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Photo : Gayatri Malhotra via Unsplash
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La présidence Biden ou le primat de l’action

septembre 2021

Joe Biden a su mettre en œuvre un programme ambitieux, centré sur les politiques publiques et la réforme des relations avec la Chine. Le président doit néanmoins composer avec un axe sino-russe en plein essor, et une Europe qui, après le retrait brutal d’Afghanistan, cherche la voie de son autonomie.

En entrant à la Maison Blanche le 20 janvier 2021, Joe Biden a succédé à deux présidents, Donald Trump et Barack Obama, dont l’arrivée au pouvoir avait eu, pour des raisons diamétralement opposées, une portée symbolique très forte. Or si l’élection du 46e président des États-Unis, en novembre 2020, s’est déroulée sur fond de tensions dans une Amérique extrêmement polarisée, la personnalité de Joe Biden n’a pas suscité ce mélange d’espoirs, de peurs et de passions qu’avaient pu générer les figures de ses prédécesseurs. Pourtant, plus de six mois après les débuts de son administration, Joe Biden a su transformer ce qui aurait pu être une faiblesse en une véritable force pour mettre en œuvre un programme politique très ambitieux. À l’époque des grands discours, des élans rhétoriques et des outrances qui ont caractérisé la vie politique américaine ces douze dernières années a succédé un temps de l’action, où les débats de fond, notamment sur les politiques publiques, sont à nouveau à l’ordre du jour.

Une vision politique

Revenons d’abord sur la méthode employée par Joe Biden. Le président américain s’est entouré d’une équipe compétente et expérimentée, composée de figures avec lesquelles il a noué des liens anciens et forts. Lorsque Janet Yellen, Antony Blinken ou Jake Sullivan s’expriment, leurs homologues étrangers savent que c’est la voix du président qu’ils écoutent. Ce sont des interlocuteurs crédibles et respectés sur la scène internationale. Contrairement à la situation de confusion qui prévalait pendant la présidence Trump, quand les dirigeants étrangers savaient que tout dépendait de leur capacité à nouer une relation directe avec le président, il existe une unité et une cohérence de vues au sein de l’administration Biden. Pour éviter une hyperpersonnalisation de sa présidence, qui le conduirait à une surexposition risquée sur le plan politique, l’actuel occupant de la Maison Blanche s’astreint également à une communication très contrôlée. Il laisse ainsi les membres de son cabinet et ses principaux conseillers s’afficher en première ligne, tant sur le front intérieur que diplomatique.

Un autre trait caractéristique de la présidence Biden réside dans le fait que la politique étrangère et la politique intérieure y sont étroitement liées. Cela reflète deux convictions profondes de l’ancien sénateur du Delaware. La première est que l’Amérique ne retrouvera son leadership sur la scène internationale que si elle est capable de panser ses plaies et de mettre en œuvre des politiques susceptibles de renforcer sa cohésion sociale, sa capacité d’innovation et sa puissance économique. La seconde est que la diplomatie américaine ne peut plus être conçue ni déployée sans prendre en compte ses conséquences sur le plan intérieur, notamment pour les classes moyennes.

Dans ce contexte, l’administration Biden a articulé sa politique économique autour de trois programmes majeurs : un plan de relance de 1 900 milliards de dollars, un plan d’infrastructures doté de 1 900 milliards de dollars et un troisième plan de 1 800 milliards de dollars qui vise notamment à faciliter l’entrée des femmes sur le marché de l’emploi. Il est important de souligner que ces 4 900 milliards de dollars de dépenses publiques, soit l’équivalent de 23 % du PIB américain, ne représentent pas une véritable rupture idéologique. Depuis la crise financière de 2008, les élites politiques américaines, y compris au sein du Parti républicain, ont de fait rompu avec le laissez-faire reaganien. Si le détail de ces mesures peut faire l’objet de désaccords sur l’échiquier politique, leur principe fait donc consensus dans la société américaine.

Ces mesures, qui doivent s’accompagner de la mise en place d’une fiscalité accrue sur le capital et les plus hauts revenus, ont pour but de réduire les fractures sociales qui gangrènent la société américaine. Mais en dessinant les contours d’une politique industrielle, en accompagnant et en accélérant le « verdissement » de l’économie américaine et en investissant massivement dans les infrastructures, talon d’Achille historique de l’Amérique, Joe Biden veut également que les États-Unis soient en mesure de rivaliser avec la Chine dans ce qu’il voit comme la grande confrontation du xxie siècle.

Biden comprend que la Chine est un rival systémique, mais également un partenaire pour faire face à certains défis globaux.

À cet égard, ce serait une erreur de considérer que sa politique à l’égard de Pékin s’inscrit dans la continuité de celle de l’administration Trump. Certes, les deux présidents partagent la conviction que la Chine représente un défi historique et sans précédent pour le leadership américain. Mais là où Trump employait une rhétorique guerrière et s’était lancé dans une lutte bilatérale dépourvue de toute vision stratégique, Biden comprend que la Chine est un rival systémique, le plus grand concurrent de l’Amérique sur les plans technologique et économique, mais également un partenaire pour faire face à certains défis globaux, en premier lieu la lutte contre le changement climatique. Il sait également que les États-Unis doivent retrouver un rôle de leadership dans le système multilatéral et s’appuyer sur des alliances commerciales, sécuritaires et technologiques, tant dans le bassin indo-pacifique qu’en Europe, s’ils veulent relever le défi chinois. C’est la raison pour laquelle son administration a placé la question chinoise au cœur de l’ordre du jour des récents sommets du G7 et de l’Otan ainsi que de sa rencontre avec les dirigeants européens. C’est également ce qui a guidé son choix de tenir le premier sommet virtuel de sa présidence avec les dirigeants indien, australien et japonais dans le cadre stratégique du dialogue quadrilatéral sur la sécurité (Quad).

Un parcours semé d’obstacles

Si la plupart des dirigeants alliés de Washington se réjouissent de retrouver un partenaire américain plus fiable, réfléchi et cohérent, il n’en demeure pas moins que l’administration Biden est aujourd’hui confrontée à d’importants défis.

En matière de politique étrangère, les États-Unis doivent désormais composer avec une Europe en quête de souveraineté et d’autonomie stratégique. Les Européens n’accepteront ni d’être les vassaux, ni même les alliés dociles des États-Unis. Si Bruxelles et les capitales européennes considèrent Washington comme leur allié le plus proche, de nombreux sujets de tension demeurent, que ce soit sur le plan commercial, en matière de régulation de l’économie numérique, ou encore sur l’approche à adopter à l’égard de Pékin. Bien que certaines initiatives de l’administration Biden, notamment sur la fiscalité internationale ou le conflit Airbus-Boeing, ont été perçues positivement en Europe, la relation transatlantique restera marquée par des divergences très fortes. Le retrait brutal des États-Unis d’Afghanistan – où ils considèrent ne plus avoir d’intérêts stratégiques majeurs – rappelle aussi de manière cruelle aux Européens qu’ils devront dorénavant faire face, seuls, à de nombreuses menaces.

Par ailleurs, alors que la coopération entre Pékin et Moscou n’a cessé de se renforcer depuis la crise ukrainienne de 2014, ce serait également une illusion pour Biden de penser qu’il pourrait recréer un fossé entre les deux capitales, comme avaient su le faire si brillamment Nixon et Kissinger en 1972. Le nouvel axe sino-russe représente, tant sur le plan sécuritaire que technologique, une véritable menace qu’Européens et Américains auraient tort de sous-estimer.

Enfin, même s’il est parvenu à créer les conditions d’un débat public plus apaisé aux États-Unis, Joe Biden demeure prisonnier de très fortes contraintes en matière de politique intérieure. Ainsi, le rejet du libre-échange et la tentation protectionniste, qui transcendent les clivages partisans, excluent désormais que l’administration Biden puisse rejoindre le nouvel accord de partenariat transpacifique. Ce dernier avait pourtant été conçu comme l’un des instruments clés d’une stratégie visant à contenir, sur le plan commercial, l’influence croissante de la Chine en Asie. Surtout, la période de violences et de tensions extrêmes qui a suivi l’élection de novembre 2020, et le refus d’une grande partie des élus républicains de se démarquer de Donald Trump, y compris après l’insurrection au Capitole, ont montré combien les clivages politiques se sont creusés. Pris en tenaille entre un Parti républicain dont l’effondrement moral semble sans fin et l’aile gauche du Parti démocrate en proie à la tentation radicale des guerres culturelles, Joe Biden sait qu’il marche sur un chemin de crête.

Dans ce contexte, les élections de mi-mandat en novembre 2022 révéleront si le président américain est parvenu à trouver l’équilibre nécessaire pour rassembler une majorité d’Américains. Elles diront également si Joe Biden sera en mesure de poursuivre, au cours de la seconde partie de son mandat, le programme politique très ambitieux qui a été le sien jusqu’à présent.

Jérémie Gallon

Jérémie Gallon est directeur général pour l’Europe du cabinet de conseil géopolitique McLarty Associates. Il enseigne également les questions internationales à Sciences Po.

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