Turquie : la dérive autoritaire
À la suite du coup d’État avorté de l’été 2016, Recep Tayyip Erdoğan a lancé une très vaste opération de purge des différents services de l’État et de la société civile. La Turquie n’est pas (encore ?) une dictature, mais l’État de droit y est bien aléatoire et le régime de plus en plus autoritaire.
La dérive autoritaire du pouvoir en Turquie est patente. Les raisons sont à la fois historiques, sociologiques et conjoncturelles. Mais la volonté de pouvoir sans contrôle, sans frein de Tayyip Erdoğan, au pouvoir en Turquie depuis treize ans, et son projet de réinstituer une société pieuse y est pour beaucoup. À sa demande, les journalistes Can Dündar et Erdem Gül, du plus vieux journal turc Cumhuriyet, sont en prison sous l’accusation d’espionnage et d’intelligence avec une organisation terroriste. Ils ont publié des documents qui prouvent des livraisons d’armes de guerre aux opposants syriens par les services secrets turcs. Trente-sept journalistes sont actuellement sous les verrous et un nombre plus important sans emploi à cause des pressions exercées par le chef de l’État ou par son entourage sur les patrons de presse. Des universitaires, signataires d’une pétition appelant le retour au processus de paix dans le problème kurde et l’arrêt des violences disproportionnées des forces de l’ordre contre les rebelles dans quelques villes, sont pourchassés, toujours à la demande d’Erdoğan, par leur université et par les procureurs. Environ 1 300 procès en pénal sont ouverts pour injure au chef de l’État depuis son élection en août 2014. Toutes les chaînes de télévision diffusent intégralement son moindre discours et il en fait au moins un par jour.
Bien que la Constitution en vigueur définisse un régime parlementaire en Turquie, Tayyip Erdoğan se comporte comme le chef d’un régime présidentiel en se revendiquant de la nouvelle légitimité acquise par son élection au suffrage universel, une première dans l’histoire de la République, et réclame l’adaptation de la Constitution à cet état de fait. Son but : instaurer « un régime présidentiel de type turc, conforme aux traditions politiques en vigueur depuis mille ans ». Plus concrètement, un régime hyper-présidentiel alla turca, sans fédéralisme ni décentralisation, marqué non par la séparation des pouvoirs mais par leur « harmonie » sous le commandement du chef de l’État. Parce que la Turquie doit aller vite, dit-il, et le contrôle par les urnes tous les quatre ou cinq ans est amplement suffisant pour satisfaire les principes démocratiques. Une sorte de sultanat républicain plébiscitaire, retrouvant les traditions des premières décennies de la République kémaliste.
Les pratiques actuelles du pouvoir, avec la transformation du Parti de la justice et du développement (AKP) en une machine politique personnelle soumise aux projets de son « Père fondateur » et la suspension de plus en plus fréquente de l’État de droit, donnent un arrière-goût de ce que pourrait être l’harmonie des pouvoirs réunis dans les mains d’un caudillo alla turca. Aujourd’hui, la lutte contre la terreur est devenue un terme générique ciblant aussi bien l’État islamique, les groupuscules d’extrême gauche, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui mène une lutte armée pour la reconnaissance des droits des Kurdes et une autonomie régionale, et la communauté dirigée par Fethullah Gülen. Cette confrérie sunnite, comparable dans son projet et son organisation à l’Opus Dei, ancien très proche allié d’Erdoğan, notamment comme brise-glace de sa politique extérieure et dans sa lutte pour contrôler l’État et mater l’armée et les ténors de l’opposition nationaliste-laïciste par des procès largement truqués, est devenue aujourd’hui l’ennemi public numéro un. La confrérie est accusée d’avoir créé un « État parallèle » et d’avoir fomenté un coup d’État en lançant des inculpations pour corruption contre des proches de Tayyip Erdoğan et de quelques ministres en décembre 2014. Les membres réels ou présumés de la confrérie, policiers, juges, hommes d’affaires, journalistes sont poursuivis, incarcérés, licenciés, leurs biens séquestrés.
Plus généralement, l’« ennemi intérieur » est redevenu une accusation politique courante proférée par les fidèles d’Erdoğan et par lui-même, comme du temps des juntes militaires. Mais le dosage est plus subtil. Toutes les contestations et les critiques ne sont pas systématiquement poursuivies ou persécutées, mais toutes peuvent l’être à chaque moment au gré de l’humeur ou des manœuvres du puissant. À côté de la pression exercée par le haut, travaille aussi la pression du conformisme conservateur dans de larges pans de la société. La Turquie n’est pas (encore ?) une dictature, mais l’État de droit y est bien aléatoire et le régime de plus en plus autoritaire.
Diviser pour régner
On constate des dérives autoritaires similaires ailleurs, par exemple en Pologne ou en Hongrie, mais en Turquie elles se manifestent avec bien plus de violence et de répression. Non seulement une insurrection armée kurde perdure dans le pays depuis trente ans et des affrontements d’une extrême violence ont repris depuis l’été dernier, mais la société turque est aussi fortement clivée et vit la compétition politique comme la prolongation d’une quasi-guerre civile. En effet, les taux de participation très élevés aux élections reflètent la vitalité politique de la société turque, mais ils sont aussi l’expression d’une Kulturkampf à plusieurs dimensions. Les fractures en termes de Turc et de Kurde, de sunnite et d’alévite, de laïc et de musulman, de moderniste et de traditionaliste se superposent, et chaque camp voit dans l’autre une menace proche et bien identifiée contre son identité, son mode de vie et ses droits. Ces clivages identitaires subsument les oppositions en termes socio-économiques. Ce mille-feuille de clivages sociaux est une aubaine pour Tayyip Erdoğan et pour les conservateurs-nationalistes. Ils se retrouvent naturellement du côté de la majorité sociologique dans chacune de ces couches.
Le centre de gravité politique et sociologique de la Turquie étant largement situé à droite, dans un conservatisme musulman mâtiné de nationalisme, la stratégie de rassemblement de Tayyip Erdoğan consiste surtout à accentuer ces lignes de fractures qui travaillent depuis plus d’un siècle. Pour pouvoir retrouver la majorité perdue lors des élections du 7 juin 2015, Tayyip Erdoğan n’a pas hésité à utiliser la carte du chaos (le bilan humain a été d’environ 600 morts), de criminaliser son adversaire politique principal, le Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) dont la réussite aux urnes lui avait coûté la majorité parlementaire et de demander aux électeurs d’aller une seconde fois aux urnes pour choisir entre lui et le chaos. Il faut reconnaître que cette stratégie a donné le résultat escompté le 1er novembre.
La dynamique sociopolitique qui meut le pouvoir de Tayyip Erdoğan est bâtie sur un paradoxe : elle doit à la fois produire de la tension sociale identitaire, être le porte-parole des frustrations sociales et des peurs historiques refoulées et être en même temps le garant de la stabilité économique et politique et le porteur d’un projet de grandeur. Une équation difficile à résoudre quand les ressources de la croissance s’épuisent, que les échecs de la politique extérieure se cumulent et que Tayyip Erdoğan devient la brebis galeuse de l’opinion publique internationale. Or pour Tayyip Erdoğan et son entourage, il n’y a plus d’alternative que de rester au pouvoir. D’où le risque croissant d’enlisement de la Turquie dans une spirale de violence et de répression qui ne peut qu’aggraver ses clivages historiques et saper encore plus son unité sociale. Tayyip Erdoğan est désormais devenu le principal facteur d’instabilité de la Turquie.
- 1.
A récemment publié la Nouvelle Turquie d’Erdoğan. Du rêve démocratique à la dérive autoritaire, Paris, La Découverte, 2015.