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Dans le même numéro

Le malaise tchèque

juillet 2006

#Divers

« Eux et nous » : comme aux temps du communisme, les Tchèques ne se reconnaissent pas dans une classe politique arrogante, corrompue et incompétente. Mais la République tchèque est désormais une démocratie dont les citoyens ne peuvent s’exonérer de toute responsabilité dans la marche des choses. C’est ce que leur a rappelé, dans un texte fort et juste, publié à la veille des élections du 2 juin 2006, l’écrivain, dramaturge et essayiste Pavel Kohout.

La vie de Pavel Kohout (né en 1928) est un condensé de l’histoire de son pays. Communiste convaincu à ses débuts, il fut un acteur important du Printemps de Prague de 1968. Signataire de la Chartre 77, il fut déchu de sa nationalité au cours d’un voyage à l’étranger et contraint à l’exil. Il vit aujourd’hui entre Vienne et Prague et poursuit son œuvre d’écrivain – le premier tome de ses mémoires est paru l’an dernier – tout en restant l’un des observateurs les plus talentueux de la vie politique en République tchèque.

Dans son article, il appelle les Tchèques à surmonter leur déprime et à ne pas se réfugier dans l’abstention. Sur ce point, il a été entendu. La participation a été de 64, 47 % contre 59 % lors des élections de 2002.

Pour ce qui est des résultats, ils traduisent la confusion qui règne dans le pays. Certes, l’Ods (conservateurs, parti de l’actuel président de la République, Vaclav Klaus) est arrivé en tête. Mais, avec 35, 38 % des voix, il n’a pas connu le triomphe espéré. Avec 32, 32 % des suffrages exprimés, les socialistes, qui avaient formé un gouvernement de coalition avec les chrétiens-démocrates et les libéraux mais ne gouvernaient, en fait, depuis quelque temps, que grâce aux voix communistes, n’ont pas connu la défaite cuisante que d’aucuns prédisaient. Les communistes sont arrivés en troisième position avec 12, 81 %. Le système électoral qui élimine les partis n’ayant pas recueilli 5 % des voix n’a permis qu’à deux autres formations d’envoyer des représentants à la chambre des députés. Il s’agit des chrétiens-démocrates (7, 22 %) et, pour la première fois, des verts (6, 29 %). Conservateurs, chrétiens-démocrates et verts ont aussitôt annoncé leur intention de former un gouvernement de coalition. Mais ils n’ont que 100 députés et il en faut 101 pour avoir la majorité d’une assemblée qui en compte 200. Ensemble, socialistes et communistes ont aussi 100 élus, soit un de moins qu’il n’en faut pour renverser le gouvernement. L’attitude des socialistes – accepteront-ils de soutenir le gouvernement et à quelles conditions – sera donc déterminante.

Hélène Bourgois

Les sondages montrent que, dans l’opinion publique tchèque, lassitude et frustration dominent. Il n’est pas d’autre pays en Europe où les habitants se disent aussi satisfaits de leurs propres accomplissements2 et aussi déçus par la gestion des affaires publiques.

Lassitude et frustration sont ainsi les constantes d’une opinion qui oscille entre irritation et exaspération. Un visiteur non éclairé qui prendrait pour argent comptant ce que lui disent les chauffeurs de taxis, les garçons de café, les coiffeurs mais aussi les médecins, les prêtres et même ses propres amis, serait rapidement convaincu qu’il y a dans ce pays une société criminelle d’une exceptionnelle efficacité dont sont membres à peu près tous les hommes politiques, juges, procureurs et autres acteurs de la sphère publique et qui escroque, trompe, détruit, opprime, siphonne, stresse et, de toutes les manières possibles, brime dix millions d’honnêtes citoyens. Des citoyens dont le vaillant silence avait témoigné de leur résistance au régime communiste jadis et qui, ayant réussi à le renverser ainsi, s’étaient jurés qu’ils ne connaîtraient plus jamais la peur, plus jamais ne commettraient de vols ou d’arnaques, plus jamais n’auraient recours à la calomnie et à la corruption et ainsi de suite. Toutes choses qui devinrent réalité à la fin de l’année 1989. Pour quelques jours. Jusqu’à ce qu’une maffia diabolique et organisée ne leur vole leur belle révolution et ne transforme ses atours de velours en une camisole de force.

Lassitude et frustration sont aussi secrétées par les médias de ce pays. Qui les suit avec un peu d’attention, ne voit en action que chevaliers sans peur et sans reproche, prêts à tout dans leur lutte pour la vérité, le droit et la liberté. Les plus jeunes regrettent amèrement de n’avoir pas vécu aux temps totalitaires : ils n’auraient pas manqué de clouer le bec au régime, vite fait bien fait. Et les plus âgés se plaignent : c’est dommage, mais personne ne leur avait demandé de le faire, car c’est bien volontiers qu’ils se seraient exécutés, ne serait-ce que pour éviter à la nation d’avoir à se défendre plus tard sans discontinuer contre les critiques d’une poignée de dissidents qui n’avaient pu se permettre de gesticuler de façon aussi hardie à l’époque que parce que, malins comme ils étaient, ils s’étaient arrangés pour savoir à l’avance comment tout ceci allait se terminer !

Lassitude et frustration sont également dues, chez de nombreux citoyens, à la disparition inattendue du rôle dominant de leur parti communiste natal et à la perte soudaine du rempart que constituait une Union soviétique qui devait assurer la paix jusqu’à la fin des temps. Tant que l’un et l’autre étaient là, tout un chacun pouvait se persuader que sans la pluie de leurs injonctions et interdictions, notre sagacité et notre habileté nationales bien connues auraient fait de nous des champions du monde dans tous les domaines accessibles à l’activité humaine. Et voilà que l’un et l’autre ont disparu depuis seize ans et que le seul championnat du monde que nous ayons gagné est celui de hockey sur glace.

Lassitude et frustration sont aussi les résultats de la mauvaise volonté que mettent les membres plus âgés de l’Union européenne à partager avec leurs frères et sœurs plus jeunes les bijoux de famille. Nous avions pris la décision de faire apport à l’Union de notre capital le plus précieux : notre suffisance. Nous méritions donc que s’ouvrent les écluses et que les différences entre le niveau de vie des membres plus anciens et le nôtre, gênantes, il faut bien le dire, surtout pour les premiers, s’équilibrent par le jeu naturel des vases communicants. À ce jeu-là, les Tchèques n’auraient pas eu à faire de pénibles efforts pour changer des habitudes de travail ou un sens de l’éthique qui avaient fait leurs preuves, et les membres anciens auraient pu apprendre nombre de recettes qui avaient déjà permis, jadis, la décomposition de l’économie sous le régime du socialisme réel. Ils auraient pu les appliquer utilement à la limitation de ces excès du capitalisme que sont, par exemple, l’assujettissement à des horaires de travail ou l’asservissement au respect des biens des entreprises3.

Lassitude et frustration sont les sentiments qui prédominent, enfin, s’agissant de la manière, bien trop ouverte, dont les organes dirigeants de l’Union traitent les demandes d’un tas d’autres pays qui veulent en devenir membres. Beaucoup de Tchèques pensent que, depuis qu’ils y sont montés eux-mêmes, la barque Europe est bien remplie. Juste comme il convient. D’autant qu’elle n’a pas vocation à devenir une arche de Noé accueillant à son bord un exemplaire de chaque nation ! Et que, depuis le sud-est du continent, des quasi-Turcs – et une imitation peut être pire que l’original – poussent et prétendent s’imposer à nous, honorables Centre-Européens. Et derrière eux les Turcs, les vrais, eux-mêmes. Pour beaucoup d’entre nous tout cela, et bien d’autres manifestations cauchemardesques encore, c’est la faute à la maffia dont il a été question plus haut. Une maffia qui, en organisant aujourd’hui des élections, pousse l’outrecuidance jusqu’à exiger des braves citoyens qu’ils légitiment ses agissements en lui apportant leur voix.

Mais trêve d’ironie ! Il faut prendre les choses au sérieux. Les sentiments que nous avons décrits ne sont, certes, le fait que d’une partie de la population seulement. Mais la cote d’alerte est atteinte et on frise le niveau d’alarme. L’histoire nous a abondamment montré le sort qui menace des sociétés trop satisfaites d’elles-mêmes, et cause la perte de citoyens libres mais blasés. Après des générations endurcies dans la lutte contre la tyrannie et la faim, les fils et les petits-fils ont tendance à perdre leurs réactions instinctives. L’enthousiasme et la célébration de leurs actes qui sont le fait de leurs prédécesseurs les énervent à tel point qu’ils réagissent par le scepticisme et, souvent, par une totale perte de foi dans les valeurs qui font que liberté et prospérité naissent ou meurent.

  • 1.

    Article paru dans le journal Pravo le 27 mai 2006, traduit du tchèque par Hélène Bourgois.

  • 2.

    Tous les indicateurs économiques sont au vert (Ndt).

  • 3.

    Allusion à des dictons courants sous le socialisme réel comme : « Qui ne vole pas son employeur – l’État – vole sa famille. »