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© J. Marchand, ITU Pictures
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Tunisie : la tentation de l'absolutisme

décembre 2017

#Divers

Unique espoir des « printemps arabes », la Tunisie semble avoir réussi le passage de la dictature à la démocratie : des élections libres et transparentes, une société civile dynamique et vigilante et une Constitution votée qui garantit les libertés fondamentales et reconnaît la liberté de conscience.

Si les évolutions politiques sont réelles, il n’en demeure pas moins qu’elles ne se sont pas accompagnées d’avancées en matière d’emploi et de lutte contre les inégalités sociales et régionales. Les classes dirigeantes qui se sont succédé depuis 2011 n’ont pas su répondre aux attentes des Tunisiens. Les habitants des ceintures des grandes villes restent à la marge et les régions de l’intérieur du pays n’ont pas bénéficié d’investissements significatifs. Quant au chômage, il a augmenté depuis la révolution (16 %, et plus de 30 % pour les diplômés).

Bien plus que la réalité des chiffres, c’est le climat d’incertitude économique qui semble condamner le système à la léthargie. Les anciens réseaux d’affaires et d’influence qui sévissaient sous Ben Ali n’ont pas été balayés par la révolution. Nidaa Tounes (l’Appel de la Tunisie), le parti fondé par Béji Caïd Essebsi en 2012 a permis leur incubation et leur renaissance, discrète dans un premier temps, avant que leurs pratiques ne s’opèrent au grand jour, gangrenant l’administration et constituant un obstacle de taille à la lutte contre la corruption.

Renouer avec le passé

Réhabilités par le chef de l’État, ces cadres de l’ancien régime sont, depuis le 13 septembre dernier, protégés par la loi. Le chef de l’État a réussi à faire voter une loi, dite de « réconciliation administrative » qui permet de suspendre les poursuites judiciaires dont font l’objet les chefs d’entreprise et les hommes d’affaires de l’ancien régime. Perçue par nombre de Tunisiens comme un recul de la transition démocratique, cette loi est dénoncée, notamment parce qu’elle empiète sur la justice et parce qu’elle restaure le passé dans son aspect le plus décrié.

En réalité, cette volonté de renouer avec le passé s’inscrit dans le projet initial de Béji Caïd Essebsi. Lorsqu’il fonde son parti, il appelle à la mobilisation pour « réhabiliter et sauver le projet moderniste de Bourguiba, pour restaurer l’État qui doit protéger les citoyens ». Il s’inscrit ainsi dans la continuité de l’histoire politique de la Tunisie indépendante et se donne pour mission de poursuivre le projet moderniste de Bourguiba. Caïd Essebsi n’est pas convaincu par les acquis de la révolution : il considère que c’est un moment de désordre qui aurait pu conduire au chaos. Durant l’été 2013, alors que la crise politique paralyse le pays, il se rapproche de Rached Ghannouchi, le leader islamiste, pour redessiner l’espace politique en substituant une bipolarité politique au pluralisme qui s’était imposé après la révolution : Nidaa Tounes reproduit et prolonge le mouvement destourien et Ennahda (parti islamo-conservateur) reste présent, si ce n’est qu’il cesse d’être dans la clandestinité. Les deux forces conservatrices se partagent ainsi le pouvoir dans un jeu politique verrouillé. En termes de communication, l’accent est mis sur le compromis entre ces formations ayant naturellement vocation à être antagonistes, sans que les deux partis ne se préoccupent de construire un projet commun pour la Tunisie en transition.

Après les élections législatives et présidentielles de 2014, Caïd Essebsi est président de la République, mais, selon la Constitution, ses prérogatives sont réduites. Le régime semi-parlementaire qui est mis en place octroie l’essentiel du pouvoir exécutif au Premier ministre. Ce déséquilibre entre les prérogatives du Parlement (Assemblée des représentants du peuple) et les pouvoirs réels du chef de l’État ne correspond ni à la culture politique de Caïd Essebsi, ni à sa personnalité. L’homme veut contrôler l’ensemble de l’exécutif et réhabiliter le passé sans être rappelé à l’ordre sur un quelconque manque de respect à la révolution de 2011.

La stratégie du fusible

Homme du passé, ayant fait ses classes dans les gouvernements de Habib Bourguiba, Béji Caïd Essebsi répond aux dysfonctionnements du pays en faisant appel aux méthodes du passé. Au cours de l’été 2016, il rend public un projet d’union nationale qui sonne comme un désaveu de la politique du chef du gouvernement Habib Essid. L’homme rigoureux, choisi pour sa connaissance de l’administration, est sacrifié sur l’autel du sauvetage du pays qui, selon le chef de l’État, ne peut s’opérer que par un changement de gouvernement. La stratégie du fusible, longtemps pratiquée par Habib Bourguiba, est remise au goût du jour, et Essid est remplacé par Youssef Chahed, un quadragénaire choisi pour mettre en application le pacte de Carthage, sorte de feuille de route relative aux priorités de son gouvernement. Par ce pacte, signé par neuf partis politiques et trois organisations nationales, Caïd Essebsi réalise un consensus entre les forces politiques sur la base de leur participation et de leur acceptation des règles du jeu. Il reproduit ce qu’avait fait avant lui Ben Ali en 1988 en mettant en place le Pacte national mais, dans le contexte de 2016, il s’agit également de faire porter aux signataires la responsabilité de la transition. Les axes du pacte de Carthage ne surprennent pas : il s’agit de lutter contre le terrorisme, de favoriser la croissance économique et le développement régional en s’attaquant à la corruption.

Au cours de l’été 2017, Caïd Essebsi va passer à la vitesse supérieure pour mettre en œuvre son projet de restauration de l’ancien régime et de consolidation de son pouvoir personnel. Il s’agit d’aller vite pour contrer la « guerre contre la corruption » que son Premier ministre entend livrer.

L’initiative de Chahed n’était pas prévisible par son mentor. Choisi pour son dynamisme et son jeune âge, l’homme devait être un exécutant et, si la lutte contre la corruption figurait bien dans le pacte de Carthage, elle n’avait pas vocation à être véritablement conduite. La campagne menée tambour battant contre la corruption, qui s’accompagne de figures médiatiques emprisonnées, permet toutefois à Youssef Chahed d’acquérir de l’autonomie par rapport à Caïd Essebsi, tout en portant un projet qui s’avère très populaire. Mais la lutte contre la corruption déstabilise autant Béji Caïd Essebsi que Rached Ghanouchi, le leader d’Ennahda, qui craignent de voir leur parti et leurs proches éclaboussés par les enquêtes menées pour la réalisation de ce projet. Il leur faut nécessairement entraver la mise en œuvre de cette politique chère à Youssef Chahed. Alors qu’il entendait former un nouveau « gouvernement de combat » pour lutter contre la corruption et entamer les réformes nécessaires à la transition politique, il se voit imposer de nombreux ministres issus de l’ancien régime, des cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (Rcd), le parti de Ben Ali.

Le 13 août 2017, Béji Caïd Essebsi allait également renouer avec la politique de Habib Bourguiba : moderniste sur les questions sociétales et résolument réfractaire à l’ouverture politique et à la démocratie. À l’occasion de la fête de la Femme, il abroge une circulaire datant de 1973 qui proscrit le mariage entre une Tunisienne musulmane et un non-musulman et réactive un débat récurrent sur l’égalité des sexes en matière d’héritage. Par ces deux mesures, le chef de l’État entend resserrer autour de lui l’opinion moderniste qui avait largement voté pour lui en 2014 et qui avait été déçue par sa politique. Trois semaines plus tard, dans un entretien donné le 7 septembre, Béji Caïd Essebsi s’en prend violemment au régime parlementaire, responsable à ses yeux de l’inefficacité du gouvernement, mettant en cause les institutions indépendantes et plaidant pour le retour d’un régime présidentiel fort et doté des pleins pouvoirs. Pour cela, il faut réviser la Constitution de 2014 et réduire les contre-pouvoirs.

Après avoir placé son propre fils à la tête de Nidaa Tounes, Béji Caïd Essebsi entend aujourd’hui revenir à un régime présidentiel fort, tout en réhabilitant le personnel politique de l’ancien régime. Si la tentation de tourner la page de la révolution n’est pas nouvelle, le chef de l’État l’exprime aujourd’hui parce que, du haut de ses 91 ans, il agit en homme pressé qui a été quelque peu fragilisé par le projet de lutte contre la corruption porté par son propre Premier ministre. Mais il le fait également parce qu’il juge le moment opportun, aucune force politique n’étant en mesure de s’opposer à son absolutisme. Privé de son allié qatari et quelque peu isolé sur la scène internationale, Ennahda continue de faire le dos rond en attendant des jours meilleurs. Quant à l’opposition tunisienne, faible et divisée, elle n’est pas en mesure de défendre le respect de la Constitution, pas plus qu’elle n’est en mesure de proposer un projet alternatif. Elle continue d’opérer au sein d’un périmètre politique tracé par le Prince.

Au plan international, la Tunisie continue d’être saluée pour le succès de sa transition, la modernité de sa Constitution et les droits, de plus en plus importants, qu’elle accorde aux femmes. Le vieil homme dispose d’un boulevard devant lui pour bloquer la lutte contre la corruption, immobiliser la justice transitionnelle, reporter les élections municipales, réhabiliter les acteurs de l’ancien régime et modifier le régime politique.