Retour à la réalité après les élections tchèques
Les partis populistes d’extrême droite ont remporté les élections législatives d’octobre 2025 en République tchèque. La Chambre des députés sera même dépourvue de toute représentation de gauche. Les promesses non tenues des années 1990, et l’assimilation de la démocratie au capitalisme, expliquent en partie ce résultat.
Début octobre 2025, la République tchèque a organisé des élections législatives. Les sondages indiquaient un soutien croissant des électeurs pour les groupes politiques populistes et d’extrême droite, comme dans les autres pays de l’Union européenne. À bien des égards, les résultats les ont confirmés. S’il est encore trop tôt pour dire quelle sera l’ampleur des dommages que le prochain gouvernement infligera aux institutions politiques et publiques, et au tissu social dans son ensemble, le résultat des élections présente des similitudes avec ce qui se passe ailleurs en Europe.
Où sont passés les électeurs de gauche ?
Le parti politique populiste ANO, dirigé par Andrej Babiš, septième fortune tchèque selon Forbes 2025, a remporté les élections avec 34, 51 % des voix (1 940 507 votes). La coalition de droite SPOLU (ODS – Parti démocratique civique, KDU-ČSL – Démocrates-chrétiens et TOP 09), qui dirigeait le gouvernement précédent, a terminé deuxième avec 23, 36 % (1 313 346 voix), son partenaire de coalition STAN (Maires et indépendants) obtenant 11, 23 % (631 512 voix). Les trois autres partis qui ont remporté des sièges à la chambre basse du Parlement sont le parti libéral-démocrate Piráti (Parti pirate) avec 8, 97 % (504 537 voix) et les deux partis populistes et nationalistes d’extrême droite SPD (Liberté et démocratie directe, 7, 78 %, 437 611 voix) et Motoristé (Les Automobilistes, 6, 77 %, 380 601 voix). À 68, 95 %, le taux de participation a été relativement élevé par rapport aux précédents scrutins parlementaires.
Les partis traditionnels de gauche, le Parti social-démocrate tchèque et le Parti communiste de Bohême et Moravie, se sont joints à la liste des candidats du mouvement politique Stačilo ! (Assez !), qui n’a pas franchi le seuil des 5 %. Ainsi, pour la deuxième législature consécutive, la Chambre des députés tchèque sera dépourvue de toute représentation de gauche. Où sont passés les électeurs de gauche ? Depuis 2017, le parti populiste ANO a conquis la plupart des électeurs communistes et sociaux-démocrates. Compte tenu du virage nationaliste du mouvement Stačilo !, qui reprend le discours de la droite, axé sur un contrôle plus strict des frontières, sur des politiques anti-immigration et sur l’identité nationale tchèque, il n’est pas surprenant qu’il n’ait pas attiré les électeurs progressistes. Cependant, le discours public contre la gauche, toujours influent, héritage de la tristement célèbre transition capitaliste des années 1990, rend difficile l’émergence d’une nouvelle entité politique qui proposerait des solutions de remplacement fondées sur une critique de l’économie politique capitaliste et un diagnostic de gauche. Par exemple, Levice (La Gauche), qui n’avait pratiquement pas d’argent pour sa campagne, s’est retrouvé dans une position très marginale.
La Chambre des députés tchèque sera dépourvue de toute représentation de gauche.
L’interprétation courante des événements politiques se déroulant dans les pays d’Europe orientale tombe trop facilement dans un discours qui se concentre sur l’échec de la démocratisation après la chute de l’ancien « bloc de l’Est ». Cependant, il ne faut pas oublier la désillusion née des promesses non tenues du discours des années 1990, qui prônait le rattrapage de l’Occident et assimilait la démocratie au capitalisme. Les inégalités économiques persistantes et les hiérarchies naturalisées entre les citoyens de l’Union européenne se distribuent toujours suivant l’ancienne frontière politique entre les pays capitalistes et les pays socialistes. Elles restent une réalité vécue par les populations d’Europe de l’Est. Elles se manifestent dans les rencontres quotidiennes des travailleurs transfrontaliers, et dans les comparaisons entre la hausse du coût de la vie et la stagnation des salaires (Prague est par exemple l’une des villes les plus chères d’Europe si l’on compare les salaires et le coût du logement). Tous ces aspects contribuent à créer un terrain fertile pour la politique de la peur et le populisme de droite.
Corruption
Si les élections tchèques constituent un nouvel exemple de l’absence quasi totale de forces politiques de gauche sur la scène politique européenne, elles sont également un autre exemple de la normalisation des discours politiques xénophobes et racistes. Le devenir oligarchique de la politique traditionnelle légitime les liens étroits entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, rendant manifeste une corruption institutionnalisée qui était auparavant occultée.
Fin octobre, le président de la République tchèque a chargé Babiš de former un gouvernement. ANO est en train de constituer une coalition majoritaire avec le SPD et le parti des Automobilistes. Fondé en 2015, le SPD est un parti populiste d’extrême droite nationaliste dirigé par l’entrepreneur tchéco-japonais Tomio Okamura. Ce sera sa première participation au gouvernement et Okamura a été élu président de la Chambre des députés. Le parti des Automobilistes est un acteur politique relativement nouveau qui a créé la surprise en remportant la troisième place lors des élections européennes de l’année dernière. Tant sur le plan idéologique que personnel, le parti est étroitement lié à l’Institut Václav Klaus, ancien président et Premier ministre tchèque dans les années 1990 et au début des années 2000. Klaus est connu pour ses politiques de privatisation rapide et « par bons », qui ont favorisé la création d’oligarques nationaux alors considérés comme nécessaires au contrôle économique national. Ce parti nationaliste, conservateur et xénophobe de droite est officiellement dirigé par Petr Macinka, mais son principal porte-parole et président d’honneur est Filip Turek, un ancien influenceur d’extrême droite. Turek a fait son entrée dans la politique européenne avec une affaire de conflit d’intérêts, étant à la fois consultant (hautement rémunéré) pour l’industrie automobile et rapporteur au sein de la Commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie du Parlement européen.
Ces trois entités sont confrontées à de nombreux scandales et démêlés judiciaires. Par exemple, la campagne d’affichage du SPD, qui utilisait des images islamophobes pour attiser la peur, a été jugée potentiellement discriminatoire par un tribunal, bien qu’un jugement interlocutoire n’ait pas ordonné le retrait de la campagne. De plus, le SPD et Okamura ont déjà été accusés d’incitation à la haine raciale après les élections européennes de l’année dernière et, début octobre, le tribunal a de nouveau demandé à la nouvelle Chambre des députés d’autoriser les poursuites à leur encontre.
Les activités passées de Turek sur les réseaux sociaux – aujourd’hui effacées et contestées – étaient ouvertement racistes, xénophobes, islamophobes, antisémites, sexistes et homophobes. Au moment où nous écrivons ces lignes, il reste candidat à un poste de ministre, initialement des Affaires étrangères, mais, depuis fin novembre, plus vraisemblablement de l’Environnement. Néanmoins, les enquêtes des médias et l’examen public de ses déclarations passées, ainsi qu’un refus du président, pourraient compromettre ses chances. Un autre candidat controversé du parti des Automobilistes est son président, Petr Macinka, qui aspire à prendre la tête du ministère des Affaires étrangères. Il était d’abord candidat pour le ministère de l’Environnement, bien qu’il soit connu pour son refus de toute politique écologique. Sa nomination a suscité de vives oppositions de la part des médias et des organisations de la société civile. Il est révélateur que les journalistes et les médias qui mettent en avant ces questions aient été les cibles d’importantes campagnes de haine sur les réseaux sociaux.
Babiš, le leader de l’ANO, qui a déjà été Premier ministre de 2017 à 2021, est bien connu dans la politique européenne pour ses conflits d’intérêts liés à sa société Agrofert Holding, qui reçoit des dizaines de millions d’euros de subventions de l’Union européenne et de l’État. Au moment où nous écrivons ces lignes, le président tchèque insiste sur le fait qu’il ne nommera Babiš au poste de Premier ministre que si ce dernier présente un plan crédible pour faire cesser ces conflits d’intérêts. Babiš fait également l’objet de poursuites judiciaires : en juin, la Haute Cour l’a reconnu coupable de deux infractions pénales, à savoir fraude aux subventions et atteinte aux intérêts financiers de l’Union européenne. Les affaires ont été renvoyées pour réexamen devant le Tribunal municipal de Prague qui devra désormais, pour la quatrième fois, demander à la nouvelle Chambre des députés d’autoriser les poursuites à son encontre. Il est possible que la coalition entre l’ANO, le SPD et Motoristé, qui détient 108 sièges sur 200, bloque la levée de l’immunité des trois dirigeants.
Le cas de la représentation des femmes dans la nouvelle Chambre des députés peut faire figure de cerise sur le gâteau. Lors des élections de 2025, les femmes députées ont remporté un record de 33, 5 % des 200 sièges. Au sein du Parti pirate, le vote préférentiel en faveur des femmes a même radicalement modifié la représentation du parti, à la grande surprise et au grand dam de certains candidats masculins. Dans de nombreuses régions, les candidates ont remplacé les hommes en tête des listes de candidats à la Chambre, ce qui a permis aux femmes d’obtenir 14 sièges sur les 18 que compte le Parti pirate. Lorsque la situation se détériore, le vote en faveur des femmes pourrait être interprété comme une sorte de vote protestataire, traduisant chez les électeurs l’espoir qu’elles mènent une politique différente. Cependant, comme cela a été confirmé dans d’autres contextes, il n’existe pas de relation évidente entre la représentation des femmes et la démocratie, même bienveillante.
Cet article a été rédigé le 29 novembre, avant la nomination du nouveau gouvernement.