« Munich » nous concerne-t-il ?
Ce passionnant récit nous rappelle que, pour les grandes puissances, les « petits » sont la variable d’ajustement de leurs intérêts : cela augure mal de l’avenir de l’Ukraine. La fin du droit correspond toujours à l’avènement du règne de la force.
Après sa magistrale étude sur Mussolini, Maurizio Serra s’attaque à l’un des rares événements du xxe siècle devenu un concept de l’histoire des relations internationales. En 2024, le « fantôme de Munich » hante plus que jamais le conflit russo-ukrainien. Même s’il faut se méfier des analogies historiques, nombre de ressorts comparables sont à l’œuvre quatre-vingt-six ans plus tard : droit bafoué, agression, prédation, discours de stigmatisation nourris des mêmes arguments, aveuglement, lâcheté, engagements non tenus de toutes parts, etc.
La littérature sur Munich étant pléthorique et sans éléments fondamentalement nouveaux depuis les années 19701, la détermination de l’auteur à se lancer sur un tel sujet intrigue. La quatrième de couverture nous répond : « Rendre l’événement à l’histoire » en racontant « comme jamais on ne l’avait fait l’histoire de cette conférence qui a changé le monde ». Il met donc l’accent sur les décideurs dans une tradition classique de l’histoire diplomatique. Les « forces profondes » (l’économie, les représentations du monde…) ne sont donc pas au rendez-vous, pas plus que les instrumentalisations ou les héritages : l’auteur s’attache aux faits qu’il contextualise, et principalement aux quatre « charcutiers de Munich » : Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier.
Les archives relatives à Munich ayant été écumées – d’où une bibliographie impressionnante en notes de bas de page – et les témoignages s’étant multipliés jusqu’à une date récente, en anglais, en allemand, en français ou en italien, le grand mérite de l’auteur est de les avoir exploités et croisés, avec quelques incursions dans les archives romaines. Alors que deux grandes questions restent toujours en suspens sur Munich, sur les intentions de Staline et sur l’opportunité de se lancer dans un conflit avant le renforcement du potentiel économico-militaire de l’Allemagne hitlérienne, que nous apporte ce volume très soigneusement édité ?
Dans sa belle et dense introduction qui souligne les « illusions de Munich », l’auteur part de l’idée que la disparition de la Tchécoslovaquie était pour certains en germe dès sa création, en raison de son refus de se fédéraliser. Puis suivent les portraits des protagonistes de cette histoire : l’infatué Neville Chamberlain, le fluctuant Édouard Daladier, flanqué de Georges Bonnet, qui s’abstient de présence ; quant à Mussolini, si bien décrit, il permet d’évoquer aussi l’historique des relations italo-tchécoslovaques ; le caporal Hitler, lui, poursuit sa vengeance systématique. Le bouc émissaire de l’affaire, Edvard Beneš, paraît alors dans toute sa complexité, avant que les silhouettes de Staline et de Roosevelt ne se dessinent en arrière-plan.
Maurizio Serra nous invite ensuite à avancer chronologiquement, avant, pendant et après Munich. Si sa vision de l’Empire habsbourgeois peut susciter des réserves, son retour au xixe siècle est bienvenu. Pour l’entre-deux-guerres, on retiendra l’expression « abandon par anticipation » à propos de la faiblesse franco-britannique face à l’annexion de l’Autriche. À l’approche de la Conférence défile toute une cohorte de personnages plus ou moins bien intentionnés, plus ou moins lucides. En 1938, la panique s’installe à Londres et à Paris (à la remorque des Britanniques) et les quelques tentatives « pacifistes » allemandes sont vouées à l’échec. À Prague, on veut toujours croire au soutien français et aux assurances qui sont données jusqu’à la mi-septembre. Dans cet orage qui se prépare, quelles que soient leurs qualités, les diplomates sont comme des bouchons qui flottent sur une mer agitée ou qui, parfois, vont dans le sens du vent hitlérien (comme l’Anglais Nevile Henderson). C’est à raison que l’auteur se concentre sur la relation anglo-allemande, clef de voûte des décisions de la guerre ou de la paix : « gouvernante » de Paris, Londres est sensible au « bluff » de Hitler, qui terrorise ses interlocuteurs par le verbe. Le chapitre iv offre un tableau éloquent de la conférence de Munich, un morceau d’anthologie grâce à l’art du portrait de l’auteur, tout en apportant des précisions originales sur le rôle de Mussolini, non seulement comme initiateur de la réunion, mais comme acteur majeur des accords qui en découlent. Le dépeçage de la Tchécoslovaquie inaugure le dépeçage de l’Europe. Le bilan est bien entendu catastrophique dans l’immédiat, surtout pour la Tchécoslovaquie, mais aussi à terme, comme l’invasion des ides de mars 1939 et la course inévitable à la guerre le prouvent l’année suivante.
Ces quatre cents pages fortement étayées privilégient le récit à la démonstration, plongeant le lecteur dans l’atmosphère de l’époque, dont Maurizio Serra montre l’extrême complexité et les failles abyssales. Un regret cependant : la sous-utilisation de l’abondante historiographie tchèque et slovaque qui aurait modifié certaines analyses ponctuelles (sur Beneš ou sur Emil Hácha). Ce passionnant récit nous rappelle que, pour les grandes puissances, les « petits » sont la variable d’ajustement de leurs intérêts : cela augure mal de l’avenir de l’Ukraine. La fin du droit correspond toujours à l’avènement du règne de la force. Un beau livre pour mieux connaître notre histoire mais aussi pour inciter nos contemporains à penser l’actualité.
- 1. Voir Revue des études slaves, t. 52, no 1-2, « Munich 1938 : mythes et réalités », sous la dir. d’Antoine Marès, 1979.
Munich 1938. La paix impossible
Maurizio Serra