Vive le réseau !
Le réseau est incontestablement un nouveau paradigme de la politique culturelle… qui n’a toujours pas trouvé de discours pour l’incarner et le porter.
Il ne s’agit pas là de se concentrer sur l’espace numérique : ce serait une erreur que d’en faire le dernier et unique terrain d’expression publique, tout aussi monumentale que celle qui consisterait à le négliger ! Mais il faut prendre en compte la convergence forte – et d’ailleurs classique – qu’il y a entre l’environnement technique et technologique d’une civilisation et les formes qu’y prennent les relations humaines. Prendre en compte aussi la convergence entre ces formes et la réalité économique et institutionnelle. Et revendiquer la place que peut y tenir (encore) l’État, s’il sait nommer les choses et adapter ses modes d’action. Nous ne parlerons donc du numérique que pour en emprunter la forme : le réseau, l’interconnexion, la diffusion virale. Et apprécier la manière dont elle imprègne ou peut imprégner les politiques culturelles aujourd’hui.
Trois motifs ont été de ce point de vue aperçus ces dernières années, qui sont à bien des égards prometteurs. Ils trouvent leurs racines dans des pratiques anciennes, et d’ailleurs instituées par l’État culturel ; mais ils sont aujourd’hui perçus comme secondaires, voire accessoires – et de ce fait peu relayés.
Les salles de spectacle
Le premier motif est celui des réseaux de salles de spectacle. Déjà vieille idée, accrochée à celle de décentralisation culturelle. Avec l’invention des Centres dramatiques nationaux (Cdn) et des scènes nationales, la France d’après-guerre pose un triple principe. Celui de coopération entre l’État et les collectivités territoriales, appelés à participer conjointement, selon des formats plus ou moins réglementés, au financement de ces salles. Celui d’aménagement culturel du territoire, avec le souci d’assurer une présence culturelle instituée partout en France. Celui enfin de circulation des œuvres, puisque la coproduction est favorisée et qu’en tout cas une « préférence nationale » est donnée à ce réseau pour diffuser les pièces produites par l’un de ses membres.
Ce motif est néanmoins peu valorisé comme tel. Contredit par les pratiques d’exclusivité. Vilipendé comme le repère symbolique d’une forme d’aristocratie – celle du service public. Complété par le développement des politiques culturelles municipales et la multiplication d’associations aujourd’hui fortement menacées par les restrictions budgétaires. Mais aussi réinvesti par une nouvelle génération d’artistes et de programmateurs. Pas seulement pour s’adapter, pessimistes et dépités, à cette contrainte budgétaire. Mais par souci d’efficacité économique, par envie de partage de l’outil de production, de l’expérience artistique. et par volonté d’aller chercher de nouveaux publics.
Ce réseau peut certes être appréhendé avec méfiance et les nœuds de connexion artistique que sont les salles instituées craindre pour leur supposée hégémonie : il n’est que de se souvenir de l’accueil réservé au projet brutalement conçu, mal nommé, mal conduit, de l’installation de la Comédie-Française à Bobigny. Mais cette recherche d’une nouvelle forme de relations résiste à l’indifférence ou à l’inquiétude, et c’est heureux : par exemple à Avignon et à Aix-en-Provence, à travers la volonté d’une implantation des festivals mieux articulée à la réalité locale ; par exemple avec les nouveaux compagnonnages qui s’organisent en Île-de-France à partir d’une convergence artistique forte. C’est le thème prometteur de la « décentralisation des 30 km » qui se déploie et qui devrait être mieux défendu et porté par les financeurs publics.
Faire circuler les œuvres
Le second motif est celui de la circulation des œuvres du patrimoine, lui aussi pourvu d’une réelle profondeur historique : la politique des dépôts des musées nationaux ou la création des fonds d’art, à toutes les échelles des collectivités territoriales. Un motif confiné à la fonction de complément de la multiplication des musées et des centres d’art, mais qui devrait devenir une vraie alternative. Notamment pour les musées, qui courent le risque de l’inflation des grands projets – portés par l’envie de monuments du côté des édiles, par le souci de déployer les collections trop souvent enfermées dans les réserves du côté des conservateurs, mais confrontés à l’incapacité financière de les faire fonctionner et plus encore à l’ineptie que constitue l’acharnement à ouvrir de nouveaux temples quand on ne sait pas activer, transformer s’il le faut, animer pleinement tous ceux qui existent déjà partout en France. L’exemple du Pompidou-Metz est là pour nous rappeler qu’une fois passée l’euphorie de l’ouverture, il faut savoir durer, ce qui veut dire financer, accompagner, exploiter. Tout comme le Louvre-Lens fait à juste titre rêver… mais vient concurrencer quelques musées alentour, aux collections parfois merveilleuses, à distance raisonnable, mais trop oubliés de la pensée productive des acteurs culturels.
Toutefois, là encore, les promesses d’un changement de paradigme sont belles. La nouvelle loi qui traitera, entre autres, du patrimoine, devrait permettre une circulation plus souple des collections (là où elle est aujourd’hui presque exclusivement réservée aux échanges intermusées). Le ministère de la Culture a également engagé il y a quelques années une démarche axée sur les productions du xxe et du xxie siècle, qui mêle inventaire et mouvement des œuvres issues de la commande publique et des fonds d’art contemporain. Quelques projets récents enfin – orientés soit vers la résidence d’artistes, soit vers l’installation d’œuvres des collections muséales – ont pour ambition de rapprocher le monde de l’art et celui de l’entreprise, en explorant avec bonheur ce motif de la circulation. C’est là un chantier tentaculaire et fertile, qui articule conquête des publics, relation vivante à l’art, référence au quotidien (du travail), valorisation et inventaire des collections, réappropriation du thème du musée, qui est par définition le symbole du bien commun.
L’éducation artistique et culturelle
Le troisième motif est celui – aussi fondamental que fuyant – de l’éducation artistique et culturelle. Le serpent de mer par excellence. Tous ceux qui en ont expérimenté les figures diverses en savent l’efficacité merveilleuse : l’intérêt des enfants, l’impact produit sur leur vie, sur leur « être-au-monde » comme disent les sociologues ou les philosophes, la qualité du processus égalitaire. Mais jamais les moyens n’ont été dégagés pour transformer en démarche de masse les projets menés un peu partout en France. Le discours empathique est tout aussi récurrent que l’incapacité à porter une action difficile parce qu’invisible. Et, alors même que l’on sait exactement quoi faire, nous vivons la malheureuse constance d’un désinvestissement financier : de la rupture violente de 2002, venant ruiner la tentative à peine lancée du plan Lang-Tasca, au silence budgétaire de la réforme de l’école de 2013 qui, malgré la tentative de redonner un cadre souple, pragmatique, à cette ambition si peu incarnée, n’a pas su faire des nouveaux rythmes scolaires l’outil efficace de ce vrai grand projet.
Ces développements récents, épars mais orientés dans la même direction, trop souvent inaboutis ou bâclés, révèlent pourtant une manière nouvelle de répondre à quelques questions fondamentales de la politique culturelle. D’abord, la prise de conscience de l’épuisement du modèle des grands projets. Non pas parce qu’ils seraient en eux-mêmes sans intérêt, mais parce qu’ils ne permettent pas de résoudre les questions posées depuis trop longtemps et depuis trop longtemps laissées en suspens : l’aménagement du territoire, la transmission, la diffusion… ce qu’on a appelé la démocratisation culturelle.
Les trois motifs évoqués ont ainsi en partage l’objectif de la conquête du public. Il s’agit d’occuper l’espace tel qu’il existe et non plus d’en créer un nouveau, d’assurer les connexions (le réseau, toujours le réseau), d’aller là où le public se trouve (le lieu de travail, le lieu de l’éducation). Ces motifs ont en partage aussi la méthode : celle de la dissémination, de la contamination virale, du lien, de préférence au choc frontal du monument.
Mais ce mouvement capillaire est difficile à maîtriser au-delà de son lancement, et surtout difficile à percevoir dans ses réalisations. Il est largement invisible, en tout cas dans le temps court de la revendication politique et celui plus court encore de l’exploration médiatique qui, pour cette raison, continuent de limiter leur horizon à celui de l’inauguration, ramassée, accrochée à un objet iconique et de préférence visible de loin. L’enjeu consiste aujourd’hui à ne pas subir l’épuisement du modèle monumental étatique, mais à l’assumer et à le transformer en révolution culturelle. En commençant par revendiquer les trois motifs évoqués et à combattre l’indifférence – voire l’ironie – que leur opposent les pages de nos journaux. Une nouvelle génération d’élus saura-t-elle aborder ce virage, vital pour tenter massivement une autre politique sans abdiquer pour autant la moindre parcelle d’exigence artistique ? Saura-t-elle trouver les mots pour raconter cette manière d’agir, comme la République a su le faire pour son école en ne se contentant pas d’un monument de pierre, mais en élaborant un grand monument symbolique, de principe, composé d’une multitude d’atomes et, à la manière du vivant, plus subtilement efficace ? Il ne faut pas renoncer à y croire.