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Nouveaux fragments d’une mémoire infinie (III)

Maël Renouard poursuit ses enquête littéraire sur les effets du numérique dans nos vies : notamment l’atrophie de la mémoire et le renoncement au jugement, qui fait qu’on ne se souvient plus de la manière dont on se souvenait du passé avant Internet et sa conservation de traces multiples.

À deux ou trois reprises, récemment, je suis dans l’incapacité de retrouver un nom propre qui m’est pourtant familier. Je ne sais si je dois incriminer mon vieillissement biologique individuel – source bien connue de ce genre de défaillances – ou bien un phénomène global, propre à notre époque, que l’on pourrait désigner comme la dégénérescence ou l’atrophie de la faculté de se remémorer, privée d’exercice par la disponibilité permanente de son auxiliaire numérique infini.

L’hypothèse de l’atrophie de la mémoire est au fond celle de Platon dans le Phèdre, lorsqu’il présente l’écriture comme une invention dangereuse. Platon décrit cette crainte d’une manière ingénieuse et frappante ; il est difficile, cependant, de soutenir que le développement de l’écriture au long des siècles ait conduit à un affaiblissement des capacités psycho­logiques de l’humanité. Nous n’avons aucun moyen de faire l’expérience de ce que pouvait être la mémoire d’un individu en l’absence d’un usage répandu de l’écriture. Il est possible de rêver à un âge d’or où cette faculté,

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Maël Renouard

Ecrivain, philosophe et traducteur, il a reçu le prix Décembre pour la Réforme de l’opéra de Pékin (Payot & Rivages, 2013). Il est l’auteur de Fragments d’une mémoire infinie (Grasset, 2016), un essai littéraire et philosophique consacré à Internet. De « Nouveaux fragments » ont été publiés dans Esprit, mars-avril 2017.…

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« Lancer l’alerte », un dossier coordonné par Anne-Lorraine Bujon, Juliette Decoster et Lucile Schmid, donne la parole à ces individus prêts à voir leur vie détruite pour révéler au public des scandales sanitaires et environnementaux, la surveillance de masse et des pratiques d’évasion fiscale. Ces démarches individuelles peuvent-elles s’inscrire dans une action collective, responsable et protégée ? Une fois l’alerte lancée, il faut en effet pouvoir la porter, dans un contexte de faillite des espaces traditionnels de la critique.