Par Rc1959   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=110458593
Par Rc1959 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=110458593

La zone de crack

Dans le Nord-Est parisien, le crack transforme le quotidien des riverains et des usagers. Face à des dispositifs sanitaires insuffisants, riverains et usagers des drogues partagent un même territoire, confrontés à la nécessité de reconstruire un monde commun.


Depuis des décennies, le Nord-Est parisien est le foyer du crack, ce dérivé fumé de la cocaïne, extrêmement addictif et ravageur, que son prix réduit rend accessible même aux plus démunis. Or le petit « caillou » blanc ne brûle pas seulement cervelles et poumons, il abîme aussi la vie des riverains qui habitent à proximité des points de vente et de consommation. Actuellement concentrés dans le 19e arrondissement, en particulier dans le quartier de Rosa Parks, ce trafic à ciel ouvert et son flux permanent d’usagers ont dénaturé ce quartier populaire, entièrement réhabilité il y a une quinzaine d’années, où vit également l’auteur de ces lignes.

Les « presque humains » : qui sont-ils ?

Ces « intrus » sont faciles à reconnaître dans l’espace public, par leur démarche et leur accoutrement, mais difficiles à connaître et même à nommer. Crackheads, crackeurs, crackeux, crackés… Les dénominations fluctuent pour les désigner, comme s’il n’y avait pas non plus de place pour eux dans le langage commun. Souvent, on les traite de « zombies », et le quartier qu’ils colonisent se transforme, dans les médias, en « zombie land ». Hagards ou agités, édentés (un contre-effet du crack) et loqueteux (un effet de la misère), ils déblatèrent dans leur coin ou foncent sur vous pour mendier quelques pièces. Avec l’allure d’un mort-vivant dépouillé de son humanité ? Peut-être…

Mais que dit de notre propre humanité – ou de notre humanité bien propre – le recours à ce registre des monstres et des mutants, autrement dit des « presque-humains1 », pour parler d’individus aux trajectoires si banalement ou si atrocement humaines : des jeunes en rupture de ban ou issus de la protection (sic !) de l’enfance, des migrants déboutés en bout de course, des femmes abusées ou perdues. Une recherche, menée en partenariat par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), fait état de 13 000 « usagers du crack » en Île-de-France2. Sédentaires ou mobiles, esseulés ou en couple, beaucoup sont sans domicile fixe ou hébergés dans une structure sociale. Généralement, ils fument à l’endroit où ils se fournissent, consomment en groupe, un peu en retrait, mais à la vue de tous, dans des squares ou sur des quais, provoquant l’exaspération des habitants qui les croisent tous les jours, quand ils ne les entendent pas crier et s’apostropher toutes les nuits.

Les « comme nous » : comment réagir ?

Beaucoup de riverains, comme nous, sont passés de la peur à la résignation, de la colère à la pitié, ou oscillent entre ces sentiments contradictoires. On attribue des agressions à des usagers du crack, comme, en novembre 2023, celle d’un enfant de 13 ans ayant croisé dans l’escalier de son immeuble un toxicomane qui lui planta une lame de ciseaux dans la cuisse ; les intrusions et les vols dans les parkings se sont multipliés ; les promeneurs ont déserté la forêt linéaire ; des femmes craignent de rentrer tard le soir. À l’accumulation de ces nuisances bien réelles, allant de l’insalubrité aux troubles quasi permanents à l’ordre public, s’ajoutent les hantises que véhicule le crack des ultra-précarisés, par contraste avec les drogues « cool » et « festives » des cadres speedés et des artistes huppés.

Pourtant, la brutalité sévit d’abord entre toxicomanes. Ils sont eux-mêmes les premières victimes des rackets, des rixes et des violences sexuelles. Les points de deal sont visibles et connus de tous, même des petits vieux de la maison de retraite, mais il n’y a pas d’affrontements armés entre bandes rivales dans les rues du 19e arrondissement pour tenir le marché du crack. Plusieurs commerces ont baissé leur rideau, mais la plupart à la suite de l’épidémie de Covid-19 et avant l’arrivée des usagers du crack, même si leur présence peut dissuader les éventuels repreneurs. Ces observations ne peuvent toutefois calmer l’exaspération, que je partage souvent, des habitants de la zone.

Les « comme nous » ont régulièrement manifesté leur ras-le-bol, écrit aux élus, suspendu aux grilles des écoles, à leur balcon ou, lors des Jeux olympiques de Paris en 2024, aux portes des fan-zones, des banderoles alarmistes sur les dangers de la crack-zone. De nombreux collectifs ont fleuri, plus ou moins politisés et en désaccord entre eux, notamment sur l’ouverture de « haltes soins addictions », dénommées « salles de shoot » par leurs contempteurs. Quelques associations de riverains y sont hostiles et sont très actives sur les réseaux sociaux, d’autres y sont favorables et documentent le quotidien dégradé de leur quartier. Mais, loin de se cantonner à un discours sécuritaire, elles s’intéressent aux réponses à apporter à ce problème. Les « comme nous » ne sont pas tous comme nous, mais, globalement, il serait faux de les voir comme des nantis égoïstes récupérés par l’extrême droite. Ils ont très majoritairement voté à gauche aux élections législatives de 2024 (à plus de 60 % pour La France insoumise et à moins de 10 % pour le Rassemblement national), même si l’arrivée des « presque-humains » a mis à rude épreuve leur altruisme envers les plus démunis (à tout le moins certains d’entre eux).

Les autorités « compétentes » : mais que font-elles ?

De nombreuses réunions publiques ont été organisées avec les représentants de la ville et de l’État. La préfecture de police a monté un groupe partenariat opérationnel (GPO) réunissant les services de police et de la ville et des représentants du quartier. Un premier Plan crack a été mis en place en 2019, puis un second en 2024.

Cependant, ni les actions policières ni le traitement social et sanitaire n’apparaissent à la hauteur de la situation. Les zones de crack de la Villette, du jardin Éole, de la Colline, de la Chapelle ont juste été déplacées et dispersées dans un périmètre finalement assez restreint du Nord-Est parisien. En octobre 2023, le collectif Rosa Craque dressait ce constat sans appel : « Nous avons reçu des réponses du maire d’arrondissement et du préfet, mais rien du côté de l’ARS [agence régionale de santé] et des services de santé plus généralement (comme la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). Nous avons le sentiment d’une multitude d’acteurs qui appellent à la mobilisation des autres sans pouvoir eux-mêmes agir, notamment sur le long terme. » En novembre 2024, le maire du 19e arrondissement reconnaissait que la situation restait insatisfaisante. Les dispositifs paraissent incohérents et inadaptés, faute de budgets, d’hébergements, de ressources humaines et foncières suffisantes.

On ne se défait pas si facilement du sentiment tenace d’avoir été rendus invisibles et abandonnés par les politiques et les institutions.

Il n’empêche, les autorités publiques « compétentes » sont contentes. En février 2025, elles estimaient que le nouveau Plan crack avait atteint presque tous ses objectifs. Le nombre de consommateurs n’a certes pas diminué, mais ils sont plus dispersés ; le trafic n’a pas reculé mais, rien qu’en 2024, plus d’un millier de dealers ont été interpellés ; côté soins, les équipes de maraude ont été renforcées et l’espace d’accueil de la Chapelle a reçu, en 2024, plus de 38 000 toxicomanes, réalisé 4 000 actes de soins et accompagné près de 2 000 démarches sociales. Les « comme nous » restent incrédules même si, effectivement, la situation s’est un peu améliorée depuis quelques mois – moins d’attroupements d’usagers du crack, moins d’agressions physiques et verbales –, mais ils se demandent s’il faut y voir le résultat durable de l’action des autorités, l’effet temporaire de la rigueur hivernale, ou celui, en trompe-l’œil, d’un énième déplacement vers d’autres quartiers. On ne se défait pas si facilement du sentiment tenace d’avoir été, pendant des années, rendus invisibles et abandonnés par les politiques et les institutions. C’est peut-être même là le seul sentiment que partagent les habitants et les usagers du crack.

Sortir de la zone, refaire monde

Ils ont pourtant bien plus en commun. Mais pour en prendre conscience, encore faut-il passer derrière le miroir que nous tend la médiocrité du journalisme jaune (voir de bons échantillons sur M6 et CNews). Les témoignages d’usagers du crack, comme celui de Carole Eugénie Melissa dans ce dossier ou ceux recueillis par la chaîne YouTube Le Dark Spot, qui compte plus de 25 000 abonnés, dévoilent une autre réalité. On peut alors mettre en face du visage flouté – par « peur des représailles » – du pharmacien du quartier évoquant les machettes que certains usagers du crack portent sur eux (au Journal de 20 heures de France 2, le 16 novembre 2024), le visage défiguré par la maladie de Nassim, racontant, de sa voix pâteuse, sa dépendance et ses galères.

Bien sûr, compatir aux efforts de Sarah pour ne pas perdre la garde de ses enfants ou écouter les réflexions de Bakari dit « Alpha Bac + 8 » parce que détenteur d’un doctorat en histoire, n’implique pas de fermer les yeux sur les nuisances que les usagers du crack provoquent dans nos rues. Simplement, nous sommes tous enfermés – ce qu’aucun, pas plus eux que nous, n’a choisi – dans la même zone. Pour en sortir, il ne suffira pas de les en sortir. Nous ne regagnerions alors notre tranquillité que pour perdre un bout de notre humanité.

L’enjeu, ô combien difficile, est de défaire la zone pour refaire un monde commun. « Le presque-humain, écrit le philosophe Thierry Hoquet, nous affecte triplement : comme ce qui pourrait nous advenir, comme ce qui pourrait advenir par nous, et comme ce dont nous sommes in fine toujours responsables3. » Beaucoup de ces prétendus zombies détestent aussi ce maudit caillou blanc qui aggrave plus qu’il n’allège leurs échecs et leurs souffrances. Nombre d’entre eux font preuve de solidarité (comme cet usager du crack, mort noyé en août dernier en secourant une femme qui s’était jetée à l’eau), tandis que nombre d’entre nous restons indifférents à nos voisins de palier ou à la paix du quartier (comme ces trois policiers alcoolisés qui, en août 2024, tiraient en l’air au pistolet à grenaille depuis leur balcon). La ligne de partage n’est pas aussi tranchée que nous voulons le croire. Il se pourrait bien qu’ils soient comme nous et, plus impensable encore, que nous soyons aussi un peu comme eux.

  • 1. Thierry Hoquet, Les Presque-Humains. Mutants, cyborgs, robots, zombies… et nous, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2021.
  • 2. Voir Agnès Cadet-Taïrou, Marie Jauffret-Roustide, Michel Gandilhon, Sayon Dambélé et Candy Jangal, « Synthèse des principaux résultats de l’étude Crack en Île-de-France », Note de résultats d’enquêtes, no 2021-03, Inserm-OFDT, janvier 2021.
  • 3. T. Hoquet, Les Presque-Humains, op. cit., p. 371.