Petr Pavel, mars 2022. Crédits : Martin Strachoň Creative Commons, Attribution-Share Alike 4.0
Petr Pavel, mars 2022. Crédits : Martin Strachoň Creative Commons, Attribution-Share Alike 4.0

L’exception tchèque ?

Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et une situation économique difficile, la victoire de Pavel sur Babis aux élections présidentielles tchèques est une heureuse exception. Le pays s’éloigne de la dérive populiste de ses voisins hongrois et polonais pour une vision résolument parlementaire de la fonction présidentielle..


La victoire nette (58, 32 %) à l’élection présidentielle de Petr Pavel, général à la retraite et ancien président du comité militaire de l’Otan, face à Andrej Babiš (41, 67 %), leader populiste et ex-Premier ministre, représente un tournant dans la politique tchèque et centre-européenne. Après une campagne qui a divisé l’opinion du fait de la stratégie de Babiš cherchant à mobiliser les abstentionnistes du premier tour, Pavel, soutenu par la coalition de centre-droit au pouvoir, a d’emblée affirmé son souci d’apaisement et de modération ainsi que son engagement européen et atlantiste, plus que jamais important dans le contexte de la guerre en Ukraine. La défaite de Babiš évite en Tchéquie la dérive « populiste », particulièrement prononcée en Hongrie et en Pologne voisines. L’issue de cette élection est importante pour ce qu’elle nous apprend sur le système politique et l’évolution de la fonction présidentielle, les thèmes et la dynamique politiques dans le contexte de la guerre en Ukraine, et la façon dont la République tchèque s’écarte du modèle de « démocratie illibérale » associé, parfois trop hâtivement, à l’ensemble des pays du groupe de Visegrád.

Modeste et digne

La Constitution tchèque est celle d’un régime parlementaire et les présidents de la République ont été, jusqu’en 2013, élus par le Parlement. Le président nomme les juges à la Cour constitutionnelle, ainsi que le Premier ministre, conformément aux résultats des élections législatives. Il peut également refuser de signer des lois (son veto peut ensuite être surmonté par un second vote des deux chambres) ; il a le droit de grâce ; il nomme les ambassadeurs et contresigne les traités. Toutefois, les tractations peu transparentes lors de l’élection à la présidence de Václav Klaus, en 2003, ont abouti à une modification du mode de scrutin pour l’élection du président, sans pour autant amender la Constitution ni renforcer les pouvoirs limités dont le président dispose – en théorie, tout au moins. De fait, le passage en 2013 à l’élection du président au suffrage universel direct a donné au chef de l’État une forte légitimité qui a encouragé Miloš Zeman, président de la République de 2013 à 2023, à exercer ses fonctions selon une lecture « élargie » des prérogatives présidentielles et souvent peu respectueuse des textes. Cela lui a valu quelques échanges tendus avec la Cour constitutionnelle, cette dernière ayant gardé son indépendance et son autorité, contrairement à ce que l’on observe en Hongrie et en Pologne.

L’élection de Pavel marque l’apparition d’une conception de la fonction présidentielle plus proche de ce que l’on retrouve ailleurs en Europe centrale (Autriche, Slovaquie, Slovénie) où le président, bien qu’issu du suffrage universel direct, respecte le caractère parlementaire du régime, ne s’implique pas directement dans la compétition politique interne, et conserve un rôle d’arbitre et de représentation en politique étrangère. Aussi, bien qu’adoubé par la coalition de centre-droit au pouvoir à Prague, Pavel se veut au-dessus des partis et prône une conception « modeste et digne » de sa fonction.

Guerre et paix

Ce qui frappe d’emblée en observant le profil des deux finalistes de la présidentielle, c’est leur passé communiste : tous deux ont été, dans les années 1980, membres du Parti communiste de Tchécoslovaquie, l’un des bastions de l’orthodoxie au sein du bloc soviétique. Le jeune officier Pavel, qui plus est, a été sélectionné pour recevoir une formation dans le renseignement, tandis que Babiš aurait collaboré avec les services de sécurité (accusation qu’il a contestée en justice). Les deux hommes ont depuis invoqué des motifs « carriéristes » et se sont en quelque sorte neutralisés sur ce sujet. Dès 1990, Pavel s’est reconverti au sein de l’institution militaire au service de la nouvelle démocratie et de l’Otan, tandis que Babiš est devenu chef d’entreprise. Sa société agroalimentaire, Agrofert, est l’un des fleurons de la reconversion de l’économie tchèque. Entrepreneur économique, il est devenu entrepreneur politique, à l’image d’un Berlusconi ou d’un Trump – pas un idéologue, comme Kaczyński ou Orbán.

La campagne a été marquée par les polémiques, voire l’agressivité, surtout de la part de Babiš, persuadé de pouvoir faire la différence en passant à l’offensive. Il a choisi pour cela deux thèmes : la guerre et la paix, d’une part, la réponse au coût social de la guerre, d’autre part. Se présentant d’abord comme le protecteur des petites gens, Babiš a dépeint Pavel comme le candidat du gouvernement et de sa politique antisociale. De fait, le pays connaît une situation difficile. Au cours de l’année 2022, l’économie tchèque a connu une croissance nulle, alors que l’inflation a atteint 17 %. Aussi, Babiš a tenté de récupérer les électeurs de la gauche, orphelins depuis les dernières élections de 2021 avec le départ des sociaux-démocrates et des communistes de l’Assemblée nationale. Cependant, même en multipliant les promesses, le milliardaire n’est pas parvenu à se faire passer pour un authentique porteur de la question sociale et à se défaire de la posture de Premier ministre gestionnaire qu’il fut.

Il restait alors l’ultime atout : faire du général Pavel un fauteur de guerre et se positionner en candidat de la paix. Se posant en « diplomate » et non pas en « soldat », Babiš a invoqué à plusieurs reprises ses rapports privilégiés avec son « ami » le président Emmanuel Macron, qui l’a reçu à l’Élysée trois jours avant le premier tour. Cette invitation du président français a choqué et a été considérée par les autres candidats, les médias et une grande partie de l’opinion comme une ingérence. Qui plus est, le soutien d’un président libéral à un candidat populiste, poursuivi en justice pour conflit d’intérêts et détournement de fonds européens, était politiquement difficile à comprendre. L’image de la France en a pâti.

Cependant, dans le débat qui a constitué un tournant dans la campagne, le « candidat de la paix » a perdu en crédibilité lorsqu’il a fallu répondre à la question suivante : « En cas d’attaque contre la Pologne, enverriez-vous nos soldats pour défendre ce pays voisin ? » En répondant par la négative, Babiš s’est vu reprocher le non-respect de la charte de l’Otan, donc de saper la confiance des voisins et des partenaires de l’Alliance, qui constitue l’ultime garantie de sécurité de la Tchécoslovaquie. L’idée d’un allié qui ne tiendrait pas ses engagements passe mal auprès des Tchèques, qui n’ont pas oublié Munich en 1938, et le lâchage des alliés français et britannique. L’écrasement du Printemps de Prague par l’Armée rouge – sans que ni Alexander Dubček, le premier secrétaire du Parti communiste, ni Ludvík Svoboda, le président de la République alors en exercice, ne donnent l’ordre de se défendre – constitue un second traumatisme encore bien présent dans les mémoires.

L’échec de la « démocratie illibérale » qui prospère en Hongrie et en Pologne constitue l’enseignement majeur de l’élection présidentielle tchèque.

En réalité, la résistance des Ukrainiens face à l’agression russe suscite l’admiration et peut-être quelques remords en République tchèque. Elle montre que la résistance, même face à un envahisseur plus puissant, est possible. Elle ne garantit pas la victoire, mais la modalité d’une défaite éventuelle n’est pas indifférente, moralement et politiquement. D’ailleurs, l’élection de Pavel, immédiatement saluée par le président Zelensky, renforce la cohésion pro-ukrainienne des centre-Européens. À l’inverse, la Hongrie d’Orbán, sur laquelle Babiš a voulu prendre exemple en faisant de la guerre le thème principal de sa campagne, reste isolée.

Une exception tchèque ?

L’échec de la « démocratie illibérale » qui prospère en Hongrie et en Pologne constitue l’enseignement majeur de l’élection présidentielle tchèque. En Slovaquie, la coalition au pouvoir vient de chuter et le tandem populiste Fico-Pellegrini peut espérer prochainement revenir au pouvoir avec, semble-t-il, une prise de distance par rapport au soutien à l’Ukraine. Sur ce sujet, il existe une différence nette entre les opinions publiques tchèque et slovaque1. Il faut dire que la coalition à Bratislava d’un parti intitulé « Les gens ordinaires » avec une formation appelée « Nous sommes une famille » représente le degré zéro de la politique ou, si l’on préfère, un populisme qui certes ne menace pas les institutions, mais qui ne propose aucune vision politique pour affronter les temps de crise. La présidente Zuzana Čaputová corrige, par son talent et sa force de conviction, ces défaillances, mais ses pouvoirs sont limités, et les derniers sondages peu encourageants. Visegrád se déconstruit tant par le divorce entre Varsovie et Budapest sur l’Ukraine que par la consolidation de la démocratie libérale à Prague. Il faudra attendre les élections slovaques et polonaises à l’automne avant d’annoncer une exception tchèque en Europe centrale.

  • 1. 70 % des Tchèques considèrent la Russie comme une menace, contre 50 % des Slovaques. De même, 36 % des Slovaques voient les États-Unis comme une menace, contre 21, 5 % des Tchèques. Voir Jan Tvrdoň, « Česko a Slovensko ve vztahu k Ukrajině : dva různé světy », Deník N, no 31, octobre 2022. La République tchèque, qui compte dix millions d’habitants, a accueilli au cours de l’année dernière près d’un demi-million de réfugiés ukrainiens.