Les bonnes paroles de Barack Obama
L’art oratoire du nouveau président américain a étonné durant sa campagne. Sans céder aux envolées rhétoriques, il sait pourtant toucher ses auditeurs. Ses emprunts à la tradition pastorale et aux souvenirs des luttes pour les droits civiques sont manifestes mais mis au service d’une évocation plus large de l’histoire américaine. Ce qui témoigne de sa capacité à intégrer dans sa parole même le dépassement des clivages culturels, identitaires et raciaux.
L’art du langage de celui qui n’était encore il y a peu qu’un candidat en campagne a charmé ses auditeurs jusqu’à la victoire. Obama a conquis le pays par sa parole et, au soir du 4 novembre, son “Yes we can!” (« Oui, nous pouvons ») a vibré avec une telle intensité que l’homme et le moment historique se sont alors confondus dans un même souffle. La foule de Chicago et le pays démocrate tout entier ont scandé ces mots qui symbolisent à eux seuls la persuasion inédite opérée par Obama : une séduction par l’oreille. La force de cette exhortation, “Yes we can!”, Barack Obama ne la doit ni à la jeune plume talentueuse qui rédigea nombre de ses discours1, ni à la séduction facile d’un slogan fédérateur. La magie de la parole d’Obama vient d’une conjugaison subtile entre une écriture, poétique à bien des égards, inspirée à la fois par une rhétorique entendue jadis chez ceux des grands discoureurs américains dont les adresses sont des monuments de la geste nationale (celles de Lincoln ou des Kennedy), par un talent littéraire inné mais, surtout, par des techniques largement empruntées à la tradition africaine-américaine des harangues et des sermons.
Et pourtant, ce don de la parole publique lui valu sarcasmes et attaques. Ses adversaires raillèrent de vaines paroles, qui ne seraient que « platitudes » face aux responsabilités politiques2, et lui rappelèrent doctement que la « poésie de campagne » ne vaut rien face à la prose de l’art de gouverner3. À une Hillary Clinton qui fit de lui un beau parleur, il répondit : « Il est vrai que je fais de bons discours et alors ? Que faudrait-il que je fasse ? » Non seulement il ne s’excusa pas mais il ne renonça jamais à sa signature verbale, pourtant bien éloignée du parler populaire qu’on réclamait de lui.
Le style oratoire de Barack Obama durant cette campagne a tout d’abord singulièrement tranché avec celui de ses opposants. Hillary Clinton, qui tenait à rompre avec son image de femme froide et arrogante, a savamment distillé ses failles, usant à l’occasion d’un brin de pathos mais elle a surtout veillé à tenir des discours opérationnels, asexués, annonçant dans la langue requise – celle des travailleurs – le contenu précis de son programme. Sa voix parfois jugée désagréable dans ses intonations les plus haut perchées ajoutait d’ailleurs à l’image de rugosité de son savoir-faire. Elle apparaissait, dans des tailleurs uniformes qui figuraient un bleu de travail, comme une ouvrière de la politique. L’art de convaincre ne tolère en effet, selon les Clinton, aucune joliesse ni le moindre « conte de fée », comme le persifla l’ancien président destinant sa flèche à Obama4. John McCain quant à lui fut plutôt piètre orateur, son usage systématique du préalable « mes amis » trahissant par exemple un tic de langage déjà partagé par Nixon et Ford. Ses laïus souvent convenus, ses mimiques et gesticulations mécaniques (dues bien sûr à son handicap mais aussi à sa difficulté à utiliser le téléprompteur) n’ont jamais électrifié les foules. Obama détonnait d’autant plus qu’il rompait également avec la langue de ses prédécesseurs. George Bush n’était pas dénué de talent rhétorique ; il travailla habilement son accent traînant et son registre de langage, celui du « bon gars bien de chez nous », allié à des envolées typiques du pasteur blanc du Sud. Son parler est roturier comme le fut également celui de Bill Clinton. Ce dernier, remarquable orateur, dialoguait dans une tonalité familière et conviviale, privilégiant, comme Ronald Reagan avant lui, le mode de la conversation5.
La tradition pastorale
Barack Obama a renoué avec la tradition que l’on croyait tombée en désuétude de la déclamation politique. C’est par elle qu’il conquit en 2004 son statut d’étoile montante du parti et qu’il suscita l’euphorie d’une bonne partie du monde. Ses mots et sa voix ont sorti l’Amérique du répertoire politique auquel elle était habituée et l’ont envoûtée. La romancière Toni Morrison, qui annonça tardivement son soutien à Obama, explique aujourd’hui que ce ne fut certainement pas par affinité raciale qu’elle s’engagea résolument pour lui mais mue par la conviction que Barack Obama était « un poète6 ». Que la plus grande voix littéraire des Noirs d’Amérique soit sensible à la prose d’Obama est un hommage, bien qu’elle s’en défendrait sans doute, à la couleur – dans les deux sens du mot – de la voix du sénateur de Chicago.
Car c’est tout d’abord sa voix de baryton, qu’il utilise comme un musicien, qui capte l’auditoire d’Obama. Cette voix grave et cette tessiture basse suggèrent l’autorité mais, plus encore, par le timbre et le grain, le baryton est capable de provoquer une émotion physique chez l’auditeur. Deux professeurs de chant lyrique interrogés par Salon soutiennent que cette identité vocale fut un élément décisif dans la séduction opérée par Obama, en particulier chez des cols bleus qui auraient été sensibles à une voix plus patriarcale que le physique juvénile du candidat ne le laissait supposer7. Traditionnellement en effet, le baryton est un soliste, un charmeur de foule, il prend ses auditeurs « aux tripes » et ses prestations sont des expériences mémorables. Roland Barthes, qui avait intitulé un recueil de ses entretiens le Grain de la voix8, écrit ailleurs que « le grain de la voix… est un mixte érotique de timbre et de langage, et peut donc être lui aussi, à l’égal de la diction, la matière d’un art9 ». Ce pouvoir un peu érotique de la voix du baryton, sublimé en effet par l’art de la diction, fut personnifié sans égal par Martin Luther King Jr. : les musiciens interrogés par Salon soulignent qu’une telle voix, qui ne peut se concevoir que comme un « don de Dieu », est par excellence celle du prêche.
Or, il fut difficile en écoutant les meilleures prestations publiques du sénateur de l’Illinois, de ne pas percevoir l’inspiration venue des pasteurs noirs qui ont marqué son existence comme celle des Noirs d’Amérique, et en particulier, celle du docteur Martin Luther King. Ce dernier, lui-même interprète grandiose d’une longue tradition pastorale, fut le modèle rhétorique du jeune candidat. Il lui emprunta son emphase, sa cadence et le lyrisme extatique propre aux prédicateurs baptistes noirs. Cette réinterprétation agaça d’ailleurs au début de la campagne l’intellectuel africain-américain Cornel West qui, avant de se rallier, s’irrita qu’Obama mime l’éloquence du pasteur et lui reprocha sa récupération de la célèbre formule “the fierce urgency of now” (l’urgence farouche de l’instant). La plupart des pasteurs noirs se sont d’ailleurs engagés auprès d’Hillary Clinton, goûtant peu cette « modernisation » des prophéties de commandeur.
Obama revisita, il est vrai, avec un incontestable talent, les prouesses oratoires de celui dont il se réclama à plusieurs reprises. L’écho de la parole de King résonna singulièrement lors du discours tenu le jour de sa défaite dans les primaires du New Hampshire. Il y clôt son survol de l’histoire américaine par ce moment suspendu où « un King nous a emmené vers le haut de la colline et nous a montré la terre promise ». Le messianisme d’Obama vient de l’idée suggérée que l’histoire s’est arrêtée en 1963.
Il reprit donc, avec le flambeau, l’éloquence propre à l’Église noire dont en particulier la grandiloquence enflammée et la confusion entre ici-bas et l’autre monde, qui provoquent le transport mystique des fidèles10. Cette langue est à la fois celle des Negro Spirituals11 et du Gospel, celle du pupitre et de la rue, ordres spirituels et temporels étant confondus depuis l’origine de l’histoire afro-américaine. Obama n’est pas révérend mais il connaît le pouvoir des évocations sacrées que sont les homélies de King. Comme lui, il fait chanter ses phrases par l’allongement des voyelles, le glissement des consonnes12, le phrasé syncopé et la tonalité messianique de ses propos. Il suggère qu’il est celui que l’on attendait, cette bonne nouvelle présagée par les annonciations de sa campagne telles :
ou, devant 30 000 personnes en Caroline du Sud :
On l’entend aussi à la question posée sur scène par Oprah Winfrey, “Is he the One?” (« Est-ce Lui13 ? ») qu’elle répète à l’envi à une salle qui lui répond que oui, l’heure est venue pour Obama (“It’s Obama Time”). Comme Martin Luther King, Obama structure ses discours d’espérance en prière collective, les anaphores, répétition du même groupe de mots en début de phrase, invitant la foule à la communion. King répéta 9 fois l’ouverture de strophe “Let Freedom Ring” dans son discours éponyme et 11 fois “I have a Dream”. La poétique de King transparaît dans les anaphores d’Obama :
Ou bien le désormais universelle épiphore15 :
Obama répéta dix fois son “Yes we can” et l’invitation à l’action suggérée par le caractère performatif17 de son slogan mobilise un public jeune et avide de mouvement. Le discours de 1963 à Washington, “I have a Dream”, s’imposa en arrière-plan. Certains ont suggéré que cette réinterprétation du moment phare de la lutte des droits civiques avait fait mouche face au malaise patriotique de la jeunesse d’aujourd’hui18. Celle-ci revivrait par résonance la contestation des sixties. Obama, en tout cas, nourrit leur activisme en jouant de l’implication pronominale, opposant « ils disaient » à « vous dites » et « nous pouvons ». Cette captatio benevolentiae est renforcée par le recours à la technique rhétorique privilégiée des pasteurs noirs, le jeu de call and response où les mots sont des balles de ping-pong que l’orateur envoie à la salle qui la lui renvoie en répétant la même phrase en signe d’assentiment.
Comme King et les autres pasteurs noirs, il puise chez d’autres des formules déjà utilisées. Hillary Clinton tenta de disqualifier Obama sur son pouvoir de séduire par le verbe et l’accusa de plagiat, à propos justement d’une phrase évoquant la valeur des mots :
Ne me dites pas que les mots ne comptent pas. « J’ai un rêve » : que des mots ? « Nous tenons pour incontestables ces vérités selon lesquelles tous les hommes ont été créés égaux entre eux » : que des mots19 ?
Cet argument, et d’autres d’ailleurs, furent effectivement utilisés avant lui par son ami Deval Patrick, gouverneur noir du Massachusets. Obama reconnut l’emprunt avec d’autant moins de scrupules que le même reproche d’usurpation fut adressé à King, témoignant alors d’une ignorance cruelle de la tradition pastorale noire. Comme le prix Nobel, Obama se réapproprie aussi certaines parties de ses propres discours, qu’il intègre dans de nouvelles allocutions et l’on est parfois surpris de retrouver intacts des paragraphes entiers de son plaidoyer à la convention démocrate dans ses textes de campagne. Ce jeu de circulation du langage poétique, directement hérité du sermon africain-américain, est habilement transformé en arme de conquête du pouvoir, une arme de séduction. Ainsi, Obama conclut le plus souvent ses interventions par une péroraison pleine d’espoir20, dans laquelle il invite la foule à avoir confiance dans sa propre capacité à changer un pays qui est, envers et contre tout, une nation bonne, digne de son amour. Le candidat aime en effet inconditionnellement son pays et tient à le répéter, y compris en images avec son film de campagne baptisé Country I love21.
Neutraliser la voix
Mais s’agit-il d’amour sacré ou d’amour profane ? L’amour professé par Martin Luther King, qu’il exprimait avec l’affliction véhémente du blues, était en effet, à la manière de ses discours, considéré par antithèses22. La rhétorique spirituelle n’a de sens pour les prêcheurs que si elle sert l’exigence catégorique des mots. Or nombreux furent ceux, même séduits par les promesses d’« espoir » et de « changement », qui reprochèrent à Obama la fragilité de ses idées et son absence de radicalité. Son éloignement de Jeremiah Wright, dont les outrances ombragèrent sa filiation pastorale, lui interdit – s’il en était besoin – le registre de l’imprécation. Demeurer Noir et parler l’espéranto garantissant l’union derrière son message fut la prouesse à laquelle il parvint, ne suscitant que plus d’animosité. Le candidat Ralph Nader a ainsi relié le centrisme politique d’Obama à son langage. Avec une incroyable violence, il ironisa :
Pourquoi Obama ne parle-t-il pas des pauvres ?… Qu’est-ce qui l’empêche d’en parler ? Est-ce parce qu’il veut parler comme un Blanc ? (“He wants to talk white23?”).
Ce que révèle ce venin, c’est la polyphonie de Barack Obama qui sut s’adresser sans se renier à un auditoire multiracial, voire exclusivement blanc. L’intertexte de la lutte des droits civiques trouva ses limites à cet écueil. Le docteur King excellait dans l’art d’adapter son discours selon qu’il s’adressait aux Noirs ou aux Blancs24. L’empathie vis-à-vis du raciste fut notamment une de ses ruses rhétoriques et elle se discerne également chez Obama. Mais King ne cessa jamais de parler « au nom » des Noirs et des Noirs honorifiques qu’étaient les opprimés et les dominés. Obama personnifie l’Amérique dans son ensemble, il veut en être adoubé pleinement. Le jeu démocratique impose l’art de la persuasion, sans doute moins par les idées que par la parole et il fallut donc à Obama que la sienne fut colormute25 (mutique sur la race).
Il semble en effet que Barack Obama et ses paroliers, David Axelrod et Jon Favreau, aient ponctuellement tenu à « neutraliser » stylistiquement la parole d’Obama, en particulier lorsqu’il abordait les questions raciales. L’impartialité indispensable de l’énonciateur et l’universalité souhaitée du destinataire avaient pour exigence la « déracialisation » du propos26. Lors du discours de Philadelphie, précisément, Obama s’attacha donc à gommer, sur la forme comme sur le fond, tout signe indiquant son positionnement identitaire. L’« effacement » du sujet noir supposa pour lui de se défaire de ses passions personnelles et de n’évoquer le domaine des émotions que par la médiation d’un tiers. « Je » devint un autre, le héros de cette aventure démocratique. Son chant de lui-même, débuté dans son autobiographie en 1995, se lit alors comme une allégorie du grand roman américain, dont son élection ouvre un nouveau chapitre. Au soir de la victoire encore, le récit de sa vie et ses épisodes édifiants étaient un éloge du mythe américain27. Et le conteur fit oublier la mise en garde de Roland Barthes qui invitait à se méfier de l’« autobiographie » : « Tout ceci doit être considéré comme écrit par un personnage de roman28. »
Afin de se prémunir des périls promis à quiconque symbolise les dilemmes inextricables de la race et de la classe, Obama se pose en narrateur extérieur, présentant des personnages américains comme le ferait Maupassant. Il privilégie les histoires réelles et vécues, décrit l’environnement des individus et leurs sentiments. Omniscient, il parle à travers ces personnages dont il présente la psychologie avec minutie et objectivité : Ann Nixon Cooper, Ashley Baia, les familles exemplaires de son film de campagne, sa grand-mère Madelyn Dunham… Fidèle à l’esthétique réaliste, Obama ne se laisse pas museler par la bienséance, il relate les faits sans faux-fuyants. On fut même surpris de la confidence peu scrupuleuse du candidat, révélant le dirty little secret de sa grand-mère : qu’elle craignait les Noirs et utilisait l’insulte nigger à leur égard. Nul ne sait si la vieille dame lui fut gré d’être ainsi démasquée. Mais en rapportant de telles vérités, comme il le fit avec la parabole de la centenaire raciste de Montgomery, il évoque l’injustice plus qu’il ne la jette aux visages des Américains blancs. Ces derniers lui sont reconnaissants de cette absence d’anathème et peuvent ainsi prendre leur part de distance critique vis-à-vis de la faute. Sa narration distanciée suggère que s’il y a un préjudice à réparer, voter pour Obama est une compensation que l’on peut s’offrir sans tourment. Son « effet de réel » lui permet de surcroît de donner le sentiment à son auditoire qu’il n’est pas prisonnier d’une vision romantique, nostalgique et mièvre de l’Amérique mais solidement ancré dans le quotidien.
Car il lui fallut, à l’occasion, devenir prosaïque, ce qui supposa pour lui – selon ses mots – « ne pas faire un bon discours », mais « un discours de travailleur » comme il l’a annoncé dans le Wisconsin29. Lorsqu’il s’adresse à des ouvriers de Pennsylvanie, il raconte ainsi l’histoire du garçon charitable qu’il était dans ses jeunes années, employé par des églises qui ne le payaient que 12 000 $ par an30. Il énumère des faits, renonce au brio oratoire et à l’amplification de la prédication. S’il exprime, comme King ou Jesse Jackson, la solidarité intrinsèque entre Américains opprimés, socialement comme racialement, il se cantonne au registre de la politique concrète. On ne trouve dans ses discours aucune des métaphores bibliques qui ornaient les mélopées du leader des droits civiques. L’« humanisme séculier » du candidat pourrait être un écho à la tendance profonde du pays réel qui, selon le philosophe Charles Taylor qui le déplore, tend à privilégier les registres de l’immanent dans l’expression publique du sacré. L’Amérique se séculariserait à mesure qu’elle se résoudrait à la modernité31. À la Bible, Obama préfère donc la Constitution des États-Unis, texte sans Dieu32, dont il est un spécialiste. En évoquant à maintes reprises les Pères fondateurs (en particulier ceux que l’on appelle les framers, qui ont rédigé la constitution), il les désigne comme ses pères, comme ceux qui ont voulu qu’il soit élu :
Si quiconque ici doute encore que l’Amérique soit le lieu où tout est possible, se demande encore si le rêve de nos Pères fondateurs vit toujours à notre époque, ou s’interroge encore sur la vitalité de notre démocratie, cette soirée lui donne la réponse33.
La Constitution, justement, écrite pour être lue sur les places publiques comporte ses pauses et ses respirations, elle demande l’approbation de l’auditoire. Par sa nature, « radicale » disait Franklin Delano Roosevelt, elle exprime le primat du « sens commun » du peuple sur les élites, fussent-elles religieuses. Obama se place donc sensiblement en décalage du parrainage pastoral34. Il rend par ailleurs hommage à un texte vis-à-vis duquel les Noirs, de l’abolitionniste William Lloyd Garrison à Malcolm X, ont été pour le moins circonspects. À l’âge de 13 ans, Martin Luther King intitula le texte qu’il lut lors d’un concours oratoire, “The Negro and the Constitution” dans lequel il dénonça le mensonge des amendements 13, 14 et 15 promettant une liberté fallacieuse35. À l’ombre de la Constitution à laquelle il pardonne ses manquements36, Obama, lui, atteste de la sincérité d’une Amérique pourvoyeuse d’espoir, généreuse à tous. C’est en hommage aux Pères fondateurs qu’il a proclamé le 10 janvier 2008 que tout, ici, était possible :
Oui, nous pouvons Ce credo était inscrit dans les documents fondateurs qui déclaraient la destinée d’un pays Oui, nous pouvons.
Hâtivement qualifié de « discours sur la race », son discours de Philadelphie s’intitule en réalité “For a more Perfect Union”, invitation tirée du préambule de la Constitution37. En cette occasion, il s’exprima solennellement, avec une inhabituelle raideur dans l’élocution, se posant à équidistance du ressentiment des uns et des autres. Il désigna par « eux » les Noirs colériques comme les Blancs racistes, chacun professant la désunion. Le pasteur Wright était celui qui contenait « le pire comme le meilleur » de la communauté noire. Lui n’est pas une synthèse, il n’est pas les deux, il n’est ni l’un ni l’autre. Son approche en apparence candide de la question raciale passe ici encore par des narrations symétriques : les uns font ceci alors que les autres font cela. Les constructions parallèles sont une de ses marques de fabrique, elles signalent sa « neutralité de l’affect ». Grâce à son identité dissociée, il s’est présenté comme un homme prémuni de l’expérience sensible de la race, qui signifie traditionnellement le chagrin et la colère. Il fut dans une disposition rhétorique inverse à celle de Bobby Kennedy qui, parce qu’il avait souffert de la perte d’un être cher, était capable de s’identifier au désespoir des Noirs auxquels il dut annoncer l’assassinat de King :
Pour les Noirs parmi vous qui sont tentés de se laisser envahir, après l’injustice d’un tel acte par la haine et la défiance contre tous les Blancs, je dirais simplement que je ressens la même chose au fond de mon cœur. J’ai eu un membre de ma famille tué, mais il fut tué par un homme blanc38.
En excellant dans l’utilisation des nouvelles technologies de la communication, Obama a peut-être atteint le stade suprême de la dépersonnalisation : il est devenu un candidat virtuel, par écran interposé et cette métamorphose a enthousiasmé une jeunesse blanche qui se dit volontiers « postmoderne », « postraciale » « postidéologie », « post-tout39 » mais qui trouve dans l’internet le vecteur idéal de son désir d’engagement, sans invectives, sans foule et sans partisaneries. Il reste que même par le filtre de l’informatique, la voix d’Obama continue de séduire les jeunes connectés, qui se « podcastent » les discours de leur idole et rêvent à un cyber-activisme.
La double voix
L’art oratoire fut pendant des décennies la seule arme de ceux qui tentaient de convaincre le pays que l’esclavage et la ségrégation étaient un crime. Dans les églises et les rassemblements publics, les militants de la cause des Noirs ont interprété simultanément la colère et la tempérance, l’érudition ou l’invective, la musique et les cris, pour parvenir à faire entendre leur cause.
Dans les années 1930, dans le Sud le plus raciste, de jeunes Noirs s’entraînèrent ainsi à devenir maîtres dans l’art de discourir et de convaincre. Les concours de rhétorique auxquels ils participaient dans différentes universités du pays n’étaient pas de simples joutes verbales, « juste des mots ». Comme le mit magistralement en scène Denzel Washington, qui en interprète le personnage principal dans son film sorti il y a quelques mois aux États-Unis, The Great Debaters, le maniement du langage et les stratégies de persuasion sont une arme redoutable face à celui qui vous perçoit comme irréductiblement autre. Il y campe le jeune et brillant professeur de rhétorique Melvin Tolson, qui mena son équipe d’étudiants bretteurs battre, dans tout le pays, des Blancs persuadés que les délices de la langue étaient leur apanage. La parole de Barack Obama l’inscrit donc non seulement dans la lignée des grands orateurs américains mais aussi dans celle des hommes politiques les plus brillants. Il sut jouer les partitions les plus délicates, parlant à chaque citoyen le même idiome américain.
S’il est parvenu, comme l’ont fait nombre d’intellectuels noirs avant lui, à accorder son verbe à son auditoire, c’est peut-être aussi qu’il est doté de cette faculté proprement afro-américaine de la « double voix » qu’Henry Louis Gates a nommé signifying40. Cette particularité de la langue afro-américaine consiste à conjuguer deux niveau de discours, celui que la société blanche recommande et celui, sous-entendu, qui est un clin d’œil aux autres Noirs, seuls capables de comprendre des allusions codées. À ceux qui prétendent que le métissage biologique du nouveau président le discrédite comme Noir ou bien qu’il a « parlé comme un Blanc » pour rassurer l’électeur moyen, la permanence de son jeu de signifiying est une réponse implacable. Lorsqu’il dénonce par exemple, lors d’un débat, les inconséquences et les renoncements dont les gouvernements se sont rendus coupables en utilisant les verbes bamboozeled et hoodwinked (synonymes de « dupés » « roulés dans la farine »), il paraphrase Denzel Washington qui dans le Malcolm X de Spike Lee a fait de cette diatribe un classique chez les Noirs. Lorsque à Chicago il évoque « le changement qui doit advenir », il fredonne la chanson éponyme du bluesman noir Sam Cooke41, hymne de la lutte des droits civiques. Mais parce qu’il est un virtuose de la politique, il évoque également We shall overcome qui fut le chant que King interpréta à l’unisson des syndicalistes blancs d’Afl-Cio afin de rassembler l’Amérique entière et de la guider sur le chemin du progrès.
Nul ne sait si la bonne parole d’Obama se poursuivra avec un tel pouvoir d’enchantement dans les prochaines années. Mais incontestablement pendant cette campagne, sa voix, sa respiration, ses accents, ses mots et ses silences, ses gestes et ses refrains ont constitué le message tacite qui le mena à la victoire.
- *.
Voir son précédent article : « Barack Obama peut-il séduire la classe laborieuse blanche ? », Esprit, octobre 2008, et son dernier livre : Homérique Amérique, Paris, Le Seuil, 2008.
- 1.
Voir le portrait de Jon Favreau dans l’article de Ashley Parker, “What would Obama say”, The New York Times, 20 janvier 2008.
- 2.
Propos de John McCain, tenus le 12 février 2008 : “To encourage a country with only rhetoric rather than sound and proven ideas that trust in the strength and courage of free people is not a promise of hope. It is a platitude.”
- 3.
« On fait peut-être campagne en vers, mais on gouverne en prose » a affirmé Hillary Clinton le 6 janvier 2008 dans le New Hampshire.
- 4.
En janvier 2008, Bill Clinton a utilisé l’expression “fairy tale” pour signifier à quel point les positions d’Obama étaient fantaisistes.
- 5.
Voir l’entretien accordé par l’anthropologue et linguiste Jennifer Jackson à Kent Garber dans “Rhetoric and Speaking Style Affect the Clinton-Obama Race”, US News, 25 mars 2008.
- 6.
« Cet homme est un poète ! », entretien réalisé par Ariel Dorfman pour El Pais, retranscrit et traduit dans Courrier International, no 940, 7-11 novembre 2008.
- 7.
Frank Browning, “Does Obama’s baritone give him an edge?”, Salon, 28 février 2008.
- 8.
Roland Barthes, le Grain de la voix : entretiens, 1962-1980, Paris, Le Seuil, 1981.
- 9.
Id., le Plaisir du texte, Paris, Le Seuil, 1973, p. 104-105.
- 10.
Les Américains ont ce verbe éloquent, to entrance.
- 11.
Rappelons que la clôture du discours de Mlk en 1963 est tirée de cette tradition musicale : « … nous pourrons hâter la venue du jour où tous les enfants du Bon Dieu… pourront se tenir par la main et chanter les paroles du vieux “spiritual” noir : “Libres enfin. Libres enfin. Merci Dieu tout-puissant, nous voilà libres enfin”. »
- 12.
Voir Philip Collins, “There’s music in Barack Obama’s words”, The Times, 6 novembre 2008.
- 13.
Elle reprend cette phrase d’un roman majeur de la littérature afro-américaine. Dans The Autobiography of Miss Jane Pittman, Ernest J. Gaines raconte la quête d’une esclave séparée longuement de ses enfants qui demande désespérément à chaque fois qu’elle rencontre un enfant “Are you the one?”.
- 14.
“Reclaiming the American Dream”, discours tenu à Bettendorf le 7 novembre 2007. Disponible sur http://www.presidency.ucsb.edu/ws/index.php?pid=77019
- 15.
Figure de style consistant en la répétition, à la fin de plusieurs groupes de phrases qui se succèdent, d’un même mot ou d’un même groupe de mots ; équivalent symétrique de l’anaphore.
- 16.
L’intégralité des discours d’Obama est disponible sur http://my.barackobama.com/page/community/post_group/ObamaHQ/CGTN
- 17.
Un énoncé est performatif lorsqu’il constitue un acte en soi, se confondant avec l’acte d’énonciation.
- 18.
Lee Cary, “Obama’s Oratorical Motif”, American Thinker, 15 novembre 2008.
- 19.
Voir Jeff Zeleny, “Clinton Camp Says Obama Plagiarized in Speech”, The New York Times, 19 février 2008.
- 20.
Laurent Larcher, “Barack Obama, l’art de l’éloquence”, La Croix, 6 novembre 2008.
- 21.
Voir le film sur http://my.barackobama.com/page/content/country_ad
- 22.
Voir sa distinction entre trois types d’amour : l’amour eros, l’amour filia et la forme la plus pure, l’amour agape. King, “The Christian Way of Life in Human Relations”, Address Delivered at the General Assembly of the National Council of Churches, 4 décembre 1957.
- 23.
M. E. Sprengelmeyer, “Nader: Obama trying to ‘talk white’”, Rocky Mountain News, 28 juin 2008.
- 24.
Voir l’ouvrage remarquable de Jonathan Rieder, The Word is Upon Me, Cambridge et Londres, Belknap Press/Harvard University Press, 2008.
- 25.
Voir Mica Pollock, Colormute: Race Talk Dilemmas in an American School, Kindle Edition Princeton University Press, 2004.
- 26.
K. Garber, “Rhetoric and Speaking Style Affect the Clinton-Obama Race”, art. cité.
- 27.
Favreau a particulièrement mis l’accent sur la capacité d’Obama à faire correspondre le récit de sa propre existence avec la grande narration américaine, qui touche selon lui au cœur chaque électeur. Cité dans Richard Wolffe, “In His Candidate’s Voice”, Newsweek, 6 janvier 2008.
- 28.
Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Le Seuil, 1975.
- 29.
Jay Newton-Small, “How Obama Writes his Speeches”, Time Magazine, 28 août 2008.
- 30.
Voir Michael Powell, “Obama Is Moving to Down-to-Earth Oratory”, The New York Times, 1er avril 2008.
- 31.
Charles Taylor, A Secular Age, Cambridge et Londres, Belknap Press/Harvard University Press, 2007.
- 32.
La constitution américaine est un des rares documents fondateurs de la nation à n’avoir explicitement aucun registre religieux à l’exception d’une allusion à Jésus, “in the year of our Lord”, à la toute fin du texte. Voir l’article riche du chrétien David W. New, “Where is God in the Constitution”, American Vision.org
- 33.
Discours de victoire tenu à Chicago le 4 novembre 2008.
- 34.
Il faudrait en réalité rappeler que King fut un critique farouche du clergé protestant, blanc comme noir. Voir en particulier sa lettre de la prison de Birmingham.
- 35.
Texte disponible sur http://www2.creighton.edu/events/mlk/speeches/thenegroandtheconstitution/index.php
- 36.
Dans son discours de Philadelphie, il reconnaît certes que la Constitution est entachée par l’esclavage mais il la disculpe en ajoutant qu’elle n’en est pas la cause puisqu’en son cœur se trouve réaffirmé le principe de l’égalité entre les hommes et l’engagement à œuvrer pour une meilleure union.
- 37.
“We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity, do ordain and establish this Constitution for the United States of America.”
- 38.
Texte et vidéo disponibles sur http://www.americanrhetoric.com/speeches/rfkonmlkdeath.html
- 39.
Voir Nicholas Handler, “The Posteverything Generation”, The New York Times, 16 novembre 2008.
- 40.
Henry Louis Gates Jr., The Signifying Monkey. A Theory of African-American Literary Criticism, Oxford University Press, 1989.
- 41.
http://www.metrolyrics.com/a-change-is-gonna-come-lyrics-sam-cooke.html