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Dans le même numéro

Un tribunal au bord du bilan. Le jugement des crimes de la guerre en ex-Yougoslavie

mars/avril 2008

#Divers

Coup de sonde

Un tribunal au bord du bilan. Le jugement des crimes de la guerre en ex-Yougoslavie

À propos de…

Florence Hartmann, Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale, Paris, Flammarion, 2007, 322 p., 20 €.

Pierre Hazan, Juger la guerre, juger l’histoire. Du bon usage des commissions Vérité et de la justice internationale, Paris, Puf, 2007, 256 p., 23 €.

Gideon Boas et Geoffrey Robertson, The Milosevic Trial. Lessons for the Conduct of Complex International Criminal Proceedings, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, 306 p., 43, 65 €.

Comment expliquer que, treize ans après leur inculpation pour génocide, les deux plus hauts responsables politique et militaire bosno-serbes échappent encore au Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (Tpiy) ? S’ils courent toujours, c’est que certaines complicités n’ont jamais fait défaut. En Serbie d’abord : Radovan Karadzic a habité à Belgrade jusqu’en 2004 sans même à avoir à changer de nom et Mladic a continué de toucher sa retraite d’officier jusqu’en 2005. Les autorités serbes, en dépit de leurs dénégations, savaient parfaitement où trouver le général en cavale. Encore récemment, au printemps 2006, elles ont négocié sa reddition (tractations infructueuses, mais de là à envisager une opération plus musclée…). Il y a ensuite l’aide bienveillante de la Russie. Moscou, qui a déjà offert l’asile à des criminels de guerre en fuite et qui est en mesure de peser sur les résolutions du Conseil de sécurité, ne cache pas son hostilité envers un tribunal qu’elle souhaite voir fermer les portes au plus vite. Est-ce suffisant ? Qu’en est-il des autres grandes puissances qui, elles, affichent ostensiblement leur soutien à la justice internationale ? Pourquoi, alors que beaucoup de subalternes ont finalement été arrêtés, les forces internationales déployées sur le terrain n’ont jamais mis le grappin sur, précisément, ces deux accusés ? C’est la question à laquelle Florence Hartmann, riche des six années passées au Tpiy comme porte-parole du procureur Carla del Ponte, tente de répondre dans son dernier ouvrage sous-titré « Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale ».

Les conflits du procès Milosevic

Selon elle, les dysfonctionnements et la rivalité des services n’expliquent pas tout. Pas plus que les rumeurs tenaces sur des accords secrets dont, quelle qu’en soit la réalité, on comprendrait mal qu’ils puissent perdurer indéfiniment. Que ce soit le prétendu accord qu’aurait passé Chirac avec Milosevic en contrepartie de la libération de deux pilotes français pris en otages (accord verbal, rapporté par l’ancien président yougoslave Zoran Lilic lors de sa déposition au procès Milosevic et aussitôt démenti par l’Élysée). Ou encore celui entre l’émissaire américain Holbrooke et Karadzic, accord écrit cette fois, pour obtenir le retrait de la scène politique de l’ancien président bosno-serbe, dont une photocopie, qui a circulé dans la presse, aurait été authentifiée par Jovica Stanisic (un homme bien informé mais dont la parole, en tant qu’ancien chef des services secrets de Milosevic, n’est, comme celle de Zoran Lilic, pas forcément digne de foi). Ainsi, depuis plus d’une décennie, au gré des suspicions et des coups d’épée dans l’eau, les protagonistes se renvoient la balle. Or, selon Hartmann, le diagnostic est en réalité toujours le même – la volonté politique manque – et la véritable motivation, plus ténébreuse et partagée par tous : que la nature exacte des compromissions passées ne soit pas étalée au grand jour. Ces compromissions se cristallisent en un seul nom : Srebrenica. Les Américains et les Européens auraient sciemment laissé l’enclave tomber aux mains des troupes serbes, qui y exécutèrent des milliers d’hommes, parce que sa chute était la condition d’un accord de partage territorial. La paix à tout prix, même celui d’un génocide. Carla del Ponte, dans un entretien accordé à Sylvie Matton, auteur d’un ouvrage défendant cette thèse, également publié chez Flammarion, allait effectivement dans ce sens tout en reconnaissant ne pas détenir de preuve irréfutable. Florence Hartmann ne l’apporte pas non plus mais rassemble de nouveaux éléments, concernant par exemple l’existence d’écoutes américaines sur des communications compromettantes entre Milosevic et les dirigeants bosno-serbes avant et lors de l’attaque contre Srebrenica. Interceptions téléphoniques que, malgré ses demandes insistantes, les Américains, mais aussi les Français, ont toujours refusé de transmettre au parquet. Ce n’est pas là l’unique tentative de dissimulation de preuves. Florence Hartmann en relate d’autres. Mais, plus choquant encore, le tribunal de La Haye n’aurait pas seulement été « lâché de l’extérieur » par les États sensés le soutenir, il aurait également été, nous apprend-elle, « verrouillé de l’intérieur ».

Cette infiltration du système judiciaire par « la raison d’État locale et internationale » est exposée au travers de l’histoire du procès Milosevic. Le véritable rôle de celui que les grandes puissances avaient accepté de tenir comme leur principal interlocuteur a ainsi été volontairement minimisé. Hartmann revient notamment sur l’affaire des verbatims du Conseil suprême de la défense, pièces cruciales partiellement remises par Belgrade au Tpi sous le sceau de la confidentialité au nom de son « intérêt vital national ». Or ce motif, accepté par les juges, est infondé car ce que l’État serbe cherchait à préserver, ce n’était pas la sécurité du pays mais sa position devant la Cour internationale de justice face à la plainte pour génocide déposée par l’État de Bosnie-Herzégovine. En refusant de corriger leur décision erronée, privant ainsi la Bosnie d’une pièce maîtresse pour plaider sa cause (finalement rejetée par l’arrêt du 26 février 2007), les juges du Tpiy

ont préféré à l’intérêt de la justice et de la vérité la stabilité supposée d’un pays, succombant au maître mot des relations internationales. Ils se sont ainsi faits complices d’un mensonge.

(p. 120)

Les divergences ne se situent pas seulement entre les juges et le procureur. Elles divisent aussi profondément le parquet. Si les verbatims du Conseil suprême de la défense n’ont pas été dévoilés publiquement, ce serait aussi, selon le substitut Geoffrey Nice, parce que Del Ponte aurait cédé à cette condition pour pouvoir les obtenir. Faux, récuse Hartmann qui dévoile les ressorts de cette polémique inattendue à la tête du parquet. La nomination du substitut anglais pour conduire le procès de Milosevic n’a pas été le choix de Del Ponte mais le résultat des manœuvres de son adjoint, l’Australien Graham Blewitt. Or les deux hommes partagent la même opinion sur Milosevic. Ils le tiennent pour « le grand argentier », influant mais ne contrôlant pas tout, plutôt que, comme le considère Del Ponte, « le cerveau » du nettoyage ethnique. D’où deux stratégies très différentes qui vont continuellement se heurter. Quitte à « dénaturer la responsabilité » de l’accusé, explique Florence Hartmann, Nice a ainsi tenté d’amputer l’inculpation dressée à l’encontre de Milosevic de la charge de génocide et de l’examen des sites de Sarajevo et Srebrenica :

Sarajevo, Srebrenica, le chef de génocide : les trois seules véritables pierres d’achoppement au sein du Tpi, les plus puissants symboles de l’inaction et du cynisme des grandes puissances dans les Balkans.

(p. 109)

Seule la contribution de spécialistes du génocide ayant officié au Tpi pour le Rwanda, que « la Suissesse [Del Ponte] impose à Nice et à son équipe », aurait permis de redresser la barre. À ces derniers, reviendrait le mérite de la décision des juges de refuser à Milosevic le non-lieu pour insuffisance de preuves sur la charge de génocide. Mieux, pour la première fois, ce n’était pas seulement Srebrenica mais aussi d’autres épisodes majeurs de la guerre qui répondaient à cette qualification. Si Nice y trouve la confirmation de ses talents de plaidoirie, et donc l’inanité des allégations d’Hartmann, celle-ci y voit, au contraire, une victoire – temporaire – du procureur dans son bras de fer avec son substitut. Les fils de l’affaire sont d’autant plus difficiles à dénouer que, paradoxalement, les invectives sont, au fond, tout à fait similaires entre les deux camps : la justice desservie par la politique. Florence Hartmann pointe dans l’approche adoptée par Nice une accointance avec « le jeu des grandes puissances », déjà dénotée par ses activités passées comme agent du MI6 (p. 140). Similairement, Nice dénonce la politisation inutile de la justice par Carla del Ponte à laquelle l’aurait conduit son obsession d’impartialité, allant jusqu’à lancer indûment des actes d’accusation, même pauvrement étayés, contre les responsables d’autres communautés.

Le gros mot est lâché : la politisation de la justice. Il appelle deux remarques. D’abord cette articulation problématique entre deux domaines inextricablement liés ne peut se réduire à leur mise en opposition systématique. Elle est beaucoup plus ambiguë, souvent fluctuante (voir les hauts et les bas de la politique de conditionnalité appliquée par l’Union européenne vis-à-vis des Balkans). Ensuite, si cette dimension est cruciale, elle ne recouvre pas tout. Sur ce point, le livre d’Hartmann pèche un peu, tant les décisions des magistrats du Tpi auxquelles elle s’oppose semblent, à la lire, ne devoir être interprétées qu’au seul prisme de la « raison d’État ». Ce qui est excessif. S’il constitue néanmoins un ouvrage de référence, outre ses révélations, c’est que l’auteur évite, in extremis, de tomber, comme on lui en fait parfois – à tort – grief, dans les théories du complot (on est très loin de certains ouvrages négationnistes sur la politisation du Tpi pour le Rwanda) ou les simplifications géostratégiques à l’emporte-pièce (il n’y a pas un « bloc américain », comme elle le souligne par l’attitude du substitut américain Dermot Groome, acquis à l’approche de Del Ponte). Le livre en anglais, The Milosevic Trial, publié au même moment par Gideon Boas, le principal conseiller juridique de l’accusation pour le procès Milosevic, offre une tout autre vision. Non seulement parce qu’il se montre très critique vis-à-vis de la stratégie de Carla Del Ponte mais parce que, sur un ton très universitaire (ce sont les presses universitaires de Cambridge qui l’éditent), il analyse en détail le déroulement de la procédure afin d’en tirer des leçons pratiques pour la conduite de futurs procès internationaux. Nombre de ses arguments (sur la disjonction des dossiers, sur le droit de l’accusé à se défendre lui-même, sur l’autorité des juges) sont pertinents. Pourtant, bien qu’il reproche principalement au procureur les ambitions excessives de son acte d’accusation, il ne revient pas sur le bras de fer, et encore moins sur son arrière-plan, qui s’est joué au sein du parquet autour des charges liées à Sarajevo et Srebrenica. Si Florence Hartmann est un peu trop politique, Gideon Boas ne l’est pas assez.

Justice transitionnelle

À l’appui de ces réflexions sur les relations entre justice et politique, et de ses corollaires (les tensions entre justice, paix, vérité, reconstruction, souveraineté et universalité), Pierre Hazan apporte avec Juger la guerre, juger l’histoire une précieuse contribution à partir de l’étude d’autres cas emblématiques : l’échec de la troisième conférence des Nations unies contre le racisme à Durban en septembre 2001 ; la première Commission vérité et réconciliation créée dans le monde arabo-islamique, au Maroc en 2004 ; les tensions en Ouganda entre l’action de la Cour pénal internationale, les négociations entre le gouvernement et la guérilla de la Lra, et le recours à la justice traditionnelle. Son champ d’étude porte sur ce qu’on désigne par le terme de « Justice transitionnelle », dont les tribunaux pénaux internationaux ne sont qu’un élément. Il en dresse un historique très judicieux à partir de l’examen de la contribution allemande, de la bataille acharnée pour la légitimité que se livrent Palestiniens et Israéliens, et du rôle des nouveaux « entrepreneurs moraux » que sont les grandes Ong et en dégageant trois grandes étapes à partir des années 1980 : tournant d’abord autour de la sortie des régimes dictatoriaux, puis des conflits identitaires et, enfin, une période post-11 septembre

marquée à la fois par l’éclipse de la justice transitionnelle comme utopie de refondation des sociétés, mais aussi, paradoxalement, par l’institutionnalisation de ses institutions et de ses pratiques.

(p. 44)

Pierre Hazan s’oppose à l’idée en vogue qu’il existe une « boîte à outil » et des calculs « gains/bénéfices » pertinents pour « gérer » les crimes de masse et « clore » les pages sombres du passé. À l’instar de Florence Hartmann, et à l’opposé de l’approche plus théorique et désincarnée de Gideon Boas, il invite donc à un décryptage de la justice internationale par ses acteurs et ses enjeux politiques. Ce n’est pas la lecture la plus optimiste qu’on puisse en faire mais c’est sans doute la plus pertinente.

Joël Hubrecht

Librairie

Hans Blumenberg, LA LISIBILITÉ DU MONDE, Trad. P. Rusch et D. Trierweiler, Paris, Le Cerf, 2007, 414 p., 48 €

Il n’est pas rare que l’on dise de l’époque actuelle, et parfois de la modernité elle-même, qu’elle est traversée par la question de la « crise du sens ». La « mort de Dieu », le triomphe de la science et l’effacement du politique sont convoqués comme autant de signes incontestables d’un désenchantement qui réduit à rien l’espoir de trouver une signification pleine à notre expérience. Le mérite de ce livre de Hans Blumenberg (en fait, celui de toute son œuvre) est de déplacer ce thème récurrent de la « crise » en proposant une généalogie des attentes humaines en matière de sens. Les premières lignes de l’ouvrage indiquent les enjeux de l’enquête : à la question kantienne « que puis-je connaître ? », Blumenberg substitue celle d’une histoire des concepts : « Que voulions-nous savoir ? » Partant du principe que « les déceptions aussi méritent d’être étudiées » (p. 7), l’auteur prend le parti d’interroger espoirs et résignations, tout un ensemble d’affects théoriques qui accompagnent la quête humaine du sens.

On comprend qu’un tel projet exige l’adoption d’un fil conducteur. Dans ce livre, publié initialement en 1981, Blumenberg choisit d’étudier le sens et les usages d’une métaphore où s’exprime le désir de savoir : la « lisibilité du monde ». Il s’agit là d’une « métaphore absolue », c’est-à-dire d’une image dont le sens est aussi inépuisable que les questions qu’elle doit permettre de résoudre1. Comparer le monde à un livre, c’est postuler sa rationalité : le Livre est une « métaphore pour le tout de l’expérience possible » (p. 11). Le succès de cette métaphore s’explique par la fascination pour la totalité puisque le « livre » est l’image d’un sens clos sur lui-même et néanmoins accessible dans la lecture. Envisager le monde comme un livre revient donc à prendre une option résolument optimiste sur son intelligibilité. Mais le paradoxe veut que le summum de la rationalité se dise à l’aide d’une image que l’on ne peut traduire en concepts, et dont le sens ultime demeure indécidable. La raison n’est donc pas dissociable de l’imaginaire où elle déploie ses prétentions. Certes, nous doutons aujourd’hui de la possibilité de lire dans la nature comme dans un livre ouvert. Mais ce qui a été perdu donne aussi l’occasion de réfléchir à ce que l’on attendait. Cet ouvrage monumental est rien de moins qu’une enquête sur l’inconscient spéculatif de l’Occident.

Le plan adopté par l’auteur est historique : il s’agit d’abord d’établir les conditions pour que le livre puisse devenir une métaphore crédible du monde. Pour cela, il fallait surmonter deux obstacles : la dévalorisation du livre et le caractère exclusif de la Révélation scripturaire. Blumenberg montre ainsi que, si les Grecs ignoraient le Livre du monde (et résistèrent à le voir écrit en « langage mathématique »), c’est parce qu’il leur manquait une « idée culturelle du livre » qui en fît autre chose qu’un papyrus destiné à disparaître sous les idées qu’il porte. Le monde ne peut devenir un « livre » qu’à la condition d’avoir un auteur, ce qui n’advient que dans le judaïsme : « Le Dieu biblique, depuis qu’il a lui-même gravé les tables du Sinaï, est un Dieu qui écrit » (p. 36). Mais ce qui est une condition de possibilité pourrait aussi être un obstacle : en même temps que la métaphore de la « lisibilité du monde », naissait la rivalité entre deux livres, celui de la révélation et celui de la nature. Il faudra que l’offensive de la gnose et sa condamnation de la création comme origine du mal obligent le christianisme à revaloriser la nature pour que le monde accède enfin au statut de livre à part entière. Chez Augustin, qui est le premier à élaborer pour elle-même cette métaphore, le monde est lisible au moins par celui qui l’a créé. Il ne tardera pas à devenir compréhensible aussi pour l’homme.

Cette concurrence entre les deux livres anime l’histoire de la métaphore jusqu’à la fin du xviiie siècle. Le point d’inversion est atteint avec Spinoza, pour qui c’est le livre de la nature qui contribue à l’explication du livre sacré. En proposant de mettre les assertions de la Bible à l’épreuve de la raison, l’auteur du Traité théologico-politique inverse la charge de la preuve. C’est désormais à la révélation de se soumettre au monde et à la rationalité géométrique qui le gouverne. Blumenberg retrace cette forme particulière de sécularisation jusque chez les encyclopédistes français dont le projet est d’écrire un nouveau livre sur le monde qui en dise mieux le sens que le livre sacré. Mais l’Encyclopédie prétend encore être fidèle au monde et à son ordre, ce qui n’est plus le cas pour les romantiques qui rêvent d’un « Livre absolu » (p. 273-285), une Bible nouvelle qui se substitue poétiquement au prosaïsme de la nature. L’impératif de Novalis (« Le monde doit être romantisé ») sonne le glas de l’indépendance du réel par rapport au pouvoir démiurgique de l’homme. Le lecteur se transforme en écrivain.

Il est impossible de restituer ici l’histoire de cette métaphore dans les méandres infinis étudiés par Blumenberg. On relèvera simplement deux usages particulièrement prégnants dans la modernité. D’abord le thème leibnizien de la théodicée et du « meilleur des mondes possibles » (p. 127-153). Il s’agit là d’une « formule de confiance », peut-être la dernière, qui attribue encore au monde un sens qui ne dépend pas des hommes. Mais, avec l’idée de progrès, la porte est ouverte par le même Leibniz à la transformation sémantique de la métaphore : la « lisibilité du monde » tend à devenir celle de l’histoire plus encore que celle de la nature. Le basculement est accompli au siècle des Lumières :

Eu égard à la primauté de l’histoire sur la nature, on peut dire que le « grand livre » s’est déjà détaché du seul auteur qu’il était jusque-là concevable de lui attribuer, mais n’a pas encore trouvé son nouvel auteur […]. Il flotte quelque part entre la juridiction divine et la juridiction humaine.

(p. 168)

Depuis Vico, on sait qu’un livre est d’abord lisible par celui qui l’a écrit. Les philosophies modernes de l’histoire s’engouffreront dans cette brèche : le monde cesse d’être un livre clos écrit par un Autre. Il est en attente de rédaction.

On l’a dit, l’histoire des métaphores est aussi celle des déceptions liées aux attentes démesurées qu’elles ont fait naître. Blumenberg consacre de très belles pages à l’épuisement de la « lisibilité du monde » dans la littérature post-romantique, en particulier chez Flaubert où le projet conquérant des débuts s’abolit dans l’espérance de pouvoir écrire un « livre sur rien » (p. 308-329). L’image du livre sert ici à irréaliser le monde : elle exprime un dégoût de la nature chez un auteur pour qui l’Océan n’évoque plus que l’odeur et le goût des « huîtres ». Même le livre perd sa valeur d’attestation avec Flaubert, on ne la retrouve plus que dans le projet d’encyclopédie bouffonne de Bouvard et Pécuchet. Mais le propre d’une « métaphore absolue » est de renaître de ses cendres. Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré au retour inattendu de la métaphore de la lisibilité dans le contexte scientifique de la découverte du code génétique. Avec l’Adn, écrit Blumenberg,

pour la première et unique fois, le procédé de l’écriture a trouvé un correspondant précis dans la nature : présenter une diversité presque infinie de variations du sens à l’aide d’un petit nombre d’éléments.

(p. 386)

Mais la lisibilité cesse par là même d’être un don (de la nature ou de son créateur) pour devenir l’œuvre de la science. D’où, certainement, la tentation propre à une certaine génétique de réécrire ce que l’on est parvenu à déchiffrer intégralement.

Il s’agit, en définitive, de bien autre chose que d’un exercice brillant d’érudition. Par l’étude d’une métaphore, l’auteur présente une « typologie des modes de possession du sens » (p. 15) qui en dit long sur les rapports que l’esprit humain entretient avec son autre : le monde comme donné. Seul un sceptique pouvait ainsi prendre au sérieux la recherche de la vérité sans être tenté de s’arrêter à une formulation définitive du vrai. Ce qui intéresse Blumenberg, ce sont moins les progrès de la raison que l’imaginaire et les affects culturels qui les portent.

En dépit de ce que suggère le préfacier de la présente traduction, la pensée de Blumenberg vaut mieux que son annexion à des débats franco-français sur la pente nazie d’une certaine philosophie allemande (Schmitt, Heidegger et désormais Gadamer !). Certes il y a un geste éthique dans l’entreprise de Blumenberg : elle s’oppose à la tentation constante de se libérer des livres pour retrouver le monde dans sa « pureté originelle ». De la figure du « laïc illettré » réagissant à la scolastique et à la profusion des commentaires jusqu’aux « mouvements de jeunesse » qui, pour communier avec le monde, iront jusqu’à brûler les livres, Blumenberg traque la résurgence d’une passion de l’immédiat qui s’accomplit toujours dans la violence. Cette méfiance est certainement due aux années de guerre où Blumenberg, obligé de se cacher, n’a eu d’autres moyens de rejoindre le monde que par la lecture. Mais la leçon philosophique du livre porte plus loin. Elle est celle de toute phénoménologie herméneutique (on songe à Ricœur) : un monde n’existe que pour autant qu’il y a quelque chose à en dire. Car ce que nous en disons décide aussi de la manière dont il est perçu.

Michaël Fœssel

Antoni Serra, 36, RUE DE L’ARGENTERIE, Roman traduit du catalan (Majorque) par Renée Sallaberry, Gardonne, Fédérop, 2007, 203 p., 18 €

Romancier, essayiste, passionné de cinéma, journaliste, diariste, si remuant qu’il fallut, sous Franco, l’emprisonner, Antoni Serra est né en 1936 à Sóller (où résida quelque temps le Bernanos des Grands cimetières sous la lune). Il a écrit d’abord en espagnol, uniquement en catalan à partir de 1971, ce qui ne signifie pas qu’il perde son temps à opposer, sans bénéfice pour personne, une langue à l’autre. Dans Última Hora, un des quotidiens de son île, il tient une chronique littéraire en espagnol : « La Semaine tragique », où opiniâtrement il cherche dans les livres des raisons de ne pas désespérer.

36, rue de l’Argenterie (1988) est le deuxième de trois romans qui ont pour cadre Majorque pendant la guerre civile. Sur le tableau d’Antoni Gelabert de la couverture, on voit la cathédrale gothique de Palma et, dans le fond, entre mer et montagne, le quartier aujourd’hui touristique où achève de pourrir, avec ses cabarets, la place Gomila. À cet endroit, hors de la ville médiévale et de ses murailles, l’Inquisition expédia au bûcher des Juifs convertis, jugés coupables de pratiquer leur ancienne religion en secret. Parmi eux, un ancêtre de Pierre Vidal-Naquet, comme il le signale dans ses Mémoires. Jusqu’au xxe siècle, les descendants des Juifs convertis, les chuetas, subirent des discriminations dans la société insulaire, y compris au sein de l’Église.

Non loin de la cathédrale, l’ancien quartier juif de Palma, le call (de l’hébreu kahal, communauté). Rue de l’Argenterie, la petite maison surmontée d’une terrasse, et le magasin, du bijoutier Ignace et de sa femme Nina. Juillet 1936 : dans l’Espagne coupée en deux par le soulèvement de Franco, Madrid et Barcelone restent républicaines ; Majorque tombe rapidement aux mains des franquistes. Les deux vieux chuetas ont peur, elle surtout : « Dès qu’il y a une tempête, c’est nous qui en recevons les plus fortes éclaboussures. » Depuis l’installation d’un lieutenant-colonel dans le bureau du maire jusqu’à l’exécution du député socialiste Alejandro Jaume (février 1937), qui sont les bornes chronologiques du roman, tout événement local, politique ou militaire, toute irruption d’un officiel dans la routinière existence du couple, les fait trembler. Les extraits de presse en épigraphe aux chapitres ne profèrent que des menaces.

Le gouverneur militaire de Palma à ses habitants : « Vous pouvez dormir tranquilles, car je veille sur vous. Sans faire de bruit, je nettoie cette ville des traîtres qui y sont toujours et j’ai beaucoup de mal à les trouver. »

Bien qu’ils n’aient aucune trahison à se reprocher, Ignace et Nina, bons catholiques et empressés (Nina surtout) de le faire savoir, ne dorment pas du tout en paix. Un homme en uniforme sombre, avec ceinture de cuir, béret pointu et pompon, entre dans la bijouterie ; bien qu’il ne soit pas un militaire, il réclame de l’argent pour l’armée. Quelqu’un suggère à Ignace d’adhérer à la Phalange dont le chef à Majorque est le marquis de Zayas (connu des lecteurs de Bernanos). Des individus avec poignards, bâtons et chaînes fouillent la maison ; l’un d’eux inspecte sur la terrasse le pigeonnier d’Ignace, casse des œufs pour vérifier s’ils sont vrais.

Tous les matins, le bijoutier monte voir ses pigeons voyageurs. Son plus grand plaisir est de s’isoler avec eux sur sa terrasse et de compter, en les identifiant, les clochers de la ville. Sa femme le secoue, le pousse à se rendre aux manifestations officielles, à s’y faire remarquer. En se montrant, il multiplie les risques autant qu’en essayant de passer inaperçu. « Nous achèverons la liste de tous les chuetas, lui crie un milicien. Nous la ferons parvenir à Hitler. » À la nouvelle du débarquement des républicains à Manacor (conçue à Barcelone, l’expédition du capitaine Bayo se solda par un désastre), Ignace se réjouit, en prenant soin de le dissimuler.

Les cadavres de prisonniers politiques s’entassent aux alentours de Palma, tandis que défilent des aviateurs italiens habillés en légionnaires et que le représentant du Duce, le pseudo-comte Rossi, descend de sa jument blanche pour baiser la main d’un chanoine. On brûle des livres de Pío Baroja, Unamuno, Ortega y Gasset. Le phalangiste Llorenç Villalonga invective les Catalans dans le journal et à la radio. À l’insu de son mari, Nina cède un bijou, censé servir à acheter des avions à l’Italie. Et Ignace, que sacrifiera-t-il encore ? Sous un ciel tendu « comme un tambour de brodeuse », la réponse nous sera donnée au cimetière de Palma où, à six heures du matin, des messieurs bien habillés, gantés, la cigarette au bec, assistent aux exécutions avant de s’envoyer un bon chocolat chez le pâtissier le plus renommé de l’archipel.

36, rue de l’Argenterie : le drame d’un homme soumis raconté par un indocile. Membre fondateur de l’Association des écrivains de langue catalane, il a refusé avec éclat, en 2007, de se rendre à la foire de Francfort qui mettait la littérature catalane à l’honneur en ne concédant aux écrivains des Baléares, conformément aux décisions des autorités littéraires de Catalogne, qu’un discret strapontin. Antoni Serra exposa ses raisons en catalan dans le Diari de Balears : 1) une foire est un lieu de commerce destiné à des éditeurs ; 2) usagers à part entière de la langue catalane, nous ne sommes pas des oiseaux rares dans une réserve offerte à la curiosité des touristes.

À la fin de son papier, ce mot de Josep Palàcios :

Écrire coûte beaucoup de sang : certainement le plus doux.

Adrien Le Bihan

Sandor Marai, LIBÉRATION, Paris, Albin Michel, 2007, 223 p., 18 €

La destinée du roman Libération reflète celle de son auteur Sandor Marai. Composé dans l’urgence pendant l’été 1945, quelques mois seulement après le siège de Budapest par l’armée rouge et la victoire soviétique sur les occupants allemands, il n’est publié en Hongrie qu’en 2000 lors du centenaire de la naissance de Sandor Marai. Sa traduction française intervient fin 2007 après les succès remportés par d’autres écrits, les Révoltés2, Conversation de Bolzano3 ou encore Métamorphoses d’un mariage4.

La vie de l’écrivain est aussi marquée par des séquences violentes : notoriété immédiate comme journaliste et écrivain, isolement pendant la présence allemande, ostracisme à l’arrivée des communistes au pouvoir. Son attachement viscéral à son pays et à sa langue finit par céder : il s’exile aux États-Unis en 1952 et se donne la mort en 1989. Il n’est reconnu comme une figure majeure de la littérature Mitteleuropa que très récemment.

Le titre même du livre témoigne des contradictions qui ont habité Sandor Marai au point de l’anéantir : comment résister activement aux compromissions et préserver intacte son intégrité morale ? Comment apprivoiser les contours d’un monde à venir, encore inconnu mais déjà porteur de menaces ? Comment renouer avec des idéaux humanistes et les pérenniser dans un contexte hostile ?

Le récit oscille entre un reportage journalistique sur le siège de Budapest et un roman autour d’une jeune femme, Élisabeth, qui vit en accéléré jusque dans sa chair tous les aléas des épisodes historiques qui bouleversent sa ville. Pour ne pas abandonner son père recherché par les autorités en place, elle refuse de partir avec les autres étudiants et survit sous un faux nom. À plusieurs reprises, pour sauver son père de l’arrestation, elle doit dans la précipitation lui trouver une nouvelle cachette ; les derniers jours du siège, elle se terre dans les caves d’un immeuble avec une centaine d’autres habitants dont elle observe les comportements, de la civilité initiale à la dénonciation en passant par l’indifférence et la suspicion.

Les événements qui ont marqué l’histoire de son pays sont toujours au cœur de l’univers romanesque de Sandor Marai de même que les jeunes femmes en sont des figures familières. Mais Libération les décline à sa manière.

Dans Mémoires de Hongrie5, livre écrit une vingtaine d’années après les événements, Sandor Marai dresse en une fresque saisissante l’entrée victorieuse des chars soviétiques en Hongrie, ses premiers contacts avec les hommes nouveaux et l’instauration du régime communiste alors que dans Libération, les épisodes racontés sont ancrés dans le traumatisme de l’immédiateté.

Dans les Braises6, dans l’Héritage d’Esther7 ou dans Divorce à Buda8, les personnages de femmes sont centraux mais de manière plus souterraine, sans occupation concrète de l’espace narratif. En revanche, dans Libération, l’héroïne, Élisabeth, vibre d’une présence active dans la succession vertigineuse des scènes qui composent le texte.

C’est précisément l’articulation subtile entre les enjeux collectifs idéologiques – nazisme, collaboration des Croix Fléchées hongroises avec les Allemands, antisémitisme, montée des forces communistes – et leur transposition dans le champ intime d’une femme, Élisabeth – errances, conditions précaires d’existence dans des cachettes improvisées, attente incertaine quant à l’issue des combats – qui imprime au récit son rythme lancinant et sombre.

Le dialogue entre la brutalité objective des situations et la fragilité des individus dévoile le processus de création littéraire. Le passage incessant du reportage objectivement documenté au vécu oppressant d’une population désemparée, le décalage entre une chronologie assénée avec une précision implacable et des affects racontés de manière désordonnée avec des retours en arrière et des projections surprenantes révèlent la dimension du mal-être de Sandor Marai : l’écrivain tente de sublimer la souffrance du citoyen.

En ce sens Libération est le roman qui permet d’approcher au plus près la personnalité de Sandor Marai. À tout moment, parce qu’il est ballotté entre le descriptif et le conceptuel, le lecteur participe aux côtés de l’auteur à l’élaboration du roman. À l’impact instantané de l’image répond le temps plus élastique de la réflexion.

Ainsi Élisabeth, deux jours avant Noël, doit trouver un nouvel abri pour son père menacé de mort. Pensant à une adresse à Buda, elle se précipite affolée vers le pont des Chaînes. Les clichés s’impriment : la carcasse du pont Marguerite dynamité ; au bout du pont, devant le tunnel, la ville de Pest surveillée par un canon encastré dans un rempart ; le palais royal, les bureaux des ministères encore épargnés mais abandonnés, dépouillés de tous leurs trésors ; la place des Cérémonies vide. Élisabeth est anesthésiée par cette déferlante visuelle quand un nom s’impose à elle pour sauver son père : le sabbathien. Le récit bascule alors avec fulgurance dans un registre autre, celui de la pensée. Comme dans un arrêt sur images, la silhouette d’Élisabeth se fige. La jeune femme laisse la réflexion prendre le pas sur sa conduite désorganisée. Soudain tranquille, presque apaisée, elle se remémore la philosophie des sabbathiens, élabore des stratégies pour convaincre l’homme de sauver son père. Plus puissamment encore, elle s’interroge sur la notion de hasard, sur la signification du mot croire, sur le sens secret de toute action, sur la validité de l’observation du réel.

Sandor Marai est habité par des questionnements sur l’ordre, le chaos, la fatalité, la responsabilité de l’homme, la part de liberté et de déterminisme dans les histoires de vie. Tout au long du roman, il convoque sous forme de longues digressions ses doutes comme pour structurer sa narration minutieuse des événements, lui insuffler du sens. Au gré d’impulsions aussi soudaines qu’inexpliquées, il laisse échapper le désespoir qui l’étreint en autorisant des joutes verbales prises sur le vif ou rapportées, chacun des interlocuteurs incarnant un pan de ses angoisses.

Ainsi, les référents masculins d’Élisabeth sont tous scientifiques, astronome pour son père, médecin pour Tibor, son amoureux qui a quitté la Hongrie pour ne pas voir son pays et ses habitants sombrer dans la haine et la folie, mathématicien pour son voisin dans le sous-sol de l’immeuble où elle trouve refuge.

Quant à Élisabeth, elle appréhende les événements comme autant d’intermèdes qui ne sauraient empêcher le retour à la vie quelconque d’avant. Son regard perplexe sur ses compagnons d’infortune renvoie à une représentation assombrie des hommes, qu’ils tentent de perpétuer l’ordre ancien, de se conformer aux attentes des envahisseurs ou qu’ils anticipent les avantages du monde à venir. Elle s’obstine pourtant à croire à une forme de libération, sans jamais parvenir à en saisir les contours : aussi, la perte de son innocence, à la fin du récit, est-elle ambiguë tant il lui est difficile de renoncer, voire de mesurer ce à quoi elle renonce.

Libération peut être lu comme une course-poursuite entre l’anecdotique et le fondamental. Les épisodes dangereux se succèdent et nécessitent des réponses immédiates, tant la survie en dépend. Mais ces sollicitations instinctives sont interpellées par l’intrusion inattendue d’une réflexion philosophique. Des discussions incongrues se glissent ainsi inopinément et annulent étrangement l’aspect sordide de la réalité.

Au moment paroxystique où le responsable de l’immeuble et deux soldats allemands donnent l’ordre d’évacuer les caves, le voisin d’Élisabeth, un vieillard invalide, la conjure de rester. Il se lance dans une discussion serrée sur le judaïsme, le fascisme, l’abomination des camps, la foi en l’amour, en la bonté et l’interroge sur les ressorts de l’âme humaine tels qu’ils transparaissent dans ces lieux terrifiants où plus rien n’a de sens hormis l’écho étouffé des combats extérieurs et l’incertitude de leur issue.

C’est ce même vieillard qui, peu après, le visage enfoui dans les mains, va être le témoin muet et honteux de la rencontre dramatique entre Élisabeth et le jeune soldat russe. Il avait auparavant donné à Élisabeth sa définition de la libération, la morale du livre ou dit autrement l’espoir contrarié de Sandor Marai :

Quelqu’un d’assez fort pour reconnaître la vérité de sa propre nature, dit l’homme, la personne qui a cette force-là est proche de la libération. Elle l’accepte, sans en être blessée, parce que c’est la vérité. Et dans la mesure de ce qui est humainement possible, cette personne vivra sans faux désirs. C’est tout ce que nous pouvons faire9.

Sylvie Bressler

Michel Estève, UN CINÉMA HUMANISTE, Paris, Cerf-Corlet, 2007, 178 p., 26 €

Parcours critique à travers l’histoire du cinéma parlant mondial traversé d’une défense de l’humanisme, l’ouvrage de Michel Estève réserve de subtils plaisirs au lecteur cinéphile. Plaisir de prolonger l’émotion de très grands films : Vertigo, In the mood for love, La ligne rouge, Nazarin, Camille Claudel… André Bazin, qui précéda Michel Estève dans les pages cinéma d’Esprit, concevait sa tâche critique comme étant de « prolonger, le plus loin possible dans l’intelligence et la sensibilité de ceux qui lisent, le choc de l’œuvre d’art ». Le plaisir d’écrire, la plume légère et le style alerte de Michel Estève servent aussi un propos de moraliste où s’invite parfois la gravité, en réponse au « mépris de l’autre, réduit à l’état d’objet » et aux « stigmates de l’intolérance et de la barbarie ». En quarante-deux notes, le geste critique va des films aux thèmes pour cartographier l’humanisme au cinéma, tout en nourrissant chaque analyse d’une foule de remarques formelles. Ce cheminement, balisé par six thématiques (la tolérance, la guerre, la filiation, l’amour, la création, la foi), est l’occasion d’analyses pénétrantes sur l’occultation-exhibition des « monstres » dans The Elephant Man de David Lynch, où le visage de John Merrick est découvert à travers « non pas le regard curieux et déshumanisé des passants, mais celui, bienveillant, respectueux d’autrui du chirurgien » qui transforme l’objet de railleries et d’humiliations en objet de curiosité scientifique et, enfin, en sujet. Plus loin, Michel Estève montre comment le décalage de la voix off dans Esther Kahn (Arnaud Desplechin) et la répétition des dialogues que l’héroïne prononce sur une scène de théâtre rendent palpable sa difficulté à se reconnaître ou à renaître, comédienne et femme. Ailleurs, il nous souffle le mot juste pour rendre compte de l’attention aux choses et aux êtres qui émeut tant dans La rencontre d’Alain Cavalier : « effet de loupe », dit Michel Estève, par lequel les objets rencontrent les confidences des amoureux et leur accord intime. À l’inverse, il faut une mise en scène capable d’étirer le temps, celle de Jean Eustache dans La maman et la putain, pour explorer le « temps qui fait et défait le sentiment amoureux ». Le discours, qui ne s’autorise ni d’une quelconque souveraineté du sujet de l’expérience esthétique, ni des études universitaires, relève davantage de la description des films que de l’anamnèse d’une expérience ; décrivant, par exemple, la quête du personnage d’Angelopoulos dans Le regard d’Ulysse, à la recherche des bobines d’un film muet, et par là d’un regard premier et innocent sur le monde. L’auteur de Cinéma et condition humaine (Albatros, 1978) poursuit une réflexion placée sous le signe du personnalisme, en allant des existences représentées à l’écran à la morale des films : morale du temps ou morale intemporelle. Envisagé sous l’angle de la lutte contre les totalitarismes et du cinéma politique des années 1970-1980 (Angelopoulos, Brocka, Guerra, Jancso, Solanas, Taviani, Wajda) dans un premier volume intitulé le Pouvoir en question (Cerf, 1984), le défi humaniste prend ici la forme d’une défense de « valeurs » intemporelles. Ces deux ouvrages mettent à l’honneur un geste critique précieux, où le choix des objets vaut autant que l’analyse. La critique cinématographique, qui souffre de fondements théoriques fragiles, retrouve ici des accents de combat : « Plaidoyer pour la tolérance », dit le titre du premier chapitre, dénonciation ou défense ailleurs. Une exploration si précise des expressions cinématographiques de l’humanisme pouvait-elle faire retour sur ses propres critères : sur le sens, la transformation, et la mise en cause des « valeurs humanistes » – retour que tentent, à leur manière, les frères Coen, David Cronenberg, ou encore les frères Dardenne ? Cette difficulté, propre au discours critique, est sans doute le revers d’une liberté, celle d’évaluer et de prendre parti, en choisissant Les sentiers de la gloire ou Lady Chatterley plutôt que Quatre mois, trois semaines et deux jours.

Élise Domenach

Brèves

Thierry Oblet, DÉFENDRE LA VILLE, Paris, Puf, coll. « La ville en débat », 2008, 124 p., 8 €. Philippe Estèbe, GOUVERNER LA VILLE MOBILE, Paris, Puf, coll. « La ville en débat », 2008, 76 p., 8 €. Sybille Vincendon, PETIT TRAITÉ DES VILLES À L’USAGE DE CEUX QUI LES HABITENT, Paris, Hachette Littératures, 2008, 180 p., 16 €

Signe des temps, les éditeurs s’intéressent à l’urbain et à la ville, c’est en tout cas ce dont témoigne la collection « La ville en débat » qui est animée par Jacques Donzelot. Avant les ouvrages annoncés sur des expériences étrangères, la collection propose un livre de Thierry Oblet sur l’évolution de la sécurité au sein des agglomérations urbaines (« La ville contemporaine est minée par la défiance que ses habitants se portent les uns envers les autres ») et sur les politiques de sécurité qui sont privilégiées. La thèse défendue ici est celle d’un pouvoir accru du maire qui devrait cependant déboucher sur « l’établissement d’un pouvoir d’agglomération susceptible de dépasser les égoïsmes municipaux ». Un deuxième ouvrage réfléchit à la gouvernance de la ville mobile. Philippe Estèbe ne se contente pas de valoriser, comme on le fait souvent, le modèle de la communauté urbaine (les intercommunalités) qui articule un centre plus ou moins densifié et un espace périurbain, il analyse les liens, indissociables de la mobilité, entre le périurbain et la ville-centre. Ce qui le conduit à distinguer deux régimes politiques, l’un qui copie le modèle national d’implication politique (celui des villes-centres) et l’autre qui donne lieu à des formes de regroupement et de participation inédits. « L’institutionnalisation du périurbain a engendré, dans le même temps, l’avènement d’un autre régime démocratique que celui des intercommunalités de ville-centre, celui des “clubs”. » Alors que le périurbain dont la double caractéristique est l’homogénéité des habitants et le non-enracinement est souvent confondu avec le seul étalement urbain, l’auteur invite à une réflexion politique susceptible de s’appuyer sur des modes d’implication différenciés (« Les clubs périurbains s’affirment en rupture avec une conception “nationale” de la démocratie, fondée sur l’appartenance biologique et politique à un territoire »). Plus empirique et nourri d’exemples, l’essai de la responsable des pages villes du quotidien Libération offre un panoramique des questions que devrait se poser tout un chacun sur « nos » villes. Mais elle n’en oublie pas de dire au passage ce qu’elle pense d’un certain nombre de réalisations ou de certains maires.

O. M.

Guy Burgel, PARIS MEURT-IL ?, Paris, Perrin, 2008, 196 p., 12, 80 €. Jean-Marc Offner (sous la dir. de), LE GRAND PARIS, Paris, La Documentation française, coll. « Problèmes politiques et sociaux », n° 942, novembre 2007, 120 p., 9, 50 €

Le Grand Paris est sur toutes les lèvres et agite les esprits dans le contexte des municipales. Mais on ne sait pas trop de quoi on parle. Auteur d’un Paris, avenir de la France en 1999, Guy Burgel, créateur entre autres du laboratoire de géographie urbaine, s’inquiète désormais du recul de Paris. Après avoir rappelé, chiffres en main et dans le sillage des travaux de Laurent Davezies, que la ville capitale n’est plus l’envers du désert français et souffre au contraire de tares, nombreuses et spécifiques (voir les chapitres sur le logement, l’emploi et les transports et les critiques fortes sur la boboïsation qui n’est pas qu’un mot), qui l’empêchent d’être en compétition avec les autres grandes villes européennes, l’auteur reste convaincu que l’avenir de notre culture urbaine (la France « urbaine » est fragile sur ce plan en comparaison de nos voisins du nord confrontés à l’étroitesse de leur territoire, mais aussi des Allemands et des Italiens) passera par une réévaluation du rôle de Paris et de sa capacité à relever des défis à la fois nationaux et mondiaux. Paris doit redevenir un modèle pour les métropoles et communautés urbaines qui sont en position de capter une large part de la redistribution, elle doit également s’imposer comme l’une des grandes villes phares de la mondialisation si elle accepte de sortir du narcissisme patrimonial de la ville-centre et de se prendre en charge à l’échelle de l’agglomération. À ceux qui vont disserter sur le Grand Paris, l’auteur fait part d’une conviction, à savoir qu’il ne s’agit pas de redéfinir des territoires mais de mettre en scène un projet qui dynamise les politiques et les citoyens alors que la privatisation et l’entre-soi sont les tendances lourdes. « De quoi s’agit-il ? De considérer qu’un espace de programmation urbaine n’est pas défini a priori et de façon pérenne par la carte administrative et institutionnelle, mais que son étendue et sa durée sont déterminées par la nature du dessein recherché. Autrement dit, le projet est porteur de sa propre définition territoriale. La proposition dépasserait l’ambiguïté fondamentale de la région Île-de-France d’accoler sur 20 % de son territoire une agglomération métropolitaine de 10 millions d’habitants et une grande région agricole avec un million de résidents dispersés sur les 80 % restants. » Sur les tenants et aboutissants de la consultation sur le Grand Paris, on pourra se reporter avec profit au dossier publié par La Documentation française sous la direction de Jean-Marc Offner qui a rassemblé un certain nombre de textes et d’auteurs de référence (Ascher, Davezies, Béhar, Estèbe, Lévy, Merlin, Mansat, Castro…). Ce qui permet de s’y retrouver un peu dans le maquis du Grand Paris.

O. M.

Pierre-Jean Luizard, LAÏCITÉS AUTORITAIRES EN TERRE D’ISLAM, Paris, Fayard, 2008, 288 p., 19 €

Connu par ses publications sur l’Irak qui lui ont permis d’anticiper mieux que d’autres les événements qui ont conduit à l’échec de l’intervention américaine, Pierre-Jean Luizard, soucieux d’un regard plus large et distancié, aborde ici la question de la laïcité en terre d’Islam. Il constate en effet que la laïcité (un terme trompeur qui a pu conduire des fractions de la gauche « laïque » à soutenir les régimes baassistes en raison de leur caractère prétendument laïc), qui est selon lui une condition de la démocratisation, a toujours épousé des formes autoritaires dans le monde musulman à de rares exceptions près, le parti libéral Wafd en Égypte dans les années 1920-1940 par exemple. « La Turquie kémaliste a été la pionnière, vite imitée par l’Iran des Pahlavi, par l’Afghanistan du roi Amänollâh, puis, un quart de siècle plus tard, par les Républiques autoritaires (Tunisie de Bourguiba, Égypte nassérienne, régimes bassistes en Syrie et en Irak). » La laïcité qui revient à emprunter les valeurs du vainqueur colonial pour lui résister a été imposée par le haut, le plus souvent par des régimes aux mains des militaires, et a donc entravé le développement démocratique et pluriel de sociétés civiles dont les revendications identitaires ont naturellement puisé dans l’ethnique et le religieux. Tel est le paradoxe : en terre d’Islam, la laïcité autoritaire a favorisé un renforcement de l’islam qui n’avait jamais disparu. D’où la situation turque où le parti de l’Akp, qui vient d’en appeler au port du voile dans les universités, est à la fois le parti le plus européen (dans l’esprit des démocraties chrétiennes) et le plus menacé par les militaires. « Les partisans de la laïcité, qui entendaient institutionnaliser la domination de l’État sur l’islam, sont à leur tour contraints de se conformer à la nouvelle doxa […] En résumé, on peut dire que la sécularisation continue, mais sans laïcisation. La laïcisation ne semble pas avoir complètement disparu, elle est redevable de mouvements se réclamant de l’islam, mais elle n’est pas le fait des élites laïques. Comme semble le témoigner la Turquie. » L’ouvrage dont la thématique est convaincante aurait cependant gagné à mieux distinguer les concepts de sécularisation et de laïcisation (dans l’esprit des pages inspirées par Jean Baubérot sur les niveaux de la laïcité) et à suivre leur généalogie.

O. M.

Jean-Claude Monod, SÉCULARISATION ET LAÏCITÉ, Paris, Puf, coll. « Philosophies », 2008, 160 p., 12 €

Auteur de travaux de référence sur la sécularisation européenne et occidentale, Jean-Claude Monod propose dans cet ouvrage bref, serré et d’une grande limpidité, une synthèse de ses propres réflexions à un moment où les débats sur la laïcité reviennent régulièrement sur le devant de la scène politique et médiatique. Telle est la thématique centrale du livre : le retour de la question laïque (dans le cas français car il y a une diversification des voies nationales) est indissociable d’une évolution de la sécularisation, initiée dans le monde occidental, à l’échelle mondiale. Deux mouvements se croisent : « La remontée de la question laïque, ou de la laïcité comme réponse politique au problème de la relation entre État et Églises ou groupes religieux, ne se comprend que sur le fond d’une certaine critique de la sécularisation. » Alors que la laïcité (à la française) est affectée par « l’érosion de son socle de justification civique-républicain et la progression de son pôle libéral-individualiste, on assiste par ailleurs à un redéploiement du religieux et de nouvelles formes de théologies politiques ». C’est en scrutant, relecture de Max Weber aidant (voir l’article de J.-C. Monod dans notre numéro sur les religions de mars-avril 2007), les évolutions de la sécularisation à l’échelle mondiale et en analysant la crise de légitimation de la laïcité (et non pas seulement en raison de l’affaiblissement de la contre-culture catholique) que l’auteur privilégie une approche qui ne va pas dans le sens d’une sécularisation généralisée et propose, sans renoncer à l’esprit de la loi de 1905, une « reconstruction » (argumentée et concrète) des principes de la laïcité. Voilà un ouvrage qui peut éclairer les conseillers de Nicolas Sarkozy qui s’aventurent sur ces terrains minés… mais aussi nous tous.

O. M.

Bernard Stiegler, ÉCONOME DE L’IMMATÉRIEL ET PSYCHOPOUVOIR, Paris, Mille et une nuits, 2008, 144 p., 17 €

Depuis ses premiers travaux au milieu des années 1990 sur la Technique et le temps, Bernard Stiegler avance sur plusieurs fronts : l’analyse des caractéristiques de l’époque postindustrielle et la misère symbolique qui les accompagne. Pour ce faire, il n’hésite pas à proposer des réflexions généalogiques et anthropologiques permettant d’observer notre histoire au long cours. C’est pourquoi, ce livre d’entretiens est une invitation à relire Max Weber et à comprendre le passage d’un monde où l’otium est l’espace même de la culture à un monde du negotium où la culture devient une industrie et l’objet d’un capitalisme qui joue sur la consommation plus qu’il ne mise sur la production. « Dans la période précapitaliste, dans l’Occident monothéiste, le crédit est religieux : tous les pouvoirs sont fondés sur un crédit religieux qui pose en principe qu’il y a une sphère transcendante qui ne peut faire l’objet de calculs. Or la sphère de la production est la sphère du calcul : c’est la sphère de ce que les Romains appellent le negotium, ce qui est de l’ordre du calcul. Le negotium (la calculable, les transactions, les marchés) est le contraire de la skholé (la culture) et de l’otium (l’incalculable), où l’on est dégagé des obligations de la vie quotidienne vouée à la satisfaction des besoins par la production des subsistances. » Sur le plan de l’analyse des techniques, dans le sillage de Leroi-Gourhan, Stiegler, qui fut le directeur de l’Ircam à Beaubourg, insiste sur deux points : d’une part, nous ne sommes pas rentrés dans un monde postindustriel mais dans un monde hyper-industriel dans la mesure où le numérique et les nouvelles technologies relèvent de la matière (le silicium de la microphysique) et non pas de l’immatériel comme on l’affirme à satiété ; et d’autre part les nouvelles technologies (les Tic, les technologies de l’information et de la communication) modifient radicalement les rapports du réel et du possible. Pour un penseur classique, le possible est une modalité du réel alors qu’aujourd’hui c’est le réel qui est devenu une modalité du possible dans un contexte où le numérique correspond à un déchaînement illimité des possibles. Renvoyant à la notion de « système technique » chère à l’historien Bertrand Gille, Stiegler compare les possibilités d’innovation de la première révolution industrielle (la thermodynamique renvoie aux limites de la machine à vapeur rentable entre 5 et 5 000 chevaux) et les capacités de mémoire des supports de silicium qui, doublant tous les dix-huit mois, dynamisent très rapidement (voir la fameuse « loi de Moore » de 1947) la recherche en nano-physique, biotechnologie et technologie cognitive. C’est en raison même de ce déchaînement matériel qui se traduit par une fragilisation de la relation au réel (voir la crise des subprimes qui est une perte du rapport aux fondamentaux) que Stiegler évoque la désymbolisation du monde (pas de crédit, pas de confiance autre que celle que l’on met dans le calcul) et s’inquiète de recréer une culture de l’attention (au réel). Si l’auteur n’échappe pas toujours à une rhétorique de la catastrophe alors qu’il en appelle à un retour de la libido (non sans écho à J.-F. Lyotard) dans sa signification freudienne et à l’infinité de l’esprit, il est l’un des rares auteurs à faire comprendre ce qui définit le monde hyperindustriel et à voir ses conséquences sur le plan éducatif et culturel.

O. M.

Jean Duvignaud, LE JEU DE L’OIE, Arles, Actes Sud, 2007, 160 p., 19 €

Sociologue, philosophe, romancier, essayiste, universitaire, Jean Duvignaud (1921-2007) se fait conteur avec ce court ouvrage construit comme un jeu de l’oie, où chaque petit chapitre constitue une case : « Les vies parallèles », « Utopies », « Affinités », « Les morts, la terre ? », « Rien », « Et après ? », etc. Souvenirs isolés, brèves anecdotes, réflexions politiques, divagations philosophiques, éclats autobiographiques : le lecteur y grappille à sa guise, en inventant sa propre règle du jeu. Il y croise Deleuze sur le quai d’une gare, Lefebvre, Isou, Debord, Guingouin, Virilio, Desanti et quelques autres familiers de l’auteur. Il y retrouve le théâtre, l’engagement, la connaissance, le pourquoi vit-on, le qu’est-ce qui fait ou non « société », les voyages, l’amitié, bref les thèmes habituels de cet auteur curieux de tout, ouvert à tout, accueillant à toute remise en question, dont l’œuvre atypique attend une analyse d’ensemble (Chebika, l’Acteur, Fêtes et civilisations, la Solidarité, la Genèse des passions dans la vie sociale, le Prix des choses sans prix…). Alain Caillé et David Le Breton, l’un en le préfaçant et l’autre en introduisant la réédition de son essai, le Don du rien (Paris, Téraèdre, 2007, 214 p., 19 €), amorcent de cette redécouverte d’un penseur original qui se méfie des frontières disciplinaires et s’évertue, de livre en livre, justement à les confondre, à les subvertir, à les dépasser. Retenons de ses écrits la figure de l’hypocrite (celui qui porte un masque, l’acteur) et lisons cet extrait, qui est aussi une confidence, de son dernier livre : « C’est cela l’hypocrite, celui qui parle derrière le masque. Est-ce une histoire ? Est-ce une succession d’actes manqués ? Est-ce une convulsion ultime d’une société pourrissante ? Ce sont des questions qui semblent posées avant mais qui en fait rêvent d’être posées après, après quelque chose qui en principe devrait se produire. Mes amis, certains de mes complices, comme moi-même, ont pataugé dans la lave de ces volcans en fusion : l’amour, la révolution, la création – bien ou mal, qu’importe ! »

T. P.

Jean-Toussaint Desanti, LE PHILOSOPHE ET LES POUVOIRS ET AUTRES DIALOGUES, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2008, 448 p., 11 €. UN DESTIN PHILOSOPHIQUE, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2008, 506 p., 10 €. UNE PENSÉE CAPTIVE. Articles de La Nouvelle critique (1948-1956), Introduction et commentaires par Maurice Caveing, Paris, Puf, 2008, 448 p., 19 €

Avant la publication prochaine d’un article dans Esprit qui présentera le parcours philosophique et politique de Jean-Toussaint Desanti, un auteur qui n’a pas croisé l’histoire de la revue (voir cependant un bel entretien sur la croyance, dans Esprit de juin 1997, et son article devenu un classique sur la Corse, l’île dont il est originaire : « Effacer la mer », Esprit, mai 1997), on ne peut que saluer l’initiative prise par ses proches de reprendre un certain nombre de ses ouvrages. Il y a d’abord, c’est indéniable, un style Desanti où l’oral l’emporte sur l’écrit, et où une capacité d’argumentation exceptionnelle allie l’art de reprendre les classiques (voir sa relecture d’Augustin dans ses Réflexions sur le temps parues chez Grasset en 1992), et l’intelligence virevoltante et furtive qui surprend toujours le lecteur. Ensuite, il y a plusieurs facettes de Desanti : le militant communiste qui écrit dans La Nouvelle critique jusqu’à sa rupture avec le Parti en 1956, le phénoménologue lecteur de Husserl qui s’inscrit dans le sillage de Merleau-Ponty, l’auteur d’une thèse mémorable sur « les idéalités mathématiques » qui ne sont « ni du ciel ni de la terre » et l’homme de discussion qui médite à voix haute autour de questions comme la pensée, le pouvoir et le temps. Mais la croyance est peut-être le meilleur fil conducteur pour lire deux de ses principaux livres repris en poche aujourd’hui, Un destin philosophique et le Philosophe et les pouvoirs. La croyance, ce n’est pas seulement la croyance religieuse, c’est la croyance dans des pensées captives, dans des idéologies meurtrières, dans le Parti communiste. Comment comprendre l’aveuglement de l’intelligence, la servitude volontaire ? Pourquoi croire à ce à quoi l’on ne devrait pas croire ? Desanti n’en finit pas de tourner autour de ces interrogations. S’il réfléchit avec Pascal Lainé et Blandine Kriegel sur les formes de la pensée philosophique (ou non), Un destin philosophique est l’occasion de répondre à des questions de son ami Maurice Clavel en 1983 : « 1. Tu as écrit les “idéalités” alors que tu es profondément matérialiste. Alors ! 2. Pourquoi te présentes-tu comme un homme des Lumières que l’empirisme dégoûte ? 3. Que signifie être “ni du ciel ni de la terre”, expression employée à propos des idéalités mathématiques. 4. Quel originel, forcément inconnu et indicible – sans pathétique – humain ou non, humain et non, peut-on ou faut-il chercher déclenchement génétique du langage comme constituant monde, conscience, homme, etc. ? Faut-il un éclair ? Faut-il une astuce ? Faut-il un mythe ? » Croyant parmi les croyants en un dieu Autre, Maurice Clavel savait que Desanti avait beaucoup de choses à dire, lui l’athée, sur la croyance.

O. M.

George Steiner, LES LIVRES QUE JE N’AI PAS ÉCRITS, Paris, Gallimard, 2008, 304 p., 19, 90 €

Lecteur hors pair qui a réfléchi sur la création littéraire, George Steiner propose un livre sur les livres qu’il aurait aimé écrire. Pas moins de sept livres. Un livre « de commande » sur Joseph Needham qui, chercheur en biochimie à l’origine, a publié à partir de 1937 les trente tomes de Science et civilisation en Chine, une entreprise encyclopédique que Steiner compare à la Recherche de Proust. Un livre sur le poète Cecco d’Ascoli qui a vécu à l’ombre du génie de Dante. Un livre sur les rapports de la langue et d’Éros, sur la « jouissance » de la langue partagée. Un livre sur l’être-juif qui prend le parti, non sans arrière-fond polémique, du juif diasporique et exilé contre le juif d’État et le sionisme. Un livre sur les conditions d’un accès ludique à la culture aujourd’hui, ce qui le conduit à privilégier quatre axes majeurs (les mathématiques, l’architecture, la musique et les sciences de la vie) susceptibles de dynamiser de nouvelles « humanités » dans un esprit respectueux de l’homo ludens (« Homo ludens est enrôlé au cœur turbulent de son être. Discerner dans les mathématiques l’esprit, l’humour dans la musique [Haydn, Satie], l’espièglerie en architecture – ce cornichon [le gratte-ciel de Norman Foster] qui surplombe Londres – ou la pure beauté de certaines structures moléculaires, c’est participer à une pédagogie de l’espoir ») qui se démarque d’autres propos plutôt conservateurs et répétitifs. Un livre sur l’animalité qui rappelle l’humanité à sa part inhumaine voire à la bêtise (« Tout se passe comme si une terre malmenée, saccagée, entrait en rébellion. Comme si le monde biologique, dont les animaux sont une composante essentielle, était fatigué de la domination gaspilleuse et prédatrice de l’homme »). Et, enfin, un livre sur la foi de celui qui ne croit pas en Dieu, un livre sur la croyance en un vide, celui du non-Dieu (« La vacuité que je ressens a une puissance énorme. Elle me conforte à des exigences éthiques et intellectuelles qui vont au-delà de celles que je peux satisfaire »). Voilà sept livres qui sont autant de facettes de Steiner (l’érudit borgésien, celui qui vit dans l’ombre des prix Nobel, le passionné de la langue, le juif « diasporique », le conservateur soucieux d’une culture moderne, l’intelligence confrontée au corps et à l’animalité, le croyant en un non-Dieu). Sept livres qu’il n’a cessé d’écrire. Son œuvre en fait foi. Certains critiques considèrent Steiner comme un personnage étrange, un homme de foucades, un penseur iconoclaste ambigu. Ils ont tort. Steiner est un écrivain et un moraliste impénitent.

O. M.

Paul-Henry Chombart de Lauwe, CHRONIQUE D’UN PILOTE ORDINAIRE. Qui avons-nous sauvé ? Qui avons-nous tué ?, Préface de Marie-José Chombart de Lauwe, Paris, Le Félin, coll. « Résistance », 2007, 220 p., 19, 90 €

Voici un témoignage sur la vie des pilotes de guerre, rédigé par un jeune anthropologue, pris comme certains de ses contemporains dans la tourmente de la résistance au nazisme. Paul-Henry Chombart de Lauwe participe après la capitulation française à l’École des cadres d’Uriage, où il va se lier avec Jean-Marie Domenach, Bénigno Cacérès, Joffre Dumazedier, Hubert Beuve-Méry et tant d’autres qui rejoindront la résistance. C’est en 1942 qu’il décide de passer par l’Espagne pour se rendre au Maroc et servir la France libre. Ce sont ses notes, de cette époque, qu’il a assemblées et organisées en un récit chronologique, celui dont nous disposons dorénavant. Dans un « Prélude », il écrit : « Il est moins question ici de grands exploits que de la vie quotidienne dans un groupe de chasse pendant la guerre et dans la France occupée. Tout était mêlé : la volonté de vaincre le nazisme et de reconquérir la liberté nationale, la joie du sport, l’émerveillement devant les paysages découverts, la maîtrise de la machine, le goût de l’acrobatie aérienne (qui est une constante des pilotes de chasse), le travail d’équipe et la solidarité qui en découle. » Cette chronique se lit agréablement, on y apprend le fonctionnement d’une escadrille, les conditions du combat aérien, l’organisation des armées alliées, etc., et, au-delà de ces descriptions d’un monde disparu, on s’interroge avec l’auteur sur le pourquoi lutter, comment admettre l’usage des armes pour mettre fin à leur fracas, comment épargner les civils, etc. Ces questions à la fois politiques et morales jalonnent cet ouvrage émouvant et ne trouvent pas d’autres réponses que la nécessité d’éliminer l’armée adverse et son odieuse idéologie raciste. Les 175 missions de guerre de l’aviateur Chombart de Lauwe vont profondément le marquer, on s’en doute, mais il en conservera surtout l’esprit d’équipe – qu’il ne cessera d’activer par la suite dans son laboratoire d’ethnologie sociale – et aussi l’usage de la photographie aérienne (sur laquelle il écrira un ouvrage, encore aujourd’hui de référence) pour décrypter la société… Sans omettre son engagement pacifiste.

T. P.

En écho

POLÉMIQUE AU MAROC – Les Français médiatisent à outrance les débats intellectuels sur un mode ennuyeux et répétitif. Pourtant des polémiques dignes de ce nom éclatent ailleurs de l’autre côté de la Méditerranée, au Maroc par exemple. Le magazine Tel Quel (n° 37, du 19 janvier au 25 janvier 2008) a publié une « défense des libertés individuelles » qui a été signée par 130 intellectuels, artistes, politiciens, journalistes. Et pas n’importe lesquels (Abdellatif Laabi, Mohamed Tozy, Ali Bouabid, Abdesselam Cheddadi, Driss Ksikes…). Voici le sens de l’appel : « Depuis quelques années, on assiste au Maroc à une inquiétante prolifération de menaces et agressions (verbales et physiques) à l’encontre de divers groupes d’individus […] Au vu des conséquences, ces campagnes de stigmatisation religieuses, suscitées et relayées par divers groupes intégristes, sites internet et titres de presse, constituent autant d’atteintes graves à un principe fondamental et universellement reconnu, celui des libertés individuelles. » Parallèlement, le magazine Le Journal hebdomadaire (n° 333, du 19 au 25 janvier 2008) publiait un long éditorial signé par Ali Amar, le directeur de la rédaction, qui expliquait pourquoi son journal était contre cet appel pour la défense des libertés individuelles. Quelles sont les raisons majeures de ce refus ? L’appel vise essentiellement la menace que représentent les islamistes et leur parti en « commettant l’erreur de dédouaner l’État qui d’abord n’accorde pas les libertés individuelles à tous ». « Non, la société marocaine n’est pas seulement malade de ses quelques fous de Dieu, écrit Ali Amar. Elle est en danger parce que le régime la corsète dans un carcan de non-droit. Elle est privée de ses anticorps parce que l’État ne les laisse pas se multiplier. Parce que l’État est avant tout sécuritaire et antilibéral. » Au nom des libertés individuelles et d’une critique de l’islamisme, faut-il ou non préserver l’État marocain qui a lui-même ces derniers temps mis un peu d’ordre dans les rédactions d’hebdomadaires culturels et fait pression sur des journalistes ? Le débat est concret, risqué, rigoureux, argumenté, c’est tout à l’honneur de la presse marocaine concernée.

EDGAR MORIN ET LA GAUCHE – Communications consacre un numéro à Edgar Morin qui, homme de revue (Arguments, Communications…), en fut longtemps l’animateur. On peut lire des témoignages de proches et d’amis (Nicole Lapierre, Bernard Paillard, Edwy Plenel, Claudine Haroche, Georges Vigarello…) mais aussi un dialogue entre Gil Delannoi et Edgar Morin qui porte sur un sujet qui ne laisse pas indifférent ces temps-ci : le devenir de la gauche entre xxe et xxie siècle.

GORDON BROWN – Alors que l’on parle toujours beaucoup de Tony Blair et du blairisme, Gordon Brown qui lui a succédé reste mal connu. D’où l’intérêt de l’article de Patrick Le Galès dans Études (février 2008). « Brown s’est engagé sur un programme qui reste, pour l’essentiel, dans la lignée des politiques mises en œuvre par Blair, tout en mettant davantage l’accent sur la justice sociale et l’égalité des chances. »

TANGER, VILLE FRONTIÈRELa Pensée de midi, qui adore dessiner des portraits de villes (Alger, Palerme, Athènes, Beyrouth), consacre sa dernière livraison (février 2008, Actes Sud) à la ville frontière de Tanger. On se reportera particulièrement à l’étude du sociologue Michel Peraldi qui porte sur les flux de migrants et les pratiques urbaines spécifiques de cette ville transnationale.

Avis

« Justice et reconnaissance » : le séminaire de philosophie du droit (Ihej, Enm, Esprit) reçoit, le 17 mars 2008, Joël Hubrecht : « Victimes de crime de masse : une reconnaissance impossible ? » ; le 31 mars, Fabienne Brugère-Leblanc (professeur à l’université Bordeaux 3) : « Ce que le féminisme fait à la justice et à la reconnaissance » ; le 14 avril, Marcel Hénaff : « Justice, terrorisme, réciprocité » ; le 5 mai, Thierry Pech : « La société du ressentiment » ; le 19 mai, Denis Salas et Sandra Travers de Faultrier : « L’appel au jugement ». La séance de conclusion aura lieu le 2 juin, avec Julie Allard. Les conférences ont lieu à Paris, Enm, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur internet : www.ihej.org

En partenariat avec Esprit et la revue Urbanisme, la Cité des sciences de La Villette propose un cycle de conférences : « Où va la ville ? ». Mercredi 12 mars 2008, « La condition urbaine, à l’heure de la mondialisation » par Olivier Mongin ; mercredi 19 mars 2008, « Planète urbaine, révolution annoncée » par Jacques Lévy ; mercredi 26 mars 2008, « Les villes dans l’économie mondiale » par Pierre Veltz ; mercredi 2 avril 2008, « De la question sociale à la question urbaine » par Jacques Donzelot ; mercredi 9 avril 2008, « Kinshasa, l’urbanité chaotique ? » par Filip de Boeck ; et mercredi 16 avril 2008, une table ronde finale rassemblera Ariella Masboungi, Nicolas Michelin et Christian de Portzamparc. www.cite-sciences.fr

Dans les mois qui viennent, nous aurons l’occasion de revenir sur la période des années 1960 au sujet de laquelle les passions politiques contradictoires ont trouvé un terrain pour marquer leurs désaccords. Mais ne risque-t-on pas ainsi à se cantonner à un choix binaire (pour ou contre 68 ?), à oublier ce qu’a été la production intellectuelle de cette période ? En outre, si cette période sert de référence fondatrice pour la « radicalité » politique, comment caractériser aujourd’hui cette permanence d’un esprit contestataire, moins soucieux de la pertinence de sa lecture du monde que de prolonger une posture politique éculée. Un autre moment d’histoire intellectuelle qui mérite notre attention rétrospective est le mouvement de la Charte 77, sur lequel nous publierons plusieurs analyses, dont des textes inédits de Jan Patocka.

  • 1.

    Voir Hans Blumenberg, Paradigmes pour une métaphorologie, Paris, Vrin, 2006.

  • 2.

    Sandor Marai, les Révoltés, Paris, Albin Michel, 1992.

  • 3.

    Id., Conversation de Bolzano, Paris, Albin Michel, 1992.

  • 4.

    Id., Métamorphoses d’un mariage, Paris, Albin Michel, 2006.

  • 5.

    S. Marai, Mémoires de Hongrie, Paris, Albin Michel, 2004.

  • 6.

    Id., les Braises, Paris, Albin Michel, 1995.

  • 7.

    Id., l’Héritage d’Esther, Paris, Albin Michel, 2001.

  • 8.

    Id., Divorce à Buda, Paris, Albin Michel, 2002.

  • 9.

    S. Marai, Libération, Paris, Albin Michel, 2007, p. 163.

Joël Hubrecht

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Responsable de Programme (Justice pénale internationale / Justice transitionnelle) à l'Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Membre du Comité Syrie-Europe après Alep. Enseigner l'histoire et la prévention des génocides: peut-on prévenir les crimes contre l'humanité ? (Hachette, 2009). …

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