Karol Nawrocki, 19 mai 2025, Aawiosnaa via Wikimedia
Karol Nawrocki, 19 mai 2025, Aawiosnaa via Wikimedia

Pologne : sombre victoire de la droite radicale

L’élection de Karol Nawrocki à la présidence de la Pologne en juin 2025 maintient une cohabitation préjudiciable au rétablissement de l’État de droit par le Premier ministre Donald Tusk. Il en résulte des tensions au sein de la coalition au pouvoir et dans l’opposition, ainsi qu’un affaiblissement de la position de la Pologne en Europe.


La victoire en Pologne du candidat nationaliste conservateur à l’élection présidentielle du 1er juin 2025, quoique très serrée, n’est pas fortuite. Avec 50, 9 % des suffrages exprimés, Karol Nawrocki a réuni deux électorats. Celui de Droit et justice (PiS), le parti du président sortant Andrzej Duda et de Jarosław Kaczyński, qui a obtenu au premier tour son plus mauvais résultat (29, 5 %) depuis au moins quinze ans1, et celui de l’extrême droite, qui connaît depuis deux ans environ une croissance spectaculaire, obtenant plus de 21 % au premier tour. D’abord antagonistes, ces deux parties se sont rapprochées dans un front commun contre la Plateforme civique (PO) de Donald Tusk, libéral et pro-européen, leader de la coalition au gouvernement depuis octobre 2023. Quoique maire apprécié de Varsovie, Rafał Trzaskowski, le candidat de PO, n’a pas retrouvé la force électorale des dernières élections législatives. Dès lors, cette élection place au cœur du pouvoir polonais une opposition entre un gouvernement libéral et une présidence soutenue par une droite radicale.

La fatigue du duopole

La principale raison avancée par la plupart des commentateurs pour expliquer ce résultat tient à l’impopularité du gouvernement et de son Premier ministre. On leur reproche de n’avoir pas tenu leurs promesses d’une centaine de changements en cent jours avancées durant la campagne et leur incapacité à expliquer ou à contourner les blocages du président en place, Andrzej Duda, qui usait de son droit de véto pour empêcher le démantèlement des acquis du PiS. Très soutenu en Europe où il fait figure d’un renouveau polonais, le Premier ministre Donald Tusk avait besoin d’un président libéral pour rétablir complètement l’État de droit. Les sondages le lui promettaient et, sans doute grisé par la réussite des législatives, il n’est pas sorti de l’opposition traditionnelle entre les deux principaux partis et n’a pas suffisamment attaché d’attention à la montée, pourtant spectaculaire, de l’extrême droite. Or celle-ci s’est justement nourrie de la lassitude de ce que l’on appelle le « duopole », notamment dans la jeunesse captée par les candidats antisystèmes.

Pour les électeurs polonais, l’enjeu est d’abord politique et moral.

Le PiS en tire profit puisque son candidat est élu. Il pourra mener une guérilla contre le gouvernement de coalition, mais tant qu’il ne dirige pas le gouvernement, il lui sera difficile de rétablir le système politique tel qu’il l’a laissé en 2023. En revanche, le principal groupe d’extrême droite, Konfederacja, dirigé par Sławomir Mentzen, entend exploiter cette situation inconfortable pour se renforcer aux dépens du PiS, dont il a critiqué vivement la politique pendant sa campagne électorale.

Ce résultat électoral ne se limite pas aux deux fonctions qui justifieraient la poursuite d’une cohabitation entre le gouvernement exécutif d’une majorité parlementaire et le président, chef des armées, dont les pouvoirs sont limités à un droit de véto sur les lois qu’il doit ratifier et sur certaines nominations. En vérité, pour les électeurs polonais, l’enjeu est d’abord politique et moral. Si le « duopole » survit, sa dynamique change tant pour la Pologne que pour l’Europe, tant pour les libéraux pro-européens que pour la droite radicale. Les deux pôles devraient se recomposer, leurs chefs de file en sont d’ailleurs conscients. Le soir même du résultat officiel, Donald Tusk annonçait un vote de confiance à la Diète pour le 11 juin, qu’il a obtenu avec panache, et Jarosław Kaczyński proposait, sans échos, la formation d’un gouvernement technique jusqu’aux prochaines législatives, prévues en 2027. Deux gestes qui annoncent une situation politique intérieure délicate et complexe, constamment au bord de la crise : cet équilibre instable devrait fragiliser Tusk, mais Nawrocki ne pourra pas l’exploiter à son gré. Il a annoncé qu’il ferait tout pour provoquer des élections anticipées, sauf que ni la PO ni le PiS (menacé par Konfederacja) ne semblent le souhaiter.

Des recompositions à venir

Au sein de la coalition au pouvoir, malgré des déclarations rassurantes, chacun sait que l’accord de gouvernement est fragile, qu’il peut facilement perdre sa majorité. Deux fortes tensions sont généralement citées. Les petits partis, en particulier le Parti paysan polonais (PSL) conservateur, reprochent fortement son échec à Tusk et soutiennent l’idée d’un changement de Premier ministre (une minorité du PSL envisage même une coalition avec le PiS), tandis qu’au sein de la PO, certains font circuler la proposition de le remplacer par son ministre des Affaires étrangères.

Quant au rassemblement des voix qui a donné la victoire à Nawrocki, il est pour le moins hétéroclite et s’est uni dans un vote contre le gouvernement, pas en soutien au PiS. La personnalité de Karol Nawrocki, certes choisi par Kaczyński, a favorisé, grâce à son passé sulfureux, un rapprochement de l’extrême droite et de son électorat anti-establishment, notamment parmi les jeunes hommes des petites villes. Ils n’ont pas voté pour le PiS, mais contre la PO, et en particulier contre son soutien aux minorités sexuelles. Les analyses montrent que les votes pour le nouveau président se distinguent de ceux pour le PiS, dont le bilan au pouvoir est jugé très négativement. Beaucoup disent le détester. Ce qui est confirmé par la tactique de Mentzen, le leader de l’extrême droite, qui garde une distance et vise en fait une restructuration de la droite radicale sur les ruines du PiS. Plus que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), il se réfère aux « dédiabolisations » de Giorgia Meloni et de Marine Le Pen. Plusieurs anciens ministres, jusqu’au président sortant, l’ont contacté entre les deux tours. Ainsi, la concurrence entre les deux partis devrait s’accentuer.

Sur d’autres dossiers, l’immigration ou la sécurité nationale, le mouvement pourrait s’inverser, y compris avec le gouvernement libéral. Quelques semaines avant les élections, Tusk, qui ne manque pas d’opportunisme avec la droite radicale, a fait voter une loi limitant le droit d’asile, prétextant le transport par la Biélorussie et la Russie de milliers de réfugiés (principalement musulmans) jusqu’à la frontière polonaise. La loi, votée à une quasi-unanimité, a été immédiatement ratifiée par Duda. De même, l’important budget consacré à la Défense (4 à 5 % du produit intérieur brut) et la construction d’un « bouclier oriental » sont des initiatives non remises en cause des gouvernements PiS précédents. Au contraire, Tusk les a mises en avant dans sa politique européenne de sécurité et a obtenu un soutien financier de l’Union européenne (UE) pour les mener à bien.

Quelle Europe ?

Dans ce désordre post-électoral, la position internationale de la Pologne doit-elle inquiéter ses partenaires européens ? À court terme, elle devrait maintenir ses engagements au sein de l’Union européenne et pour l’Ukraine. Par la suite, deux inspirations pourraient prendre le dessus. Celle en faveur d’une « Europe des nations » pour garantir la souveraineté nationale, Dieu et la famille. À la recherche d’alliés, Nawrocki a fait son premier déplacement à l’étranger à Budapest. Viktor Orbán l’a salué comme « l’opposant au gouvernement belliciste en Pologne » et Nawrocki a appelé à une consolidation de l’alliance Pologne-Hongrie. Ce qui devrait entrer en contradiction avec la place de Tusk dans les initiatives pro-ukrainiennes du « groupe des volontaires » formé par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Pologne. Encore que Nawrocki ait déclaré, lors de la même visite, que « la Pologne continuera à soutenir stratégiquement et militairement l’Ukraine » et que « la Russie reste l’ennemi le plus important à l’Est ». Cette position antirusse, partagée par tous les courants politiques en Pologne, est liée à la mémoire nationale des partages du xixe siècle et aux récentes expériences soviétiques. Nawrocki, qui n’est pas à l’abri des contradictions, ne peut la transgresser, d’autant que son mentor, Jarosław Kaczyński, attribue à Poutine l’assassinat de son frère lors de l’accident d’avion de Smolensk en 2010.

L’autre influence, celle de Donald Trump, s’appuie sur l’inaltérable atlantisme de la Pologne et sa dépendance militaire aux États-Unis. Dès le début des campagnes électorales, Duda puis Nawrocki sont allés se faire photographier à Washington puis, entre les deux tours, le président américain a appelé ouvertement les Polonais à voter Nawrocki, agitant la menace d’un retrait de son soutien militaire et de ses troupes. Il a apparemment été entendu, les candidats de droite ne jurant que par Trump, sauf que là encore, les rapprochements entre Trump et Poutine sur la guerre en Ukraine ne passent pas, malgré les tentatives de présenter le président américain comme un faiseur de paix.

Privilégier le choix de Trump et de l’Otan, en refusant celui de la défense européenne avec l’Ukraine, est pour le moins inquiétant et dangereux. Avec cette élection, la Pologne entre dans une période de grande confusion, tant intérieure qu’extérieure, ce qui risque d’affaiblir sa position en Europe, et l’Europe elle-même.

  • 1. Aux premiers tours des trois dernières élections présidentielles, le PiS a obtenu 36, 4 % (2010), 37, 8 % (2015), 43, 5 % (2020) ; aux législatives de 2023, 33, 3 %.