La reconduction de Bouteflika


Pour juger de l’état de glaciation du régime algérien, la lecture du début du message adressé en langue arabe par Abdelaziz Bouteflika, le président de la République algérienne, aux Algériens à l’occasion du 54e anniversaire de « la Révolution du 1er novembre 1954 » constitue un morceau de choix :

Le mois de novembre constelle notre histoire telle une étoile polaire étincelante qui illumine l’univers et guide le mouvement des corps célestes chacun vers sa destinée. Chaque année, nos cœurs et nos esprits confluent vers ce minaret duquel s’éleva la voix de la justice et jaillirent les prémices de la liberté pour purifier la terre de la souillure de la vassalité et de l’esclavage et galvaniser des hommes et des femmes qui, enhardis ainsi par la foi et la détermination, prirent les armes pour tourner des pages maculées par l’opprobre d’un colonialisme qui sema terreur, mort et ignorance et répandit toutes les ignominies d’une occupation coloniale qui frappa d’inertie une nation durant plus de treize décennies.

Même les déclarations de Boumediene à l’époque du parti unique n’atteignaient pas cette subtilité rhétorique. Il faut sans doute se tourner vers le régime nord-coréen pour trouver un équivalent. La suite du message, totalement creux et irréel, illustrait l’épuisement de la référence au 1er novembre 1954 comme fondement et justification du régime et l’impossibilité pour l’Algérie actuelle de proposer un avenir.

Dans ces conditions, il était assez naturel que le 13 novembre 2008, cinq cents membres de l’Assemblée nationale et du Sénat aient adopté la révision de la constitution algérienne permettant au chef de l’État d’être candidat pour une troisième fois consécutive lors des élections à la présidence de la République du printemps 2009. Huit députés et sénateurs s’abstinrent. Vingt et un députés du Rassemblement pour la culture et la démocratie (Rcd), le parti essentiellement kabyle de Saïd Sadi, votèrent contre. Peu de temps avant cette modification, A. Bouteflika avait affirmé qu’il restait partisan de la démocratie, mais pas sous la forme occidentale qu’on lui connaissait, et revendiquait une sorte de voie algérienne de la démocratie. Ce message et ces modifications constitutionnelles confirment la sclérose de ce pays, l’absence de toute opposition, le mépris général des lois, la personnalisation croissante du régime, les consensus des clans sur la reconduction d’A. Bouteflika.

Pourquoi les chefs de l’armée et de la Sécurité militaire (Drs) ont-ils accepté d’autoriser A. Bouteflika à briguer un troisième mandat grâce à cette modification constitutionnelle ? D’abord, parce qu’il est le raïs idéal : malade, discrédité, mégalomaniaque, changeant, ne sortant plus du palais de la Mouradia, n’ayant aucune politique et absolument tous les pouvoirs sauf un, celui de déplacer un planton de la Sécurité militaire. Ensuite, parce que dans un régime reposant sur un choix en conclave puis avalisé par le peuple, il n’y a personne d’autre à mettre à sa place. Enfin, parce que sa reconduction fait l’économie de tout changement politique. Quel que soit son état de santé, A. Bouteflika risque de demeurer à la Mouradia aussi longtemps que la rente pétrolière permettra de maîtriser le mécontentement populaire dans des limites où il ne menace pas la stabilité du régime et aussi longtemps que le pouvoir politique maintiendra le système de corruption actuel : absence d’état de droit, de véritable fiscalité, monopole sur les importations, généralisation du commerce informel.

Un régime intouchable

Élu une première fois en 1999, réélu en 2004, l’ancien ministre des Affaires étrangères du colonel Boumediene s’est acquitté de sa tâche. Il consacra son premier mandat à restaurer l’image de l’Algérie dans le monde. Elle était largement défaite par « la sale guerre » menée contre les islamistes armés depuis 1992. La diplomatie algérienne, disposant d’un grand savoir-faire grâce à son réseau d’ambassades et à sa présence dans les organisations internationales, y réussit pour une bonne part avec, il est vrai, l’assistance de la rente pétrolière et gazière. Cette dernière fait de l’Algérie un partenaire fondamental pour tous les pays européens ne souhaitant pas être les otages du gaz russe. « La guerre contre le terrorisme » contribua aussi à ce retour de l’Algérie sur la scène internationale. La nouvelle conception des relations internationales des États-Unis légitimait la guerre menée contre les islamistes et semblait donner raison à un régime qui se plaignait d’être injustement mal considéré. L’alliance avec les États-Unis est aujourd’hui solide. Forte de la troisième armée du continent africain après l’Afrique du Sud et l’Égypte, l’Algérie est leur partenaire dans la lutte contre le très étrange terrorisme qui se développerait dans le Sahel. Ce rôle semble suffisamment important pour que les Américains oublient les mésaventures qui leur arrivèrent dans l’accès au pétrole algérien. Contre toute attente et en contradiction avec les promesses faites, la présidence et l’Assemblée leur barrèrent en 2007 la route du Sahara en maintenant le monopole de la grande compagnie nationale algérienne, la Sonatrach, dans la prospection, l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures algériens. Quant à la France, premier partenaire commercial de l’Algérie, le contentieux historique lié à la colonisation ne doit pas faire oublier l’essentiel : la convergence de vue entre Paris et Alger sur la question du gaz, sur la sécurité, sur le contrôle des migrations, sur l’Union pour la Méditerranée qu’Alger a finalement rejointe une fois assuré que le siège et la vice-présidence de l’organisme ne reviendraient pas à Tunis ni à Rabat.

A. Bouteflika était aussi arrivé au pouvoir pour sortir l’Algérie d’une guerre qui fit entre 150000 et 200000 morts et 15000 disparus depuis 1992 en mettant en œuvre une « réconciliation nationale ». Cette opération faisait l’économie d’une transition politique comme ce fut le cas en Amérique latine dans les années 1990. Elle permit d’assurer d’un côté l’impunité des islamistes repentis, des civils et des militaires impliqués dans les innombrables coups tordus de la guerre antisubversive et de l’autre de rétablir un semblant de paix civile régulièrement remise en cause par le terrorisme. La wilaya de Bourmerdès, située à la jonction de la Kabylie et de l’Algérois, est régulièrement affectée par des actions meurtrières. Des groupes armés tiennent étrangement le maquis depuis de nombreuses années dans cette région très urbanisée. La violence est utile. Elle évite les grandes marches des jeunes gens de Kabylie, région la plus contestatrice d’Algérie, vers la capitale, comme au printemps et au début de l’été 2001. Après l’attentat manqué contre Bouteflika à Batna en septembre 2007 et contre plusieurs bâtiments officiels à Alger en décembre 2007, Bouira et Tizi-Ouzou en Kabylie furent en août 2008 victimes d’attaques kamikazes, revendiquées par Al-Qaida au Maghreb islamique. Si l’on peut difficilement mettre en doute l’origine de ces attentats, en revanche l’incapacité de l’armée algérienne, pourtant équipée et rompue à ce type de guerre, à venir à bout, depuis maintenant quinze ans, de maquis qualifiés de « résiduels » et dont on annonce régulièrement la disparition, interroge. C’est pourquoi certains observateurs considèrent que des groupes armés pourraient en partie être manipulés par les services dans le cadre de luttes au sommet ou d’une stratégie de la tension, un peu comme le fait l’Isi au Pakistan. Il est impossible de l’affirmer, mais il est certain que l’usage de la violence s’inscrit dans une pratique ancienne et antidémocratique du pouvoir comme elle existe aussi, en profondeur, dans la société. Quant aux émeutes quotidiennes, le régime n’a rien à en craindre. Elles ne sont porteuses d’aucun projet politique, ni d’aucune revendication sociale. Les parties les plus pauvres de la société, en état d’anomie, sont seulement capables d’exprimer leurs colères par les émeutes qu’un expédient financier dans un cas ou la répression dans un autre éteignent pour un temps. Résignée, la société est incapable de fédérer les mouvements de contestation. L’énergie des jeunes passe entièrement dans la recherche des moyens d’émigrer « outre-mer ». Nul besoin d’en attribuer la cause « aux mirages que nous font miroiter les chaînes satellitaires » comme le faisait Bouteflika alors que l’explication en revient à l’économie de rente et à l’absence de système productif capable d’offrir des emplois en nombre suffisant.

D’énormes réserves de change, pour quoi faire ?

En effet, l’économie algérienne repose sur un paradoxe apparent. D’un côté, elle possède d’énormes réserves de change, 110 milliards de dollars en 2007, soit l’équivalent du Pib annuel ou de quatre années d’importation, plus de 170 milliards vraisemblablement en 2008, aucune dette extérieure – la dette de 333 millions de dollars aux Émirats arabes unis est en passe d’être remboursée. La situation financière est on ne peut plus saine. Ces sommes connues des Algériens augmentent le ressentiment. De l’autre, l’Algérie n’exporte à peu près rien à l’exception des hydrocarbures (97%). Cet argent sert à de grandes dépenses d’infrastructures certainement nécessaires, l’autoroute Constantine-Oran, les villes nouvelles dont l’énorme ville d’Ali Mendjli au sud de Constantine destinée à accueillir 300000 habitants, le tramway, la réfection d’une partie du réseau d’eau, la construction à Alger d’une mosquée plus grande que celle de Rabat de façon à donner des gages aux islamistes et à flatter l’orgueil national.

L’État algérien ne sait pas comment dépenser tout cet argent. À l’occasion des inquiétudes provoquées par la crise financière, les Algériens ont découvert que la moitié des réserves de change était placée à l’étranger dans des avoirs que le directeur de la Banque d’Algérie estimait présenter toutes les garanties de sécurité sans donner la liste des pays ni la nature de ces avoirs. Aussi, après l’effondrement de Khalifa, petit empire bancaire, aéronautique et de services, qui était alimenté par l’argent des assurés sociaux, des Algériens se demandent légitimement si les intérêts de ces avoirs reviennent bien à la Banque d’Algérie ou à des personnes privées.

Certes, l’agriculture algérienne – le petit élevage, le maraîchage – s’améliore. Mais le domaine cultivable, déjà limité, est grignoté par l’urbanisation rapide et anarchique. Quant à la production agricole céréalière, elle est structurellement déficitaire et soumise à de fortes variations climatiques. Aussi, l’Algérie importe son alimentation de base. Au plan bancaire, le système est obsolète. L’économie est sous-financée. Les banques françaises font essentiellement du crédit aux particuliers, craignant de s’aventurer dans une économie corrompue.

Les réserves de change ne servent pas à des investissements dans le système productif industriel de façon à substituer à certaines importations des productions nationales, à diversifier les exportations et à employer la jeunesse algérienne (un tiers des 15-29 ans sont sans emploi). Trois raisons expliquent cette contradiction entre l’aisance financière de l’Algérie et l’absence d’investissements productifs. L’Algérie ne dispose pas d’une population assez qualifiée pour s’insérer dans la mondialisation. D’ailleurs, elle ne reçoit que 1, 67 milliard de dollars d’investissements directs étrangers en 2006, essentiellement dans le secteur des hydrocarbures et dans le commerce, un volume inférieur de près de la moitié à celui de la Tunisie trois fois moins peuplée, et nettement plus faible que celui du Maroc (2, 4 milliards de dollars). Enfin, la stérilisation de l’appareil productif intérieur est la condition même de l’économie d’importation, revers de l’économie de rente, le fondement de la corruption et l’assurance de la pérennité du système politique. Au plan culturel, la situation est catastrophique. Il n’y a à peu près aucun espace d’expression libre. Un Algérien pas plus qu’un étranger ne trouvera, un jeudi soir dans une grande ville du pays, un endroit pour écouter du chaâbi, du raï ou du malouf, sauf à se rendre à un après-midi musical patronné par un organisme d’État. Quant à l’écriture de son histoire, elle s’écrit essentiellement dans l’ancienne puissance coloniale, la France, depuis longtemps.

Malgré une croissance économique de 4, 4% en 2007, fondée sur la consommation, la seule tendance positive qui se dessine pour assurer à l’avenir un mieux-être de sa population est le fort ralentissement de la croissance de la population. Elle est passée de la période 1987-1998 à la période 1998-2008 de 2, 15% à 1, 72% en rythme annuel selon les derniers chiffres du recensement décennal 2008. La fécondité, qui avait commencé à fléchir en 1986, a fortement baissé: 1, 86 en 2007. Le rythme d’arrivée des jeunes sur un marché de l’emploi exsangue faute d’un système productif ralentira donc. Faut-il encore que la volonté « de substituer à la manne pétrolière la valeur ajoutée du travail productif », comme l’annonce une énième fois Bouteflika, ne soit pas un vœu pieux. Les conditions de cette « substitution » passent par un changement politique. Or, il n’existe aucune possibilité dans ce sens aujourd’hui : pas d’opposition, pas de société civile.

Cinquante-quatre ans après le début de la « Révolution du 1er novembre 1954 », on comprend dès lors l’usage d’une invraisemblable langue de bois, le recours aux revendications mémorielles et le rappel de « l’inertie » pour cause de colonisation d’« une nation durant plus de treize décennies ». « Inertie » dont l’indépendance ne la délivra pas durablement et que l’État algérien continue de conforter pour éviter toute transformation.