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Hantés par la mémoire. Introduction

octobre 2017

#Divers

La revue Esprit a déjà travaillé les thèmes de la mémoire et de la violence historique1. Elle ne l’a pourtant jamais fait sous l’angle original et fécond de la « post-mémoire », cette mémoire souterraine et énigmatique, à la fois intime et collective, qui caractérise la transmission d’un traumatisme historique à des générations qui ne l’ont pas vécu. Quelles sont les voies secrètes qu’il emprunte pour se perpétuer et maintenir ses effets chez les descendants des personnes qui l’ont subi ? Comment peut-il se frayer un chemin sur plusieurs générations et resurgir, sous forme de troubles psychologiques (anxiété, cauchemars, reviviscences, etc.) ou bien sublimé dans des expressions culturelles (recherches historiques, œuvres d’art, engagements politiques, etc.) ? Sommes-nous les gardiens du passé de nos ancêtres ? Les disparus sont-ils condamnés à être des revenants ? Comment pouvons-nous accueillir le souvenir de la violence historique en ménageant nos capacités de pensée, d’action et de création ? L’urgence de ces interrogations tient au constat sombre de la multiplication des génocides et des catastrophes collectives à la fin du xxe siècle et en ce début de xxie siècle.

Le concept de post-mémoire, proposé par Marianne Hirsch, renvoie aux rapports que des générations entretiennent avec des expériences traumatiques qu’elles n’ont pas directement connues. Comme l’écrit l’universitaire américaine : « Les événements se sont produits dans le passé, mais leurs effets se prolongent dans le présent. » Le développement récent de la science épigénétique semble fournir une assise empirique à des phénomènes qui déjouent la compréhension commune. M. Hirsch souligne néanmoins l’importance de dépasser la causalité linéaire de la transmission familiale et de ne pas donner une caution scientifique au caractère inexorable de la répétition traumatique. L’attrait de l’épigénétique doit ainsi être remplacé dans un contexte plus large, l’exploration de l’ensemble des formes d’expression culturelles d’une société donnée, en particulier celles qui nous aident à nous émanciper de la répétition traumatique. Une telle investigation permet de reconnaître que les récits, les images (notamment les photographies2) et les comportements dans lesquels nous baignons nous façonnent à notre insu. Ainsi, dans les interactions fines, des souvenirs et des affects puissants se transmettent par une voix qui tremble, un regard qui se perd dans le vide, une main qui se crispe, une impatience inexplicable… Réciproquement, les créations artistiques et culturelles travaillent les souvenirs pour les transformer : d’une génération à l’autre, l’imaginaire supplée le souvenir3.

L’étude des effets sur le long terme de la violence historique nous oblige à prêter attention à cette vulnérabilité singulière qui expose les âmes aux blessures du passé. La dette et la culpabilité des générations d’après expliquent la recherche d’une marque qui authentifie la souffrance héritée et matérialise les traces de traces – certaines pratiques de tatouage et, dans les cas extrêmes, des pratiques d’automutilation. Dans l’enquête sur les post-mémoires, il ne s’agit pas tant d’élucider ce qui est arrivé à nos parents, ni de comprendre ce qui nous affecte dans le présent, que de préparer un avenir où la répétition n’exclue pas la transformation, la nuance et l’invention. Il s’agit de penser ensemble notre vulnérabilité aux violences de l’histoire et nos capacités de réparation par les histoires que nous nous racontons, de trouver les modes d’expression – linguistiques et artistiques, mais aussi historiques, juridiques et politiques – qui permettent de panser ces blessures secrètes.

En s’intéressant à la mémoire de la violence du pouvoir colonial, de la Shoah, de l’histoire tourmentée de la Chine et de Taïwan, de la guerre en ex-Yougoslavie, du génocide des Tutsi rwandais, des violences infligées aux femmes, les textes qui composent ce dossier interrogent la possibilité d’une transformation personnelle et collective qui mise sur le temps de la culture contre la répétition impitoyable du traumatisme.

Note

  • 1.

    Voir notamment les dossiers d’Esprit : « Le poids de la mémoire » (juillet 1993), « Les historiens et le travail de mémoire » (août 2000) et « Que faire de la mémoire des guerres au xxe siècle ? » (janvier 2011).

  • 2.

    Voir Marianne Hirsch, Family Frames: Photography, Narrative and Postmemory, Cambridge, Harvard University Press, 1997.

  • 3.

    Voir Art Spiegelman, Maus. Un survivant raconte [1986], traduit par Judith Ertel, Paris, Flammarion, 1998. En France, on connaît surtout les difficultés de représenter la Shoah.

Jonathan Chalier

Rédacteur en chef adjoint de la revue Esprit, chargé de cours de philosophie à l'École polytechnique.

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Hantés par la mémoire

La « post-mémoire » renvoie à ces événements traumatiques qui se sont produits dans le passé, mais dont les effets se prolongent dans le présent. Comment les accueillir en ménageant nos capacités de pensée, d’action et de création ? Ce dossier articule notre vulnérabilité aux violences de l’histoire et nos possibilités de réparation par les histoires que nous nous racontons.