un enlèvement de religieux français pour mieux les libérer de façon à en engranger les bénéfices politiques et médiatiques était certainement ce qu’escomptaient les services algériens.

L’affaire a certainement mal tourné : bavures des hélicoptères de l’armée sur un « vrai-faux » maquis disposant des otages, moines raflés au Gia de D. Zitouni par un vrai groupe islamiste qui les aurait tués, nombreuses interférences françaises dans l’affaire entre la filière officielle des renseignements extérieurs (la Dgse) et l’émissaire officieux, Jean-Paul Marchiani, qui auraient conduit le Drs, n’ayant plus les coudées franches, à tuer les moines. Nous ne savons pas, parmi toutes ces hypothèses, laquelle est la vraie.

Depuis 2009, un juge veut enfin instruire cette affaire. Le film de Xavier Beauvois, même si ce n’est pas son principal objet, contribue à mobiliser une opinion publique pour que la raison d’État n’empêche pas, en France, le juge Trévidic de faire son travail. En cela, le film n’est pas seulement beau, il est aussi pertinent et utile.

  • *.

    Auteur de Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, Paris, La Découverte, 2009.

  • 1.

    Guy Pervillé, « La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France », Némésis, 5, 2004, et notre contribution à paraître aux Presses de la Sorbonne dans un ouvrage collectif, le Martyrologue algérien du 8 mai 1945.

  • 2.

    Séverine Labat, « Massacre de Sétif et récit national », Le Monde, « Horizons débats », 27-28 juin 2010.

  • 3.

    Georges Morin, « France-Algérie, la guerre des mémoires », Le Monde, 14 février 2010.

  • 4.

    Son portrait par Michel Henry, « Bazooka », Libération, 8 juillet 2010.

  • 5.

    Le Monde du 24 janvier 1960, cité par Hartmunt Elsenhans, la Guerre d’Algérie 1954-1962. La transition d’une France à une autre. le passage de la IVe à la Ve République, préface de Gilbert Meynier, trad. de l’allemand par Vincent Goupy, Paris, Publisud, 1999, p. 755.

  • 6.

    Ali Haroun, la 7e Wilaya. La guerre du Fln en France. 1954-1962, Paris, Le Seuil, 1986, .

  • 7.

    Jim House et Neil Macmaster, Paris 1961. Algerians, State Terror and Memory, Oxford University Press, 2006, p. 90.

  • 8.

    Il fut de 1957 à 1958 membre du comité fédéral de la Fédération de France du Fln, dirigée alors par Omar Boudaoud. Mohammed Harbi était responsable de la commission presse et information (Cpi) avant d’en être écarté en raison de son marxisme au profit de l’avocat Ali Haroun. M. Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques, t. I : 1945-1962, Paris, La Découverte, 2001, p. 177-223.

  • 9.

    Yves Lacoste, la Question postcoloniale. Une analyse géopolitique, Paris, Fayard, 2010, p. 84-100.

  • 10.

    Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault (sous la dir. de), la France en guerre. 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, Paris, Autrement, coll. « Mémoires/histoire », 2008.

  • 11.

    Lire la dernière mise au point de François Gèze sur l’affaire des moines : « L’assassinat des moines de Tibéhirine : vers la vérité », mediapart. fr, 14 septembre 2009.

  • 12.

    Dossier le plus complet sur la question et régulièrement mis à jour sur www.algeriawatch.og/fr/article/just/moindes/plainte/htm

  • 13.

    Armand Veilleux, « État de l’enquête sur l’assassinat des moines de Tibéhirine », algeria-watch. org, 23 mars 2007, voir aussi sur le même site, « Le point sur Tibéhirine », 7 août 2009.

  • 14.

    Arnaud Dubus, « Les sept moines de Tibéhirine enlevés sur ordre d’Alger », Libération, 23 décembre 2002.