Alexandre Dayet, 2025
Alexandre Dayet, 2025

La Pologne restreint le droit d'asile

Entretien avec Aleksandra Chrzanowska

Le gouvernement libéral et pro-européen dirigé par Donald Tusk ne cesse de durcir les conditions d’accueil des personnes migrantes. Au nom de la sécurité du pays et au mépris des faits, ce discours entretient la xénophobie, qui monte de toute part en Europe.  


Le 28 juillet dernier, le gouvernement libéral polonais a reconduit une nouvelle fois « la restriction temporaire du droit de déposer une demande de protection internationale » par des demandeurs d’asile à la frontière de la Pologne avec la Biélorussie. Cette reconduction est prévue dans une loi votée en mars, et ne doit pas excéder soixante jours. Elle ne concerne pas la frontière avec l’Ukraine. Le Premier ministre a été une fois de plus interpellé par le Commissaire aux droits de l’homme et le Médiateur pour les enfants - personnalité indépendante -, et par plusieurs ONG. Rien n’y fait, alors que cette loi est notoirement contraire à la Constitution polonaise, au droit européen et à la Convention de Genève relative aux droits des réfugiés.

Le ministre de l’Intérieur a répondu au Commissaire, en insistant sur l’instrumentalisation de cette pression migratoire par ces États voisins qui accroit l’insécurité du pays. Dans sa réponse il décrit une situation catastrophique : « Les actions instrumentalisées menées par les services biélorusses continuent de représenter une menace sérieuse et réelle pour la sécurité de l’État et l’ordre public. » Il justifie la suspension du droit d’asile : « Cette restriction est nécessaire pour prévenir cette menace. Des situations dangereuses continuent de se produire, avec des étrangers agressifs tentant de franchir la frontière en groupe et attaquant les patrouilles polonaises de diverses manières. » Il s’agit « d’assurer une protection efficace de la frontière de la République de Pologne et minimiser les menaces à la sécurité intérieure1.  »

Les associations d’aide aux réfugiés présentes en permanence à la frontière biélorusse ne constatent pas les mêmes tensions. Elles apportent une aide humanitaire et juridiques aux demandeurs d’asile. Avant la loi, elles pouvaient représenter ces migrants pour remplir les documents nécessaires à cette demande, depuis ce n’est plus possible. Elles sont accusées par les gardes-frontières d’agir comme des passeurs, et plusieurs de ses volontaires ont été arrêtés. Cinq ont été jugés à Bialystok, ce début septembre : quatre pour avoir « transporté des étrangers », et une autre, pour « leur avoir fourni nourriture et vêtements pendant leur séjour en forêt, offert un abri et du repos, et de les avoir fait entrer dans le pays. » Ils ont finalement été acquittés en première instance. Nous avons rencontré Aleksandra Chrzanowska, du Grupa Granica et de l’Association d’intervention juridique, deux associations actives depuis quatre ans à la frontière. Basée à Hajnówka, non loin de la frontière, fournit un tableau bien différent de la situation.

Quelles sont les conséquences de la loi de mars dernier ?

Aleksandra Chrzanowska. Avant cette loi, ceux et celles qui nous sollicitaient dans la forêt demandaient l’asile. Ils voulaient que nous les aidions à faire une demande de protection internationale, à prendre contact avec les gardes-frontières. Ils nous donnaient une procuration pour que nous les représentions. Et dans la majorité des cas, c’était efficace. Maintenant, ce n’est plus le cas. La majorité des ceux que nous rencontrons sont au courant de la nouvelle situation en Pologne. Ils nous avaient déjà interrogés sur notre hot line, c’est-à-dire sur le numéro qu’il faut appeler pour avoir de l’aide. Ils savent qu’ils ne peuvent plus déposer de demande d’asile près de la frontière avec la Biélorussie. Ils nous demandent seulement une aide humanitaire.

Sont-ils moins nombreux ?

A.C. Ça n’a guère changé. De notre point de vue, nous recevons moins de demandes, mais si nous comparons les chiffres publiés par les gardes-frontières, nous constatons une certaine stabilité. Pour l’années 2024, ils ont comptabilisé environ 30 000 tentatives de traversée irrégulière de la frontière – ce n’est pas le nombre de personnes, mais de tentatives, le même personne pouvant essayer plusieurs fois. Le chiffre réel de réfugiés concernés représente sans doute beaucoup moins de gens – deux, trois, quatre fois moins – on ne peut pas le savoir. Pour l’année 2025, il y aurait eu environ 15 000 tentatives jusqu’en juillet. C’est donc stable. C’est le nombre de demandes d’aide qui change. En avril-mai de 2023 et 2024, nous avions dix à quinze demandes d’aide par jour. Les mêmes mois cette année, il n’y en avait plus que deux ou trois, voire pas du tout.

Cela ne signifie pas que le nombre de tentatives de traverser la frontière baisse, mais que les gardes-frontières et les militaires sont plus efficaces. Notre gouvernement vante les mérites du mur, de la barrière électronique, des drones, des hélicoptères, etc… Je dirais qu’il s’agit plutôt du nombre de militaires et de gardes-frontières. Bien plus nombreux qu’avant, ils sont prêts à réagir au moindre signalement. Ils bloquent ceux qui tentent de passer avec des gaz lacrymogènes ou en tirant des balles en caoutchouc qui peuvent les blesser. J’ai pu le constater par leurs blessures à plusieurs reprises. Ils tirent au-dessus du mur ou contre ceux qui réussissent à passer. Ils sont vite rattrapés, y compris dans la forêt, et refoulés vers la Biélorussie.

Qui sont-ils ?

A.C. Ce sont des Afghans, des Érythréens, des Éthiopiens, des Somaliens, des Soudanais… Il n’y a pratiquement plus de Syriens, on rencontre toujours quelques Africains des pays subsahariens comme le Congo où la guerre est terrible. En fait, ces gens viennent de pays où la vie est très difficile, avec une majorité d’Afghans en ce moment. Ils n’ont pas le choix : soit ils empruntent la route de la Méditerranée et des Balkans, soit ce chemin Russie-Biélorussie-Pologne qui est toujours le moins dangereux. Les charters organisés par la Biélorussie en 2021 ne sont plus nécessaires depuis le printemps 2022. La voie est ouverte et ce sont plutôt des passeurs, déjà bien organisés, qui font le boulot. Il me semble que les Russes et Biélorusses n’interviennent plus beaucoup, sinon en délivrant facilement des visas dans les pays d’origine. Il est vrai que dans la zone frontalière, ce sont des forces de l’ordre biélorusses qui forcent les gens à franchir la frontière verte et qui, en recourant souvent à une violence brutale, empêchent ceux qui ont compris dans quel piège ils étaient tombés de retourner en ville.

De quels types de visas disposent ces personnes ?

A.C. Ce sont des visas touristiques ou pour des séjours universitaires. Ils prennent un avion pour Minsk ou Moscou, parfois ils suivent effectivement des cours dans des universités. Puis au bout de deux ou trois mois il n’est plus possible de renouveler ou de prolonger le visa. Ne pouvant pas obtenir de protection internationale dans ces pays, ils finissent par traverser la frontière polonaise. Au début, c’était encouragé par la Biélorussie, maintenant, comme partout, ce sont plutôt les passeurs qui en profitent.

L’argument du gouvernement, qui justifie la suspension du droit d’asile sur cette frontière par la « guerre hybride » de Loukachenko et Poutine, n’est donc plus valable ?

A.C. Pour nous l’argument du gouvernement polonais est totalement populiste. Cette utilisation des migrants n’est d’ailleurs pas propre au gouvernement polonais, on le voit dans toute l’Europe. Je suis ici depuis quatre ans, et il est incontestable que la grande majorité de ceux qui passent la frontière sont réellement à la recherche d’un pays qui leur garantit la sécurité. Il est vrai qu’au début, la Biélorussie a créé cette situation avec l’aide de la Russie. Dès le début, les gouvernements polonais successifs sont entrés avec succès dans un jeu dont les règles étaient écrites à Moscou et à Minsk. Ils instrumentalisent les migrants, exactement comme Poutine et Loukachenko, en ne les traitant pas comme des êtres humains. Ça n’a rien à voir avec la guerre hybride. Si quelqu’un déstabilise la situation en Pologne en utilisant le mouvement migratoire, c’est bien notre gouvernement. Répondre aux besoins des 15 à 30 000 personnes qui sont passées en 2024, dans un pays qui compte 36, 5 millions d’habitants, ce n’est rien. Pour cela, il faut une volonté politique.

Aujourd’hui, le gouvernement de Donald Tusk est beaucoup plus fermé que ses prédécesseurs du PiS. Il joue avec la peur, qui n’a jamais été aussi forte dans l’opinion. C’est le fruit de la démagogie des derniers gouvernements. Ils ont multiplié les propos hostiles, les affiches et les images dans les médias. Au lieu d’expliquer aux citoyens qu’il n’y aucune raison d’avoir peur – ils l’ont bien fait au début de l’agression russe en Ukraine –, qu’il existe des procédures pour vérifier les candidats à l’asile, pour savoir si ce sont vraiment des personnes ayant besoin de la protection internationale, des procédures qui garantissent les droits humains, la propagande gouvernementale relayée par les médias ne cesse de diffuser des portraits de ces migrants en islamistes et violeurs. La peur est orchestrée ! C’est bien utile pour se faire élire, pour ne pas parler d’autres choses, de problèmes comme le logement, les services de santé ou l’éducation qui sont en crise. En exacerbant ce discours anti migrants, nos gouvernants, nos politiciens et nos grands médias sont responsables de la haine qui monte, de cette xénophobie, de ce racisme qui dorénavant descendent dans les rues non seulement sous forme de manifestations organisées par l’extrême droite mais aussi, de plus en plus souvent, d’actes de violence physique à l’encontre de personnes d’apparences ou d’origines différentes. Bien sûr la peur existe dans la société, surtout dans les petites villes et à la campagne où les migrants, absents, deviennent une figure de l’autre, imaginaire et hostile. Il faut la traiter.

Oui nous avons ça en France, également …

A.C. Je comprends que les gens soient mal informés, je comprends cette peur de la figure de l’autre. En revanche, j’accuse les politiciens qui nous tournent le dos, au lieu de gérer cette peur, d’écouter les nombreuses ONG qui depuis des années travaillent avec des migrants et des demandeurs d’asile. Nous avons une excellente expertise, de l’expérience ; il est impossible de les communiquer aux autorités qui refusent de nous écouter. C’est leur choix politique. Ils n’ont que la sécurité à la bouche, elle est devenue leur Dieu, en oubliant que la sécurité repose d’abord sur une politique d’intégration réfléchie et à long terme, pas sur la construction de murs. Il n’y a pas tant de gens qui débarquent à cette frontière, notre situation est confortable comparée à celles de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou de l’Italie.

Pour autant, l’accueil ne va pas de soi.

A.C. Je ne veux pas dire que c’est facile, automatique, que ça ne coûte pas des efforts et de l’argent. Nous en avons bien trouvé pour construire ce mur. Nous avons besoin de moyens pour accueillir ces gens qui fuient des situations épouvantables, les aider à se soigner y compris psychologiquement, leur apprendre la langue, leur proposer du travail, un logement, etc… Il s’agit d’un investissement à long terme, ne serait-ce qu’en comblant les lacunes du marché du travail polonais, et qui garantira avant tout une coexistence pacifique et sûre entre la société d’accueil et les nouveaux arrivants d’origines diverses. Ce n’est pas qu’une question financière. Ici, près de la frontière, la construction du mur et la militarisation de la région ont modifié la situation des habitants. Il faut admettre les migrants, apprendre à cohabiter, s’aider les uns les autres. Entretenir la tension éloignera encore tout horizon de sécurité. Ces migrations ne s’arrêteront pas, c’est une donnée de fond dans notre monde en guerres aux multiples crises, touché par la catastrophe climatique. Il faut faire avec.

Et comment votre action est-elle tolérée par les habitants ?

A.C. Depuis l’année dernière, c’est de pire en pire. Nous sommes désignés par les gardes-frontières et les soldats comme des traîtres, comme ceux qui ne veulent pas protéger la Pologne. À l’inverse, eux sont des héros, ils défendent les frontières et l’Europe, et nous les empêchons de faire leur boulot. Au début de la crise, nous étions soutenus par l’opinion publique, beaucoup de gens nous aidaient. Ces derniers temps, nous avons de moins en moins d’alliés…

Pourtant le gouvernement a changé

A.C. Oui, justement. Nos principaux alliés du début venaient de l’opposition au PiS. Ils soutiennent maintenant le gouvernement de Tusk et nous disent que ce doit être plus facile pour nous. Nous répondons : non, c’est le contraire ! Voire pire. Ils ne nous croient pas. Nier est leur première réaction. Nous leur rappelons que c’est Tusk, pas le PiS, qui a suspendu le droit d’asile, non seulement en pratique mais par la loi. C’est d’ailleurs en violation de la Constitution polonaise et de nombreuses dispositions du droit international. Il devait améliorer la situation, il l’a aggravée. Malgré les nombreux exemples que nous leur donnons, nos anciens amis ne nous font plus confiance.

Avec le temps, certains admettent nos constats pour ajouter : si le nouveau gouvernement fait ça, c’est qu’il a des éléments que nous ignorons. Il faut l’accepter. Il ne faut pas agir contre la loi. C’est désespérant ! Nos anciens alliés refusent de voir que le gouvernement libéral de Donald Tusk, respecté à l’étranger, attaque les droits humains. C’est incroyable cet aveuglement ! Je ne parviens pas à y croire. Ce sont des gens que je connais, ils sont intelligents, bien éduqués. Habituellement ils réfléchissent de manière autonome, ils sont difficiles à manipuler. Et ici, à propos de la migration, aux dangers de la « guerre hybride », etc., ils s’alignent sur le discours du gouvernement. Et cela se retrouve dans une grande partie de la société polonaise qui, d’ordinaire, n’est pas si docile.

Propos recueillis par Jean-Yves Potel entre Varsovie et Hajnówka, le lundi 25 août 2025.

 

  • 1. « Situation à la frontière polono-biélorusse. Réponse du ministère de l’Intérieur et de l’Administration à la lettre conjointe du Médiateur des droits de l’homme et du Médiateur des droits de l’homme adressée au Premier ministre. » Site du ministère de l’Intérieur.