Abraham Lincoln, une « certaine idée » de l'Amérique


Lincoln occupe une place à part dans l’histoire américaine, comparable pour nous au statut de Napoléon ou de De Gaulle. L’élection d’Obama a donné encore plus de relief à l’accomplissement posthume de l’oeuvre d’émancipation lancée par Lincoln. Mais l’actuelle célébration du bicentenaire de sa naissance aux États-Unis donne aussi lieu à une critique historique plus élaborée, rappelant un aperçu sur les contrastes de l’imaginaire politique américain.

La célébration du bicentenaire de la naissance d’Abraham Lincoln a pris en 2009 une dimension particulière puisque, trois semaines avant la date anniversaire, Barack Obama accédait à la présidence des États-Unis. Il est impossible de dénombrer les publications (s’ajoutant aux 16 000 déjà recensées), manifestations, colloques, expositions, consacrés au président qui eut à faire face à la guerre de Sécession et qui proclama l’émancipation des esclaves noirs. B. Obama a lui-même largement exploité les parallèles entre son parcours et celui de son prédécesseur. Leur référence commune au texte constitutionnel pour surmonter les violentes divisions qui traversent la société américaine et avancer vers « une union plus parfaite » fixe une proximité profonde du point de vue de la lecture des institutions, du rapport à l’histoire américaine et du rôle du président. Mais comparaison n’est pas raison…

Lorsque Abraham Lincoln expire en avril 1865, son secrétaire ­d’État à la guerre, Edwin M. Stanton, chuchote une phrase dont on ne cesse de commenter le sens : a-t-il dit “He now belongs to the ages” ou “He now belongs to the angels?” (appartient-il désormais à l’histoire ou au ciel ?).

Aux deux répondit Tolstoï, qui décrivit Lincoln comme « un Christ en miniature, un saint de l’humanité ». Comme l’écrit l’historien James M. McPherson, auteur de Liberating Lincoln, le président est alors devenu une figure divine, le centre d’un déisme civile avec une pointe d’oracle de Delphes1. Certains chercheurs se sont ainsi consacrés à l’étude de l’iconographie lincolnienne2 et les articles abondent qui s’interrogent sur cette passion américaine pour un homme qui arrive en troisième position après Jésus et Shakespeare pour le nombre d’ouvrages qui lui sont consacrés3. Incontestablement, ses origines sociales plus que modestes, son maniement inégalé de la parole politique et sa conduite victorieuse de la seule guerre civile de l’histoire américaine, qui plus est pour une cause jugée unanimement juste aujourd’hui, placent Lincoln au pinacle du Panthéon étatsunien. Ralph Waldo Emerson, qui fut en quête de la pureté égarée de l’Amérique disait ainsi de Lincoln :

Il est la véritable l’histoire du peuple américain de son temps. Pas à pas il a marché devant eux, lentement avec leur lenteur, accélérant le pas dans le leur, le pur représentant de ce continent ; un homme entièrement public ; père de son pays, le pouls de vingt millions d’hommes battant dans son cœur, les pensées de leurs esprits articulées par sa bouche.

La France est familière de cette forme particulière de culte républicain, accordant à quelques grandes figures nationales une dimension héroïque indispensable à l’esprit de citoyenneté. À la question « Qu’est-ce que la France dans l’histoire contemporaine ? » ou bien « Qui l’incarna et la fit à son image ? », deux noms s’imposent comme évidences : Napoléon et De Gaulle. Ces figures mythiques, dans une continuité certaine l’une de l’autre d’ailleurs, sont essentielles à la conscience collective nationale, au-delà des affiliations partisanes ou des identités singulières. Leur mémoire est ancrée dans les lieux et les textes, dans la loi et dans l’art et l’on s’accorde sans peine à dire qu’ils furent les hommes les plus grands que la France aie porté et, réciproquement, les plus français des grands hommes. À l’occasion du cinquantenaire de la constitution de la Ve République, la France s’est ainsi interrogée sur la force du mythe gaullien, sa nature bonapartiste et l’historien Sudhir Hazareesingh a en cette occasion offert une réflexion remarquable sur la signification de cette double personnification du mythe d’un homme providentiel, père du « nationalisme civique » des Français4. Ainsi, de même qu’avec De Gaulle les Français se seraient viscéralement identifiés aux Gaulois, c’est-à-dire à une certaine forme d’ancestralité et d’authenticité françaises, on peut sans peine dire que Lincoln est une allégorie formidable de l’Amérique pionnière des origines, tout aussi légendaire que la généalogie gauloise de l’Hexagone.

C’est d’ailleurs une même ferveur dans la reconnaissance du héros national – « une sorte d’admiration virtuellement unanime » selon les mots de Maurice Agulhon – qui entoure outre-Atlantique la figure d’Abraham Lincoln, 16e président américain dont on fête cette année le bicentenaire de la naissance. L’avalanche de livres et de conférences données en cette occasion permet de mesurer la passion dans laquelle le pays communie avec celui qui avait une certaine idée de l’Amérique. Barack Obama, en se présentant lors de sa campagne comme l’héritier d’« Abe l’honnête », a participé de ce grand mythe en perpétuelle élaboration et donné plus de force d’évocation encore à la célébration5.

Parce que les ressemblances entre l’aura de ces hommes d’ici et de là-bas sont assez grandes pour être pensées en relation, un exercice périlleux de mythographie comparée pourrait éclairer les conditions d’engendrement de mythes politiques d’une stature inégalée. En regard de la légende napoléonienne et du mythe gaulliste, l’observation de la place symbolique occupée par Lincoln dans le champ civique américain éclaire la culture politique et civique des États-Unis. Leur grand homme est tout à la fois qualifié de « géant » et de « héros » mais symbolise pourtant l’homme du peuple, faillible et faible parfois. Comprendre cette tension à l’œuvre dans la vie et surtout dans la postérité de Lincoln offre une clé de compréhension du nationalisme démocratique américain, dont l’élection d’Obama mais aussi les town hall meetings sont les formes d’expression.

L’homme de tous les camps

Ce qui donne la mesure d’un héros national entré en légende est certes le nombre de biographies qui lui sont consacrées (Lincoln et Napoléon sont au coude à coude pour la première place) mais également la communion civique qui les entoure, rassemblant dans l’éloge les partis les plus opposés : dans les années 1930 par exemple, Abraham Lincoln fut invoqué par les militants communistes rassemblés dans la Brigade éponyme et vingt ans plus tard, le sénateur Joseph Mc Carthy se réclame de lui pour justifier sa chasse aux rouges. Il y eut de la même façon un « Napoléon de gauche » et un « Napoléon de droite » dont Jean Tulard montra qu’ils apparaissaient aux uns comme le rempart des conquêtes de la révolution et aux autres comme un tyran confisquant les libertés6. Lorsqu’il s’étonne de la bienveillance de la gauche à l’égard du général de Gaulle, Sudhir Hazareesingh identifie l’une des grandes caractéristiques du héros national, une unanimité qui signale qu’attenter à la mémoire de l’individu serait porter la main sur les valeurs suprêmes qui unissent les citoyens. Ainsi, Lincoln incarne à lui seul la liberté et l’unité et sans doute détrône-t-il George Washington dans sa symbolisation de la démocratie.

Français et Américains n’ont pas, loin s’en faut, le même imaginaire mémoriel et leurs passions politiques diffèrent singulièrement. Pourtant, si l’on croit souvent que l’égalité est la valeur maîtresse des Français, celle de l’unité, si chère aux États-Unis, est une part également matricielle de mémoire hexagonale. Ainsi, les historiographes conquis de Napoléon soulignent qu’il fut l’homme qui, avec le Concordat, le retour des émigrés et la paix d’Amiens, avait à cœur la réconciliation du pays. François Furet écrivit à ce propos que la France moderne naquit de Napoléon car il incarnait la grande réconciliation mythique entre Louis XIV et Robespierre.

De Gaulle, quant à lui, ne cessa jamais d’appeler à l’unité nationale : le 18 juin 1940, sur la place de l’hôtel de ville le 25 août 1944, face aux alliés, face aux périls de la guerre froide, face à l’Algérie en révolte, face aux étudiants insurgés… S’il aimait la fleur de lys, c’est parce que disait-il : « La France fut faite à coups d’épée. La fleur de lys, symbole d’unité nationale n’est que l’image d’un javelot à trois lances. » Ces hommes, Napoléon, De Gaulle et Lincoln ont donc en commun cette dimension essentielle, ils incarnent la réconciliation nationale et ne craignaient pas le recours à la force pour la garantir. Ils sauvèrent leurs nations des tensions internes qui les menaçaient d’imploser et allèrent à la guerre en son nom : c’est parce qu’il a sauvé l’Union de la décomposition que Lincoln domine de sa stature tous les autres patriotes américains. Mais cela ne peut suffire à comprendre comment le destin de Lincoln est devenu une allégorie de l’idée américaine elle-même.

Le libérateur de la nation

S’il faut, à en croire Raoul Girardet, une guerre et ses périls pour voir surgir un homme providentiel et le spectre de la désunion nationale pour que celui-ci devienne un héros, alors Lincoln fut, après Bonaparte et avant De Gaulle, un joli cas d’école. Abraham Lincoln est appelé dans tous les livres d’histoire et dans les conversations anodines « le grand émancipateur » et tout se passe comme si, à rebours de la vérité factuelle, l’expression s’appliquait à tout le pays. En effet, l’émancipation en tant que telle fut celle qu’il accorda aux Noirs du Sud révoltés en septembre 1862 puis à ceux de toute la nation en 1865. Cette expression consacrée a posteriori semble suggérer que le peuple dans son ensemble lui est reconnaissant de sa conduite de la guerre civile afin de sauver l’Union mais, surtout, de l’avoir libéré de la honte d’un l’esclavage largement consenti par les pères fondateurs. Martin Luther King Jr. reprendra la même dialectique un siècle plus tard lorsqu’il suggéra que les droits civiques libéreraient tout autant la jeunesse blanche que les Noirs eux-mêmes des pathologies du pays. Sacrifice et Salut sont engagés dans un pas de deux rhétorique qui permet de mener la guerre et de penser la paix. La guerre de Sécession fut une plongée en enfer mais Lincoln sut, de Springfield à Washington, offrir le discours de la rédemption.

Membre du parti républicain, défavorable à l’esclavage pratiqué au Sud et potentiellement dans les nouveaux États conquis à l’Ouest, il pressent comme nombre de ses contemporains que la guerre avec un Sud attaché à une institution qui la définit et surtout la nourrit est inéluctable. Dès son entrée en fonction en 1861, le conflit gronde. En 1862, Lincoln qui ne peut contenir la fission écrit que s’il pouvait sauver l’Union des États américains sans avoir à libérer le moindre esclave, il le ferait de bon gré mais cette option n’est guère envisageable7. Sa priorité fut toujours de préserver la cohérence de la nation léguée par George Washington et sa formation d’avocat accentue encore sa vénération pour la Constitution. Lincoln ne prononçait jamais les mots « confédérés » ou « Sécession » car les « insurgés » n’étaient selon lui que des ennemis de l’intérieur. Comme le fit en France un général premier consul, il mata dans le sang les bataillons de concitoyens qui résistaient au Zeitgeist et c’est sur le charnier de Gettysburg qu’il incarna « l’Esprit à cheval ». Son horizon était en effet l’universel. Dans sa correspondance, il exprime son inquiétude devant la défaite de la démocratie à travers le monde dont son pays apparaît comme le dernier, bien que fragile, rempart. Le philosophe John Stuart Mill partageait avec Lincoln la certitude que « la victoire du Sud donnerait du courage aux ennemis du progrès et affaiblirait au contraire l’esprit de ses amis partout dans le monde ». À l’opposé du spectre idéologique, le jeune Karl Marx écrivit à Lincoln pour lui tenir le même langage : les yeux du peuple européen en quête de liberté sont tournés vers les armées de l’Union8. Le sort de tous les peuples opprimés dépend, pense Marx, de sa victoire. Il y a donc chez Lincoln une articulation fondamentale entre la victoire militaire, la préservation de la flamme démocratique et la grandeur nationale. Et c’est dans la Constitution américaine que résident les ressources permettant de réaliser cette articulation.

L’héritage constitutionnel

Napoléon tenta d’unir son pays puis son empire par la lame mais y parvint par le Code civil et le verbe révolutionnaire. De Gaulle sauva la France de deux crises et, si cela ne lui avait été refusé en 1946, la réforme des institutions aurait parachevé la libération du territoire, mouvement à deux détentes conforme à sa vision qu’il obtient en revanche en 1958.

Ces hommes se veulent donc les chevaliers d’un texte sacré mais laïque dont seul Napoléon trahit véritablement l’esprit. De Gaulle calcula certes habilement son retour de 1958 mais il avait à cœur de ne jamais sembler « commencer une carrière de dictateur », prisonnier, semble-t-il, du spectre du 2 décembre. Lincoln ne troubla jamais le rythme parlementaire et seule la suspension temporaire de l’Habeas Corpus en pleine guerre contrevint à son rigorisme légaliste. À ses yeux, l’idéal de justice porté par la nation est tout entier contenu dans ses textes de lois et la force de la république que Lincoln nomme le « gouvernement du peuple » est de résister aux assauts des insoumis. Respecter la loi et la faire correspondre aux exigences du temps par des inflexions dont il se porte garant est sa ligne de conduite. Il est frappant de relever que sa moralité politique est célébrée avec la même vénération que celle du général de Gaulle, dont on aime à dire qu’il payait de sa poche les goûters de ses enfants à l’Élysée. Cette forme d’éthique politique, une droiture à bien des égards idéalisée, s’exprime dans le physique de ces deux hommes, grands et sèchement charpentés.

On peut ainsi comprendre qu’en émancipant les esclaves (13e amendement) et en abolissant l’esclavage (14e amendement), Lincoln se voulait tout autant conservateur efficace et pragmatique que progressiste. Cette ambivalence de l’éthique de conviction prend une forme toute particulière chez un Lincoln vénéré par les Africains-Américains qui ignorèrent pour la plupart ses propos convenus sur l’inégalité irréductible entre Noirs et Blancs et autres poncifs racistes. Leur héros vomissait l’esclavage mais ne fut jamais pour autant un militant abolitionniste. Au contraire, il craignait la zizanie politique qui en découlerait et préférait le déplacement des Noirs américains hors du pays : il tenta en effet de convaincre les représentants afro-américains invités à la Maison-Blanche en pleine guerre que le sort de leurs compatriotes serait bien meilleur s’ils reprenaient le bateau pour l’Afrique ou quelqu’île perdue. Il fut tout aussi équivoque lorsqu’il accorda après 1862 aux États esclavagistes membres de l’Union de garder, eux, leur main-d’œuvre noire en servitude. Dans l’esprit de Lincoln, le but essentiel de la libération des Noirs était de court terme : l’augmentation immédiate du nombre de soldats unionistes. Il en fut de l’Amérique noire libre comme de la France libre : une figure de rhétorique performative : dire l’union est l’avoir.

Le mariage improbable entre le légalisme institutionnel proclamé et le déni du démembrement national est au cœur des stratégies politiques de Napoléon Bonaparte, de l’homme du 18 juin 1940 comme de Lincoln. La révolution, La France et L’Union deviennent les causes de tout un peuple et en leur nom, il ne peut y avoir de fractures dans le pays car elles n’auraient pas davantage de sens qu’une « maison divisée contre elle-même ». Ces trois hommes ont donc été des hommes de guerre et des législateurs qui ont renoué avec l’héroïsme, incarnant au fil de l’épée et du verbe la résistance de la culture sur la sauvagerie. L’Ode à la République et le respect scrupuleux du protocole n’empêchèrent néanmoins pas les accusations de dérives tyranniques et ils furent plus que leurs prédécesseurs l’objet d’attaques et même de haine d’une rare virulence. Leur grand dessein politique commun était une forme de libération populaire portée par le drapeau national mais dépassant les frontières du pays. Comme le soulignent les historiens, « Napoléon tirait sa légitimité politique du peuple et… ses plébiscites étaient des institutions complètement révolutionnaires pour l’époque9 » et il n’est pas absurde de penser en relation le processus qui mena Lincoln à l’émancipation des esclaves au cheminement de De Gaulle vers la décolonisation, de l’Algérie en particulier. Ils étaient en réalité les porteurs d’un bouleversement culturel sans précédent derrière une apparence de gardien du temple. Tous deux furent qualifiés de traîtres et de racistes, de tyrans. Tous trois furent les victimes, à plusieurs reprises, de tentatives d’assassinat. Leurs morts offrirent aux littératures nationales leurs plus beaux textes : Victor Hugo lors du retour des cendres, Malraux lors des obsèques du général de Gaulle, le poète Walt Whitman pour Lincoln qui lui consacra le célèbre O Captain! My Captain10!

Sudhir Hazareesingh dessine à juste titre le portrait du grand homme de France qui doit incarner « le culte du pouvoir charismatique et de l’État ; la politique comme religion civile ; l’affirmation de la souveraineté populaire ; la célébration de la grandeur nationale ; la mémoire héroïque de la guerre ; la prédominance de l’intérêt général sur les intérêts particuliers, l’attrait permanent de l’homme providentiel11 ». La plupart de ces ingrédients sont réunis dans le personnage que le culte civique américain a élaboré depuis deux siècles mais il existe une différence essentielle : Lincoln n’éprouvait aucune méfian­ce vis-à-vis de la représentation populaire et n’a jamais voulu se protéger des instincts de la foule, ni institutionnellement ni personnellement. Il n’y a jamais eu de « bonapartisme » américain mais il y eut pourtant une « ténébreuse affaire » qui mena à l’assassinat du président. Son entrée en gloire et la martyrologie qui entoure sa personne depuis sont remarquables.

Les mythes rétrospectifs doivent être relus et il est du devoir des historiens de soumettre à la question les figures unanimes de commandeurs. Si, pour Hazareesingh « la force du culte napoléo-gaullien souligne la remarquable fragilité de l’imaginaire en France », la force du culte démocratique aux États-Unis est d’autant plus passionnée que ce culte contient sa propre négation : c’est au cri de Sic semper tyrannis, que James Wilkes Booth porte le coup fatal qui aura raison de la vie du grand Lincoln. À cet égard, il est frappant de constater que seul Lincoln fait l’objet d’une inquisition permanente depuis le jour même de sa mort.

Un grand émancipateur ?

« Il n’y a pas de mythe sans complexité ou obscurité. Alors le personnage peut devenir le moteur de tous les messages et de tous les fantasmes, alors l’imagination peut le modeler à sa guise. » Ces propos de Jean Tulard sur Napoléon correspondent parfaitement au phénomène extraordinaire qui entoure Abraham Lincoln. L’Amérique n’ignore rien de ses failles et de ses manquements et, loin des bienveillantes hagiographies françaises12, elle s’adonne à un réquisitoire d’autant plus débridé qu’il n’érode finalement guère la stature du grand homme. Dès sa mort le 15 avril 1865, un sentiment d’exaspération devant l’apothéose du défunt commence déjà à s’exprimer et, comme l’écrit William Lee Miller dans son ouvrage remarquable13, la transfiguration du président en martyr de la Nation a eu pour conséquence immédiate une crise iconoclaste : même son associé William Herndon refuse d’être son Las Cases et renonce à son projet de livre, tant lui coûtait l’idée de prêter sa voix au concert des pleureuses et des éloges. Aujourd’hui, plus que jamais, sa vie et son œuvre sont passées au crible, avec un intérêt particulier porté à la « vérité » de son engagement pour la cause des Noirs.

Il est tout particulièrement stimulant de suivre les péripéties de la relation passionnée entre les Africains-Américains et le président rédempteur qu’ils ont consacré dès 1865 avant de s’en détacher. Les incessantes discussions autour de l’héritage véritable du président et le constat terrible mais indiscutable qu’un siècle après sa mort ils n’avaient toujours pas vu se réaliser la promesse lincolnienne, tendirent à modérer les élans patriotiques des Noirs américains au moment de la lutte des droits civiques. À un Dr King qui se place sous le parrainage de Lincoln mais qui se heurte à une redoutable résistance de l’Amérique blanche, Malcom X oppose que celui qui a usurpé le nom de « Grand émancipateur » n’était juste qu’un « Blanc de plus ». En 1968, l’article retentissant de Lerone Bennett Jr. (essayiste noir américain) brisa un tabou en osant déboulonner l’idole : à la lumière des travaux publiés dans les années 1960, le papier rageur répondait par l’affirmative à la question : « Lincoln était-il un raciste ? »

La frénésie de réappropriation mémorielle depuis sa mort culmine cette année avec la célébration du bicentenaire de sa naissance et si l’on encense bien entendu le héros patriotique, certains de-ci de-là entendent écorner l’idole. Dans un nouveau documentaire de Pbs, Looking for Lincoln, l’intellectuel afro-américain Henry Louis Gates, professeur à Harvard, relança ainsi le débat autour de l’opportunisme de l’engagement de Lincoln en faveur des Noirs alors que l’ouvrage passionnant d’un de ses collègues, John Stauffer, Giants: The Parallel Lives of Frederick Douglass and Abraham Lincoln raconte la relation extraordinaire entretenue par le président avec le plus grand intellectuel noir de son temps. Frederick Douglass, ancien esclave devenu un orateur exceptionnel, fut à la fois son défenseur et son contempteur. Comme la plupart des Noirs, il est reconnaissant au président défunt d’avoir aboli l’esclavage au Sud et il est présent lors de l’inauguration du premier Mémorial élevé en son hommage, qui fut entièrement financé par l’argent des Noirs libres. Mais lorsqu’il prend la parole en ce 14 avril 1876, il parle d’un homme qui fut avant tout « le président des Blancs14 ». Le mémorial lui-même est d’emblée critiqué car l’ancien esclave représenté par la statue est à genoux devant un Lincoln en majesté. Les intellectuels noirs ont donc depuis longtemps souligné les ombres d’une légende et les silences de l’histoire officielle. Aujourd’hui, dans le sillage de Gates, historiens noirs ou non signalent par leurs travaux que le temps de la sortie du mythe est venu.

L’un des plus grands et des plus respectés des historiens américains de notre époque, Eric Foner, achève en effet de donner sa pleine légitimité à la remise en cause historiographique et donc morale du grand homme. Décidé à « chasser Lincoln de son piédes­tal », il s’apprête à publier The Fiery Trial: Abraham Lincoln and American Slavery et en donna l’esprit en novembre, à l’occasion de trois conférences prestigieuses, les William E. Massey Lectures à Harvard. Lui, vénérable président des trois associations officielles d’historiens, est venu dire que la vision téléologique de l’histoire de l’émancipation, qui veut que, parce qu’il amenda la constitution en 1865, Abraham Lincoln ait toujours été intrinsèquement et viscéralement humaniste, n’était qu’un sophisme. Non, Lincoln ne rachète pas totalement l’Amérique de ses crimes.

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Barack Obama, en prêtant serment sur la Bible utilisée par Abraham Lincoln en 1861, en paraphrasant fréquemment son illustre prédécesseur et en ayant annoncé sa candidature sur les terres mêmes de Lincoln, participe plus que ses prédécesseurs du culte civique : il sait le pouvoir des images et des mots et connaît les grands totems nationaux. Les Américains sont devenus citoyens et compatriotes avec Lincoln comme les Français avec Napoléon puis De Gaulle.

Si l’on consent avec Hazareesingh que le culte républicain que la France a voué à Napoléon et à De Gaulle trahit l’acceptation tacite de « zones d’ombres dans la conscience collective nationale » et s’il est indéniable que la France rechigne − à la différence des États-Unis − à passer au crible de l’analyse et de la critique les fautes et les manquements de ces grandes figures et à regarder en face ses passés qui ne passent pas, la mémoire américaine est loin d’être exemplaire. La gloire de Lincoln jette en effet un voile pudique sur la cause de son martyre : la fibre réactionnaire d’une Amérique toujours prête à « rafraîchir l’arbre de la liberté dans le sang des patriotes et des tyrans15 ». Le Sud sécessionniste n’était pas un ailleurs et James W. Booth n’était pas un terroriste étranger mais un produit du cru. Lincoln fut le pourfendeur de cette part rance de l’âme nationale que l’on a cru morte avec lui. C’est certainement ce qui rend impossible sa dégradation mémorielle, il a épargné à l’Amérique la douleur de l’examen de conscience.

À ceux qui cherchent dans le passé les leçons aptes à s’appliquer à notre temps, Abraham Lincoln et ses innombrables épitaphes offrent envers et contre tout une raison de s’enthousiasmer pour la démocratie : on peut être un héros national en terrassant l’argument conservateur de la « spécificité culturelle » de l’identité nationale, dénoncé comme sophisme des puissants. Il faut souhaiter que Barack Obama fasse sien ce grand enseignement lincolnien.

  • *.

    Américaniste, Sciences Po, auteur de Homérique Amérique, Paris, Le Seuil, 2008, voir dans Esprit : « Les bonnes paroles de Barack Obama », décembre 2008.

  • 1.

    James M. McPherson, “Liberating Lincoln”, dans New York Review of Books, 21 avril 1994, vol. 41, no 8.

  • 2.

    Voir Merrill Peterson, Lincoln in American Memory, Oxford University Press, 1995.

  • 3.

    Ouvrages en anglais.

  • 4.

    Sudhir Hazareesingh, « De Gaulle et le mythe napoléonien », La Vie des idées, 15 février 2008.

  • 5.

    On trouve sur l’internet une étonnante image des deux visages d’Obama et de Lincoln, fondus l’un dans l’autre pour ne former qu’un.

  • 6.

    Outre ses ouvrages de référence : Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1977 ; Napoléon : les grands moments d’un destin, Paris, Fayard, 2006, on peut se référer à : « Napoléon ou le mythe littéraire par excellence », Revue des anciens élèves de l’Ena, numéro hors série « Politique et littérature », décembre 2003.

  • 7.

    Lettre à Horace Greely. La traduction de ses principaux écrits est offerte par Bernard Vincent dans l’anthologie : Lincoln, le pouvoir des mots, Paris, éd. de l’Archipel, 2009.

  • 8.

    L’intégralité de la lettre est disponible sur : http://www.marxists.org/francais/ait/1864/12/km18641230.htm

  • 9.

    S. Hazareesingh, « De Gaulle et le mythe napoléonien », art. cité.

  • 10.

    “O Captain! My Captain! our fearful trip is done, The ship has weather’d every rack, the prize we sought is won, The port is near, the bells I hear, the people all exulting, While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring […].” Traduction du poème, d’après l’édition définitive du recueil Feuilles d’herbe, par Léon Bazalgette, Mercure de France, 1922, 2 vol. : « Ô Capitaine ! mon Capitaine ! fini notre effrayant voyage, Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné, proche est le port, j’entends les cloches, tout le monde qui exulte, En suivant des yeux la ferme carène, l’audacieux et farouche navire. »

  • 11.

    S. Hazareesingh, « De Gaulle et le mythe napoléonien », art. cité, p. 3.

  • 12.

    Le récent livre de Benjamin Stora, Mystère de Gaulle. Son choix pour l’Algérie (Paris, Robert Laffont, 2009), rompt salutairement avec cette tendance.

  • 13.

    William Lee Miller, Lincoln’s Virtues: An Ethical Biography, Knopf, 2002.

  • 14.

    “He was preeminently the white man’s President, entirely devoted to the welfare of white men. He was ready and willing at any time during the first years of his administration to deny, postpone, and sacrifice the rights of humanity in the colored people to promote the welfare of the white people of this country.”

  • 15.

    Cette expression de Thomas Jefferson fut reprise par le terroriste Thimothy McVeigh et par certains extrémistes anti-Obama lors des Town Hall Meetings de l’été 2009.