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À droite un poste du Frente Polisario (Front Polisario) au sud du Sahara occidental, à gauche une voiture de l’ONU/ PHOTO : Gregor Rom VIA WIKIMÉDIA
À droite un poste du Frente Polisario (Front Polisario) au sud du Sahara occidental, à gauche une voiture de l'ONU/ PHOTO : Gregor Rom VIA WIKIMÉDIA
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Sahara occidental : l’impossible dénouement

Pris en étau entre le Maroc et l’Algérie, le conflit du Sahara occidental pâtit de l’histoire coloniale de la région, ainsi que des stratégies d’influence (économique, culturelle, diplomatique) mises en œuvre par les parties en présence. Le contentieux a peu de chances de trouver un dénouement dans le cadre du droit international, aux dépens des Sahraouis.

Depuis 1975, soit près d’un demi-siècle, le conflit du Sahara occidental pèse sur le Maghreb dans son entier. Ce dernier conflit de décolonisation sur le continent africain oppose le Maroc aux indépendantistes du Front Polisario pour l’ancienne colonie espagnole du Sahara.

Enchevêtrement de deux conflits

L’inscription de ce conflit dans le temps et la difficulté à le résoudre tiennent au lien de ce conflit saharien avec le contentieux qui oppose l’Algérie au Maroc depuis 1962. La rivalité entre les deux grands États du Maghreb puise ses racines dans la frontière, tracée par la France du temps de la colonisation, qui aurait généreusement avantagé l’Algérie. La classe politique marocaine n’a eu de cesse de revendiquer, dès 1956, la bande ouest de ce territoire, que Ferhat Abbas avait promis au monarque marocain lorsqu’il présidait le gouvernement provisoire de la République algérienne, avant d’être évincé par Ahmed Ben Bella. Les dirigeants algériens considéreront alors que le territoire ainsi dessiné a été obtenu « par le sang des martyrs » et que rien ne sera cédé au Maroc.

Pour les Marocains, ce territoire contesté fait pourtant partie de la carte du « Grand Maroc », dessinée par Allal Al Fassi, le leader du parti Istiqlal, pour expliquer que le Maroc indépendant aurait été amputé d’une partie de ses territoires (l’Ouest algérien, le Sahara occidental, ce qui deviendra la Mauritanie et une partie du Mali), dont les populations avaient fait allégeance aux sultans marocains par le passé.

Sang des martyrs pour les uns, droits historiques pour les autres : deux conceptions du droit et de l’histoire allaient s’affronter durablement, en prenant en otage le conflit de décolonisation du Sahara occidental, puisque Alger soutient, héberge et finance le Front Polisario et les réfugiés sahraouis.

Alger et Rabat ont alors lié leur diplomatie au succès dans cette bataille, qu’ils se livrent par Front Polisario et Sahraouis interposés. L’Organisation des Nations unies (ONU), qui se voit confier le règlement du conflit saharien en 1991, échoue à appliquer un règlement type, consistant à mettre en place un plan d’autonomie pour une période de cinq ans, avant que les populations concernées ne puissent s’exprimer par voie référendaire sur la souveraineté du Sahara occidental. Les Nations unies sont confrontées à l’enchevêtrement des deux conflits et à la difficulté de définir les populations concernées.

Guerre sur le terrain de 1975 à 1979, promesse d’un référendum d’autodétermination depuis 1981, à laquelle adhère le Maroc, bataille juridique et diplomatique : rien ne permet aux belligérants de l’emporter clairement et définitivement l’un sur l’autre. Face à l’impossibilité de cette bataille définitive, les acteurs vont trouver des moyens détournés pour continuer le conflit, dans le contournement de l’ONU et en évitant le conflit militaire.

Bataille juridique contre soft power

À la fin des années 1990, le Maroc choisit définitivement une autonomie du Sahara dans un Maroc souverain comme mode de règlement du conflit, tandis que le Front Polisario et l’Algérie campent sur la position référendaire. Les options sont irréconciliables, contribuant à rendre un peu plus inextricable le conflit du Sahara occidental. Devant l’immobilisme de la situation, le Front Polisario s’engage dans une bataille juridique contre l’exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara par le Maroc. Sur la base d’un réseau international, Western Sahara Resource Watch (WSRW), qui regroupe une quarantaine d’organisations et de personnalités, il identifie les entreprises impliquées dans le transport, le traitement et le commerce des ressources du Sahara, leur demandant de cesser tout achat tant qu’une solution n’est pas trouvée au conflit. Il s’appuie notamment sur les avis que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendus en décembre 2016 et en janvier 2018, selon lesquels le Sahara occidental n’appartient pas au Maroc, mais demeure bien pour les Nations unies un « territoire non autonome ». En rendant ces avis, la CJUE invalidait notamment l’accord de pêche signé entre l’Union européenne (UE) et le Maroc : celui-ci ayant été conclu par le Maroc « sur la base de l’intégration unilatérale du Sahara occidental à son territoire, le peuple sahraoui n’a pas disposé librement de ses ressources naturelles, comme l’impose le droit à l’autodétermination ». Malgré cela, l’UE ne s’est pas montrée disposée à se brouiller avec le Maroc. Le 13 septembre 2016, l’avocat général de la CJUE se prononçait sur l’annulation de l’arrêt du tribunal, estimant que le Front Polisario, que l’UE ne reconnaît pas comme représentant légitime de la population sahraouie, « n’est pas directement et individuellement concerné par la décision litigieuse et que, partant, son recours devrait être rejeté ». Le Parlement européen a fini par voter un nouvel accord de pêche entre l’UE et le Maroc, signé à Rabat et respectant les conditions marocaines, puisqu’il concerne une zone qui s’étend au-delà des frontières internationalement reconnues par le Maroc.

Cette victoire du Maroc montre à quel point ce pays était alors soutenu par l’UE, les États membres qui la composent et les États-Unis, qui voient tous dans le Maroc un allié très utile en matière de lutte contre l’immigration irrégulière, dans la lutte contre le djihadisme ou encore ouvrant son ciel aux avions militaires dans la guerre au Mali. Fort de cet appui, le Maroc n’a pas hésité à utiliser ce levier pour obtenir de ses alliés leur reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental, que Rabat n’est pas parvenu à obtenir par les Nations unies. Le soft power marocain allait alors consister à conduire le plus grand nombre d’États à reconnaître ce qu’il appelle la « marocanité » du Sahara.

En décembre 2020, la stratégie marocaine paraît gagnante avec la signature d’un accord entre le Maroc et les États-Unis, qui stipule que Rabat normalise ses relations avec Israël en contrepartie de la reconnaissance par Washington de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Le Maroc bénéficie désormais d’un double parrainage, américain et israélien, qui lui permet de se détacher du Maghreb et de sortir du tête-à-tête avec l’Algérie. Pour autant, la victoire finale n’est toujours pas actée et le conflit du Sahara reste en suspens. Quant à la rivalité algéro-marocaine, elle se déplace du Maghreb vers l’Afrique, un terrain ancien pour l’Algérie, qui s’est distinguée par sa diplomatie et son rôle d’intermédiaire sur la scène africaine par le passé, même si la perte d’influence d’Alger ces deux dernières décennies a profité au Maroc, qui a réintégré l’Union africaine en 2017 et a massivement investi dans le secteur économique, tout en développant une diplomatie religieuse en Afrique de l’Ouest.

La reconnaissance par Washington de la « marocanité » du Sahara est précieuse pour le Maroc, lui donnant le sentiment qu’il s’agit là d’une première étape vers la reconnaissance de sa propriété sur le Sahara par de nombreux États, en particulier européens. Le Maroc entend, coûte que coûte, inciter les capitales européennes à reconnaître sa politique du fait accompli, y compris en usant d’une diplomatie du chantage (chantage à la rupture des relations diplomatiques et commerciales, chantage au contrôle des flux migratoires). Berlin et Madrid sont les premiers États à céder, sans aller jusqu’à une reconnaissance comme les États-Unis, mais en soutenant le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007. La pression marocaine se centre alors sur la France, victime d’une campagne de dénigrement dans les journaux marocains proches du pouvoir.

La diplomatie algérienne renaît de ses cendres

Alors que la stratégie marocaine semblait marquer des points en isolant l’Algérie, la guerre en Ukraine va inverser la tendance, en repositionnant l’Algérie sur la scène internationale. Adoptant la même approche que le Maroc, l’Algérie allait se rendre très utile aux États européens pour compenser le gaz russe. Les États membres de l’UE considèrent désormais que l’Algérie, producteur d’énergie, est susceptible de combler le manque à gagner en matière de gaz provenant de la Russie.

Parallèlement à sa politique gazière, l’Algérie renoue avec sa politique africaine, par l’organisation de foires commerciales (Dakar et Addis Abeba en 2022), la construction de routes (Tindouf-Zouerate), l’ouverture de liaisons aériennes et de bureaux de la Banque extérieure d’Afrique pour accompagner les investissements. Mais l’Algérie pourrait aussi jouer un rôle important au Sahel où, par le passé, elle a déjà prouvé sa capacité à négocier avec les différentes tribus de la région.

Désormais, le terrain d’affrontement entre Alger et Rabat n’est plus le Maghreb, mais bien l’Afrique. Engagé dans une guerre d’usure diplomatique qui pèse sur le conflit du Sahara, le Maroc entend contraindre les États à choisir leur camp dans ce contentieux qui oppose Rabat à Alger. Dans son discours du trône de juillet 2022, Mohamed VI affirmait que le Sahara occidental est « le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international ».

Pris en étau entre le Maroc et l’Algérie, le conflit du Sahara occidental a peu de chance de trouver un dénouement dans le cadre du droit international.

Pris en étau entre le Maroc et l’Algérie, le conflit du Sahara occidental a peu de chance de trouver un dénouement dans le cadre du droit international. L’ONU est désarmée face à Alger et à Rabat, qui réécrivent les termes de la diplomatie régionale et internationale, n’obéissant à aucune loi, ni aucune instance internationale. C’est la diplomatie du fait accompli et du plus fort, qui conduit Alger et Rabat à mettre en avant une puissance qui n’est pas toujours réelle. En effet, l’Algérie, dont les 40 millions d’habitants sont de grands consommateurs d’énergie et dont les infrastructures n’ont pas été renouvelées, a-t-elle réellement les moyens de compenser le gaz russe ? Le Maroc a-t-il vraiment les moyens de lutter contre le djihadisme ou de contrôler les flux migratoires, comme le souhaite l’UE ?

En réalité, les États occidentaux sont pris au jeu de cette rivalité, appuyant tantôt le Maroc, tantôt l’Algérie en fonction de leurs propres intérêts, sans prendre la peine d’extraire le conflit du Sahara de la rivalité entre les deux classes politiques, au mépris des Sahraouis, sans se soucier des sociétés du Maghreb et en faisant fi du poids de cette conflictualité sur l’ensemble de la région, puisqu’elle empêche durablement son intégration.

Khadija Mohsen-Finan

Enseignante à Sciences-Po et à l'université Paris III, Khadija Mohsen-Finan est également chercheure associée à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Elle est spécialiste du Maghreb et des questions méditerranéennes.

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