Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

La fin des domaines réservés

septembre 2017

#Divers

La cause semble entendue, le quinquennat sera autoritaire. Les libertés publiques vont être encadrées, la presse est tenue à distance, la Ve République fonctionne à plein. Très présente, la menace terroriste renforce cette atmosphère. Et la majorité parlementaire déjà nette de La République en marche ! peut compter sur la bienveillance des Constructifs et du Modem. La Chambre introuvable est de retour.

Et si les choses étaient plus ouvertes ? L’enjeu démocratique dépasse la focalisation sur la personne du président, la composition de l’Assemblée nationale, le jeu institutionnel, ou la relation entre le chef d’État et le Premier ministre. L’affaissement des deux grands partis de pouvoir, le Parti socialiste et Les Républicains, le renouvellement du personnel politique1, l’évolution du Front national et la très forte abstention aux élections législatives créent autant d’incertitudes. L’obligation de changer sous peine de disparition est impérative.

Sommes-nous à un moment de bascule où la langueur démocratique, le discrédit des partis politiques et la montée de l’extrême droite peuvent laisser la place à un nouveau processus ?

Sortir du silence politique

Dès le début de sa campagne, Emmanuel Macron a cherché à restaurer la fonction présidentielle, privilégiant la référence au général de Gaulle, mettant en avant un message de soutien de Barack Obama, trouvant au soir de sa victoire une posture mitterrandienne. L’objectif était clair. Retrouver de la hauteur, tracer un cap, montrer qui décide. À voir l’engouement des partisans ou la méfiance des opposants, le pari a été gagné. Il y a une incarnation et même une obsession Macron.

Cela signe-t-il une forme d’impossibilité démocratique ? L’Élysée multiplie les signaux sur le contrôle de la communication présidentielle, sur l’obéissance attendue des ministres, des hauts fonctionnaires et des élus. La méthode des ordonnances sera maintenue pour modifier le Code du travail. Mais à côté de cela, le nouveau président de la République annonce la proportionnelle. Le cadrage institutionnel ne signifie donc pas nécessairement l’absence de débat. Reste à savoir si la délibération pèsera lorsqu’il s’agira d’infléchir la décision.

Pour ce qui concerne les orientations politiques du quinquennat, c’est la perplexité qui domine. Le « droite et gauche » crée un flottement, une sinuosité. C’est sur le droit du travail que les orientations libérales du gouvernement sont les plus claires, et le débat à l’Assemblée nationale a illustré l’opposition pied à pied des députés de La France insoumise dans l’espace restreint laissé par la procédure des ordonnances. Sur l’écologie, on est à la godille entre des déclarations enflammées sur le climat et des décisions favorables à certains lobbies à Bruxelles, comme dans le dossier des perturbateurs endocriniens. Pour les services publics, la question des moyens se pose, particulièrement sur l’éducation. En matière d’immigration, le choix affiché de réduire les délais de traitement des demandes d’asile et de distinguer précisément les réfugiés des migrants économiques fait fi de la complexité des destins individuels.

Des contradictions apparaissent et on peine à comprendre le cap. Ce n’est pas encore condamnable après trois mois de pouvoir. Surtout si c’est pour prendre le temps de mettre mieux en cohérence les valeurs et les politiques menées. Mais le nouveau pouvoir ne pourra faire l’économie d’un travail d’explication. Faire de la politique, c’est développer un discours, porter des choix, créer des clivages, donc prendre le risque de décevoir. La simple gestion ne peut se substituer à l’inscription dans une perspective de long terme.

Renouvellement des personnes et des processus démocratiques

En marche ! a élargi le cercle de ceux qui s’impliquent en politique : militants, élus et sympathisants. La France insoumise a fait élire 100 % de nouveaux députés2 et mené une campagne citoyenne inédite par son ampleur et son ambition. Cette fenêtre ouverte sur la société marque-t-elle un processus de renouvellement durable ? En 2009, le mouvement Europe Écologie avait créé une dynamique ; moins de 10 ans après, celle-ci s’est ensablée dans les méandres des Verts.

Les choses dépendent aussi des aspirations de ces nouveaux venus. Vivront-ils la politique comme avant, le début d’une autre existence que l’on ne quitte plus ? Ou sauront-ils préserver une mobilité démocratique entre leurs activités sociales « normales » et la vie politique ? Pour que le renouvellement dure, il faut que certains acceptent de partir, oublient ce qu’on appelle le pouvoir, aillent le rechercher ailleurs, aient envie de le partager. Qu’ils soient parlementaires pour cinq ou dix ans, et non plus pour vingt ou trente.

L’arrivée en masse de novices conduit également à s’interroger sur la compétence des élus. Chacun sent intuitivement qu’elle ne peut se réduire à des talents professionnels classiques. L’inexpérience des députés apparaît aussi bien que leur envie de travailler, et la transposition de modes de fonctionnement entrepreneuriaux (team building pour En marche !) ou militants (La France insoumise) met en lumière a contrario la complication des rituels parlementaires. La compétence politique se mesurait jusqu’ici en grande partie à la connaissance des procédures, et à la faculté de se faire réélire. D’autres questions sont aujourd’hui posées : comment appartenir à la majorité présidentielle sans être godillot, comment s’opposer efficacement, quelle utilité des assemblées parlementaires dans un système « représidentialisé » ?

La vague En marche ! a balayé pêle-mêle d’anciens ministres et des élus qui portaient une voix, au profit d’anonymes. Les électeurs voulaient-ils vraiment ce grand remplacement ? Quoi qu’il en soit, une majorité de l’Assemblée nationale est aujourd’hui constituée d’inconnus, et des personnalités emblématiques vont devoir trouver d’autres lieux que l’hémicycle pour faire de la politique.

Reconversions professionnelles

Cette période est aussi un moment de reconversion pour les candidats déçus du Parti socialiste ou des Républicains. Ils avaient fait le pari de la politique et vont pour beaucoup changer de projet. Dans cette réorientation, les questions matérielles acquièrent une nouvelle visibilité. Au Parti socialiste, le non-remboursement des frais de campagne pour ceux qui n’ont pas passé la barre des 5 % fait réfléchir d’abord ceux dont les ressources personnelles sont les plus limitées. Habiba Bigdade, responsable qualité dans un hôpital du Val-d’Oise et candidate socialiste à Nanterre, déclarait ainsi : « J’ai pris deux mois de congé sans solde pour faire campagne, juste avant le premier tour. J’ai fait des économies pour ne pas être sur la paille. Mais néanmoins, j’ai un mari facteur et trois enfants en bas âge… Un résultat pareil (4, 7 %), ça a ébranlé mon engagement3. » Ce retour forcé dans la vie réelle est paradoxalement un moment inédit de démocratie. Il met à nu une professionnalisation de la vie politique dont les conséquences en termes d’enfermement et de contournement des règles ont été mesurées ces derniers mois.

Il y a certes une forme d’injustice à voir des élus ou des candidats qui n’avaient pas démérité vivre une expérience de rejet ou d’indifférence aussi violente. Qu’ils aient investi des sujets, noué des liens, porté leur territoire, rien n’a compté ; les personnes ont été effacées par la logique du calendrier qui fait dépendre les législatives de l’élection présidentielle. Ce sont des personnes souvent inconnues de leurs électeurs qui ont été élues pour donner une majorité au président. Ceux qui ont été battus vont quant à eux devoir réfléchir à faire vivre leurs convictions hors d’un statut.

La question de la représentation n’est pas résolue pour autant. Au sein des élus d’En marche !, les cadres supérieurs, les dirigeants d’entreprises et les professions libérales sont surreprésentés. Pas d’ouvriers non plus du côté des élus de La France insoumise, même s’ils ont des métiers et des parcours associatifs sur les questions sociales (logement, santé, éducation) et viennent de milieux moins aisés. Depuis les débuts de la Ve République, la représentation des classes populaires dans les institutions n’a cessé de chuter. Être candidat à une élection n’est tout simplement pas possible pour une large partie de la société française, faute de ressources sociales. Voilà un chantier démocratique prioritaire.

Nouveaux espaces politiques

Les étiquettes politiques sont inédites, la droite s’est divisée entre Constructifs et opposants classiques, les députés socialistes réduits à trente s’appellent Nouvelle Gauche, et certains comme Manuel Valls ont basculé vers La République en marche ! La France insoumise fait groupe à part des communistes. Les prises de position personnelles se multiplient dans la confusion, les postures se précisent au fil de l’eau. Ces différents groupes construiront-ils des positions politiques cohérentes pendant la mandature ?

Le chef de l’État ne s’est pas contenté de créer une forme d’union nationale autour des personnes4. Le positionnement « droite et gauche » d’Emmanuel Macron a aussi dévoilé la vacuité des grands partis sur les contenus. Les idées portées dans la campagne l’étaient par les candidats et non les appareils. Marine Le Pen a d’ailleurs perdu le débat présidentiel d’entre deux tours par son incapacité à défendre ses propositions. Le départ de Benoît Hamon du Parti socialiste est un pari sur la capitalisation des idées qu’il a portées et Jean-Luc Mélenchon fait sans doute le même calcul en se détachant du Parti communiste français.

Hors du temps de la campagne, cette réinvention programmatique doit s’adosser à la réalité. Si le revenu universel est sans doute la proposition qui a permis à Benoît Hamon de gagner la primaire de la Belle Alliance populaire, la réflexion sur sa mise en œuvre était inaboutie. Donner de la force aux idées en politique, c’est créer de nouveaux lieux, nouer des alliances au sein de la société et dans les territoires, incarner la fonction programmatique dans des actions. La mise en cohérence de ces idées est également essentielle. Dans la décennie écoulée, les tête-à-queue dans l’exercice du pouvoir ont été si nombreux, à gauche comme à droite, qu’Emmanuel Macron n’a plus eu qu’à les exploiter au nom du « pragmatisme ».

Côté majorité présidentielle, des contradictions sont déjà perceptibles sur la manière de porter les idées et de décider. La présence de personnalités de la société civile au sein du gouvernement et des élus peut signer la soumission politique. L’exigence de discipline, la priorité donnée au gouvernement et dans les cabinets ministériels à un fonctionnement technocratique, la promotion de personnalités inconnues du grand public rappellent le fonctionnement d’un grand groupe, où seul le Pdg dispose in fine de la liberté de penser et d’agir. Y a-t-il place pour une certaine collégialité lorsque la verticalité domine ? Nicolas Hulot a déjà dû mener bataille contre les lobbies agrochimiques dont le ministre de l’Agriculture s’était fait le relais. Il a obtenu gain de cause. Mais était-ce un arbitrage interne ou une décision tenant à son poids médiatique ?

C’est sans doute autour de la « société civile » convoquée à l’envi par les responsables politiques que se jouera le désir d’autre chose. Celle-ci n’est pas là seulement pour fournir des députés et des ministres dociles. Aujourd’hui, les lieux d’échanges ne manquent pas, mais leurs débouchés opérationnels sont marginaux. Pendant la campagne présidentielle, plusieurs candidats citoyens s’étaient déclarés autour de programmes élaborés dans des processus participatifs sans pouvoir aller jusqu’au bout de l’aventure, faute des cinq cents parrainages d’élus nécessaires. Les think tanks et autres fondations restent encore très centrés sur le débat d’idées, et sont peu sollicités pour proposer des modes d’action alternatifs et des visions dans la durée. Lorsque, au Congrès de Versailles, Emmanuel Macron évoque une mission du Conseil économique, social et environnemental, renommé « Chambre du futur », il reconnaît l’importance de cette vision programmatique demandée de longue date par certains écologistes5. Pour vivre, celle-ci ne devra pas se limiter au cadre institutionnel. Chiche !

Projets alternatifs et débats citoyens

Le long terme ne peut être laissé aux seuls experts. Ré-intéresser la société à son avenir est la première question démocratique. On ne part pas de rien. L’innovation et l’expérimentation sont en plein essor avec une vraie diversité d’approches dans les questions sociales, l’écologie, l’aménagement de la ville, d’autres manières de faire fonctionner l’économie.

Dans le monde de l’innovation sociale, les initiatives démocratiques croisent les préoccupations éducatives et d’insertion, l’expérimentation économique et écologique, et des partenariats inédits se nouent entre secteur privé et associations, avec une présence territoriale forte. La culture de ces projets est décentralisée, informelle, coopérative. Dans des lieux peu institutionnels, ces initiatives réinvestissent l’intérêt général de façon concrète. Monnaies locales, autoproduction d’électricité, insertion des plus démunis autour de la biodiversité, sciences citoyennes, l’effervescence est réelle mais peu visible au plan national. Sans doute parce que le champ politique reste encore cloisonné.

Sur la question écologique les enjeux semblent assez clairs. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes est un emblème. Faut-il vraiment s’entêter à construire un projet pensé il y a deux générations ? La nomination de médiateurs par Nicolas Hulot a installé une autre manière de faire, avec l’objectif d’évaluer l’utilité par des critères plus larges que la rentabilité économique de court terme. Réapprendre à argumenter et à débattre entre responsables officiels et représentants de la société ou d’intérêts constitués est un processus essentiel pour installer une culture d’« activité démocratique ». Ce qui se joue, c’est la répartition traditionnelle des questions régaliennes et ce qui relève des questions de société et d’enjeux démocratiques.

L’aménagement du territoire et des villes est un sujet-clé. Les tensions sont nombreuses : la mort de Rémi Fraisse à Sivens a été un moment tragique, les mobilisations se multiplient contre plusieurs projets de Center parcs dans l’ensemble de la France, ou encore le projet EuropaCity dans le Val-d’Oise. Les procédures de la Commission nationale du débat public ne parviennent plus à réduire les antagonismes. Les transports, l’avenir des métropoles et le choix des énergies de demain mobilisent la prospective publique et des investissements financiers importants ; mais ils sont aussi des questions déterminantes pour les citoyens. C’est sur ces questions que se mesurera la capacité (ou non) à sortir des sentiers battus de la décision publique, à penser le long terme hors de la reproduction de schémas technocratiques.

Cela ne doit pas conduire à reléguer la question sociale. Car c’est bien le principal risque du « droite et gauche », faire comme si l’égalité et les droits qui s’y attachent étaient dépassés. Or s’il est apparu une chose dans la dernière séquence électorale, c’est l’omniprésence du sentiment d’injustice sociale.

Fin des domaines réservés, extension démocratique

Ce moment politique ne peut devenir démocratique que si la recomposition en cours dépasse le simple jeu de substitution. Face au paradoxe d’un discours présidentiel qui préconise la libération des initiatives, la créativité et l’ouverture au monde, tout en installant un fonctionnement plus contrôlé de l’État et de sa majorité, la réponse démocratique repose sur deux axes : un travail plus intense sur le projet de société en associant valeurs et modalités pratiques de réalisation des propositions, et l’invention de nouveaux lieux politiques, où le brassage des milieux sociaux et des cultures professionnelles soit un principe de fonctionnement. Fini les réunions de hauts fonctionnaires monocolores, fini les cercles de grands patrons, fini les Rotary clubs. La période qui s’ouvre devra associer un sens des transformations concrètes et l’extension de la place donnée aux expressions démocratiques, qu’il s’agisse d’écologie (la question nucléaire), d’économie (la fiscalité), de questions sociales (les pouvoirs dans l’entreprise) ou de politique étrangère (les interventions en Afrique). Il ne doit plus y avoir de domaine réservé. Égalité et liberté ne doivent pas être dissociées. Il s’agit bien de porter un projet d’autonomie et d’accomplissement des personnes pour toute la société.

  • 1.

    Quatre cent vingt-quatre députés sur cinq cent soixante-dix-sept n’avaient jamais eu de mandat parlementaire, dont 100 % pour les députés de La France insoumise (y compris Jean-Luc Mélenchon) et 91 % pour ceux de La République en marche ! Vingt-neuf députés ont moins de 30 ans, l’âge moyen à l’Assemblée nationale est passé de 54 à un peu plus de 48 ans. Enfin, cette nouvelle Assemblée comprend 40 % de femmes, ce qui fait de la France l’un des pays d’Europe les plus exemplaires dans ce domaine.

  • 2.

    Jean-Luc Mélenchon n’avait jamais été député, même s’il a été sénateur, ministre et député européen.

  • 3.

    Emeline Cocq et Victor Tassel, « Le Ps 92 renfloue les trois naufragées des législatives », Le Parisien (Hauts de Seine), 6 juillet 2017.

  • 4.

    Comme Sarkozy l’avait fait en son temps avec les personnalités gouvernementales d’ouverture.

  • 5.

    Voir en particulier l’essai de Dominique Bourg et de Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Paris, Seuil, 2010.

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

Dans le même numéro

Nos paris politiques

Ce dossier politique prend acte de la rupture introduite par l’élection d’Emmanuel Macron et formule certains paris sur l’avenir de la représentation politique, l’école et l’Etat de droit. La France, selon Anne-Lorraine Bujon et Antoine Garapon, peut devenir un laboratoire démocratique par le réveil de son esprit civique dans ce moment de transition. Lire aussi les pérégrinations de Montaigne en Irak et l’exception espagnole à l’âge de la régression.