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Capture d’écran Facebook La Sorbonne
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Eschyle et le visage des noyés

Le roi d’Argos, face au choix qui lui est donné d’offrir l’hospitalité ou de la refuser, avoue : « Je ne sais que faire; l’angoisse prend mon cœur; dois-je agir ou ne pas agir? […] J’ai besoin d’une pensée profonde qui nous sauve. » Ainsi, dans Les ­Suppliantes d’Eschyle[1], Pélasgos craint-il la « souillure » que pourrait rejeter, sur la cité qu’il gouverne, ­l’accueil de cinquante princesses « barbares » en fuite et en danger de viol collectif, voire d’extermination. Les jeunes femmes sont accompagnées de leur père et de cinquante suivantes : une interminable et encombrante caravane du désespoir.

Qu’est-ce donc un Noir ?

La seule pensée profonde qui sauve, ce sera celle du peuple, à qui Pélasgos laisse le choix et l’entière responsabilité de statuer et d’ouvrir ou non la cité à l’inconnu et au désordre inévitable d’une telle adoption. Peuple qui, au mitan de la pièce et hors scène – Eschyle veut que le spectateur reste focalisé sur l’angoisse intolérable de l’attente chez les réfugiées, qui chantent leur terreur sur une variété de rythmes virtuose –, décrète de ses mains droites levées que les jeunes filles en danger auront « la résidence en ce pays, libres et protégées contre toute reprise par un droit d’asile reconnu ». Peuple qui décide que nul habitant ni étranger ne pourra saisir les réfugiées. Userait-on de violence envers elles, d’ailleurs, que le moindre citoyen surpris en délit de non-assistance serait automatiquement exilé.

L’air tout autour frémit lui-même de ce vote.

Cette pièce de théâtre, des citoyennes et des citoyens de diverses associations et syndicats étudiants, des citoyens bien vivants aujourd’hui, ont voulu en censurer la représentation par la compagnie Démocodos, spécialisée dans la mise en scène du théâtre antique, à la Sorbonne en mars dernier[2]. Il s’agissait de dénoncer un maquillage s’apparentant à la tradition du blackface, symptôme d’afrophobie, de négrophobie et de néocolonialisme[3]. Ce délit de faciès théâtral insulterait certains membres de notre communauté humaine qui vivent l’« expérience brutale » de leur être-noir car, comme l’argumente spécieusement Éric Fassin, le noir est leur fatalité alors que « le maquillage, ça s’enlève ». Aurait-on oublié la question de Genet : « Qu’est-ce donc un Noir? Et d’abord, c’est de quelle couleur? »

Le Coryphée dit des Suppliantes qu’elles ont « les teints brunis des traits du soleil », mais ces jeunes femmes anonymes et terrorisées ne sont-elles pas avant tout, dans la pièce, des êtres fragiles et apatrides qui errent sur les mers à la recherche d’une hospitalité ? Alors, de simples, naïfs, artisanaux effets de théâtre, de pures techniques immémoriales de grimage, et l’utilisation de masques seraient-ils si pernicieux, si corrupteurs ? Certes, le pouvoir implacable du théâtre est de donner au faux toute la force du vrai – pouvoir effrayant –, mais il opère cette inversion sur une scène vide qui est un cerveau qui pense, celui du spectateur. Ce qui permet à ce dernier, pendant un temps privilégié, de considérer en toute sécurité ce qui se passe quand il n’y a plus aucune sécurité, quand tout est perdu, quand une situation extrême crée des paradoxes-limites. Limites, oui, de ­l’intolérance, de la discrimination, de la négation de l’autre.

Un devoir impérieux

À l’heure où j’écris, la peau des innombrables noyés recrachés au large par la plupart de nos pays civilisés est attaquée, corrodée, putréfiée dans une eau de mer apathique, et cruelle comme le réel. Mais elle ne perd pas sa vraie et universelle couleur qui condamne et éclabousse le front de nos États veules et parjures. Dans la pièce d’Eschyle, quant à elle, cette couleur de peau, après avoir suscité l’angoisse et la tentation du rejet, est progressivement affichée et brandie, elle devient le signe d’une victoire. Et les cinquante violeurs arrogants et sûrs de leur victoire qui débarquent à Argos seront repoussés, rejetés loin d’un nouvel État des femmes. In hoc signo.

Les Athéniens inventèrent le théâtre (la tragédie et la comédie) pour créer l’autre face (et pas le masque) de la démocratie. Lorsqu’on visite la ville d’Athènes, on constate qu’on pouvait circuler aussi aisément du lieu de l’Assemblée au site du théâtre, que du théâtre à l’Assemblée. Deux lieux indissociables et adossés qui édifiaient un temple toujours en chantier : la Justice. Certes, on peut dire que les Grecs étaient xénophobes, comme toute démocratie militaire : Danaos, le père des Suppliantes, rappelle d’ailleurs que « quand il s’agit d’un étranger, chacun tient prêts des mots méchants, et rien ne vient plus vite aux lèvres qu’un propos salissant ».

Les œuvres d’Eschyle
ne traitent que
de l’impérieuse nécessité d’accueillir, de protéger
et de comprendre l’étranger.

Or, précisément, les œuvres ­d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, en miroir inverse, ne traitent que de l’impérieuse nécessité d’accueillir, de protéger et de comprendre l’étranger, l’Autre que soi – même quand il est intérieur et, dirait Socrate, un démon. À Athènes, les chants, les tirades, les cris des représentations dramatiques résonnaient presque à l’instant même où des lois et des décrets étaient proclamés pour déclarer des guerres injustes ou massacrer des prisonniers. À Athènes, le drame était la vigie de la valeur humaine – valeur que les représentants du Conseil représentatif des associations noires (Cran) et de l’Union nationale des étudiants de France (Unef) se sont mobilisés, avec une ardeur guerrière, pour étouffer. Valeur qu’ils défendent pourtant eux aussi ? Et que – même si l’on peut respecter par ailleurs la sincérité de leur engagement – ils trahissent, en proie qu’ils sont à une hybris et à un aveuglement qui semblent tout droit sortis d’une pièce de Sophocle. Le quiproquo est entier.

Le clair langage
d’une bouche libre

Eschyle, dans sa pièce, dit clairement que c’est au peuple de poser les conditions d’une société régie par les principes d’équité et d’hospitalité. Eschyle, dans sa pièce, signifie nettement que la couleur de peau, l’apparence physique, le mode vestimentaire… ne sont rien au regard de notre devoir de citoyens et de citoyennes, en tant que maîtres et maîtresses de notre maison commune. Eschyle affirme que, face aux réfugiés, aux apatrides, aux vivants quasi morts de l’exil, nous avons chacune et chacun, quelles que soient leur apparence, leur couleur de peau, leur langue et leur culture, un devoir impérieux qui transcende la loi même, pour en contenir l’iniquité. Antigone ne dira rien d’autre.

« Les malheurs humains ont des teintes multiples » : c’est le Coryphée qui parle. D’où il découle inflexiblement que l’autorité du théâtre, son art suprême du paradoxe, son droit inattaquable d’édicter que « rien d’humain ne nous est étranger » (ce en quoi consiste aussi son terrible mais indispensable danger – encore Genet), vient en l’occurrence de ce que c’est précisément en maculant les visages des actrices/acteurs, en leur faisant porter les masques les plus repoussants, les plus infamants, les plus clownesques qu’on peut lutter au mieux contre la discrimination et la haine « raciale ». Car au fond, ces Suppliantes sont nos analogues (le mythe indique d’ailleurs que ces femmes sont de la même origine que les Argiens qu’elles supplient), et c’est peut-être notre visage blanc (white­face ?) le vrai miroir déformant qui toujours nie[4]. Des monstres face aux monstres, mais surtout des humains face à d’autres humains. Eschyle savait – il sait – que le théâtre, lieu d’où l’on voit (enfin !), peut rendre le citoyen à sa suprême intelligence. Aristote le dira à son tour dans La Politique: lorsque le peuple est laissé juge, il parvient en démocratie à de bonnes décisions non pas parce que chacun est vertueux mais parce que « quand les gens sont mis ensemble, de même que cela donne une sorte d’homme unique aux multiples pieds, aux multiples mains et avec beaucoup d’organes des sens, de même en est-il aussi pour ses qualités éthiques et intellectuelles[5] ». On ne saurait plus clairement définir le public de théâtre.

À la fin de la pièce, le Chœur s’adresse à Zeus pour qu’il donne la victoire aux femmes. Et « qu’une juste sentence vienne à l’appel de la justice ». Bâillonner cette juste sentence, ne pas y trouver matière à consensus et à débat raisonné, c’est souiller la mémoire des noyés en mer (aujourd’hui et demain) d’un fard autrement plus noir et défigurant que celui dont se grime un pauvre acteur qui se débat sur la scène une heure de temps, et puis qu’on n’entend plus. Mais que certains dans le public – c’est là tout le pari – auront entendu et vu. Entendu et vu se débattre. Pour trouver le clair langage d’une bouche libre. L’expression est d’Eschyle.

 

[1] - Eschyle, Les Suppliantes dans Tragédies complètes, trad. par Paul Mazon, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Gallimard, 1982.

[2] - La compagnie Démocodos est dirigée par l’helléniste Philippe Brunet. Voir la tribune parue dans Le Monde du 31 mars 2019, relayée par Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil.

[3] - Le blackface appartient aux traditions du théâtre populaire américain, dans le domaine du music-hall et de la farce, ou « vaudeville », ce dernier terme n’ayant pas du tout le même sens qu’en France. Ce n’est que dans le sillage du mouvement des droits civiques, dans les années 1960, que ce genre de spectacle est dénoncé à juste titre pour son caractère raciste et discriminatoire, et tombe en désuétude.

[4] - Les diverses formes de blackface dénonçaient sans doute plus la xénophobie des spectateurs qu’elles n’insultaient les «  Noirs  », dont les conditions d’existence suffisaient à les persécuter. Al Jolson, l’interprète du premier film parlant en 1927, avait créé un étrange métissage d’inflexions de voix et de gestes. La tragédie grecque, en tendant ses questions vers le public, rappelle que c’est en chaque spectateur que se décrètent la responsabilité et la dignité humaines.

[5] - Cité par Frédéric Picco, La Tragédie grecque. La scène et le tribunal, Paris, Michalon, 1999, p. 87.

Jérôme Hankins

Traducteur et metteur en scène, il enseigne désormais à la Faculté des Arts de l'Université Jules Verne ( Picardie), après avoir soutenu une thèse sur Edward Bond.

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