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L’union des démocraties : un semblant de multilatéralisme sans légitimité ?

août/sept. 2008

#Divers

L’échec de l’Onu est-il dû au fait que les nations démocratiques sont obligées de composer avec tous les régimes autoritaires de la planète ? Ne faut-il pas en tirer les conséquences en créant une union mondiale d’un nouveau type, réservée exclusivement aux démocraties ? Cette idée qui se développe aux États-Unis recèle de nombreuses difficultés cachées.

Depuis leur intervention en Irak, un consensus assez large existe aux États-Unis sur le caractère illusoire de l’unilatéralisme. Pour autant, le retour au multilatéralisme n’est pas acquis. Comme d’autres pays, les États-Unis ne se satisfont pas des organisations internationales existantes. Mais leur critique repose sur une idée qui leur est propre, formulée ainsi dans la stratégie nationale de sécurité de 2006 : « Dans le monde actuel, la nature fondamentale du régime importe autant que la distribution de la puissance entre les États. »

Au-delà de l’administration Bush et des cercles néoconservateurs, l’efficacité et la légitimité des Nations unies sont remises en cause du fait de la participation des pays non démocratiques1. Les échecs des Nations unies leur sont imputés, des décisions majeures ayant été bloquées par les régimes autoritaires qui siègent au Conseil de sécurité (Rwanda, Kosovo, Darfour). Simultanément, les États-Unis y sont eux-mêmes, comme d’autres pays démocratiques (dont Israël), critiqués par ces régimes.

Dans ce contexte, la tentation est forte de créer une organisation où l’on se retrouverait entre soi, au-delà de la communauté transatlantique, et où l’on ne se lierait qu’aux décisions de ses pairs. Cette idée d’une union des démocraties avait déjà été envisagée sous l’administration Carter2, puis elle le fut à nouveau au lendemain de la guerre froide3. En 2000, elle a trouvé une première incarnation, sous l’impulsion de l’administration Clinton. Elle revient aujourd’hui au premier plan, dans le contexte des débats d’experts et de la campagne présidentielle américaine.

Le précédent de la Communauté

L’argument est simple en apparence. Bien que les démocraties ne s’accordent pas en permanence sur tous les sujets tout le temps, il y a une plus forte probabilité qu’elles s’entendent entre elles. Pour commencer, elles sont en accord sur les principes de gouvernement intérieur. En outre, leur attachement à l’État de droit leur inspire une confiance réciproque. Sur cette base, il semble aller de soi de privilégier un multilatéralisme restreint aux démocraties, pour améliorer l’efficacité de la décision et de l’action collectives. D’autant plus que la légitimité de la démarche serait, elle aussi, renforcée par la nature de ses membres.

Ce présupposé a conduit, en 2000, à la création de la Communauté des démocraties, parrainée en particulier par Madeleine Albright, secrétaire d’État, et par l’ancien dissident et alors ministre polonais des Affaires étrangères, Bronislaw Geremek. Le but en est de « promouvoir et renforcer la démocratie » par des consultations informelles entre démocraties, soit plus d’une centaine de pays dès la création. Les membres doivent respecter un certain nombre d’exigences en matière de vie démocratique et de garantie des droits de l’homme, et la composition de la Communauté évolue en fonction de la situation de ces régimes, un statut d’observateur faisant office de sas entre l’adhésion et l’exclusion.

Bien qu’elle soit conçue comme un simple forum sur les « questions liées à la démocratie au sein des institutions internationales et régionales existantes », la Communauté des démocraties a suscité des critiques dès sa création. La France a ainsi refusé de signer la déclaration finale de la conférence inaugurale, tenue à Varsovie en juin 2000. À cette occasion, outre des désaccords de fond (par exemple sur l’absence de prise en compte des droits économiques et sociaux), Hubert Védrine avait formulé deux questions. Faut-il « convertir d’un coup à la religion démocratique des suppôts de la tyrannie [plutôt que] d’encourager et de consolider des processus d’évolution des sociétés » ? Et comment ne pas prêter le flanc à l’accusation d’agir, sous couvert de promotion de la démocratie, « à des fins d’influence ou de domination politique, économique ou culturelle4 » ?

La Communauté des démocraties est loin d’avoir convaincu. Les 127 pays invités lors de la dernière conférence ministérielle à Bamako ne sont pas tous des parangons de démocratie5. Ils peinent d’ailleurs à s’accorder sur davantage qu’un socle minimal de principes et de pratiques. La justice pénale internationale, les droits des femmes ou l’aide au développement restent des sujets de profond désaccord. Enfin, le bilan en termes de promotion de la démocratie est loin d’être convaincant.

Résurgence dans la campagne américaine

Ce bilan mitigé est partagé outre-Atlantique. Mais, à écouter les propos des candidats en campagne et de leurs conseillers, il suscite surtout l’envie de passer à un stade ultérieur du projet. Ainsi, le candidat républicain, John McCain, a manifesté son intention de créer ce qu’il nomme une « Ligue des démocraties » dans un article programmatique de la fin 20076, mais aussi dès mai 2007 dans son discours à la très conservatrice Hoover Institution, et encore en mars 2008 devant le Los Angeles World Affairs Council. La Ligue (dont le nom fait écho, en anglais, à la Société des Nations) réunirait des nations partageant les mêmes vues afin d’œuvrer pour la paix et la liberté. On retrouve la problématique néoconservatrice classique de l’opposition entre démocraties libérales et régimes autoritaires (ou, dit autrement, entre « la liberté et le despotisme »).

L’équipe McCain voit dans cette option une puissante machine de promotion de la démocratie. Mais la Ligue est aussi conçue comme un moyen de surmonter les impasses rencontrées aux Nations unies, en déplaçant le lieu du débat lorsque l’Onu aura « échoué ». L’étendue de son champ d’action n’est pas encore arrêtée, mais elle irait probablement bien au-delà de la promotion de la démocratie, pour traiter de non-prolifération nucléaire, d’aide au développement, de lutte contre le sida ou encore de protection de l’environnement.

McCain envisage en fait une véritable refondation de l’ordre international, dont la Ligue des démocraties serait à la fois l’exemple et le cœur. L’intention du candidat républicain est d’abord d’associer les plus proches alliés des États américains (Européens, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Philippines, Corée du Sud). Il propose aussi que la Russie soit exclue du G8, au motif qu’elle n’est pas une « démocratie de marché ». En outre, si un élargissement du G8 doit permettre d’associer le Brésil et l’Inde, on comprend en creux que ce ne serait pas le cas de la Chine. De même, McCain endosse l’idée d’une « Otan globale », c’est-à-dire d’une organisation militaire conçue non plus comme une alliance des nations de l’Atlantique Nord, ni même comme un acteur militaire mettant ses capacités et son expérience au service de la sécurité collective, mais comme un cercle élargi des démocraties assurant leur propre sécurité face à la globalisation des menaces.

Désireux de rendre son engagement crédible, McCain a annoncé à plusieurs reprises qu’il convoquerait, dès la première année de son mandat, un sommet des dirigeants du monde démocratique pour connaître leurs vues et réfléchir aux étapes nécessaires à la réalisation de cette « vision ».

Trop occupé à emporter les primaires jusqu’au début du mois de juin, Obama n’a pas encore réagi à la proposition de McCain. Mais le groupe de réflexion qui travaille autour de lui sur la réforme du multilatéralisme fait porter le cœur de ses travaux sur la création d’un « Concert des démocraties ». Si l’idée est encore en gestation, ses contours se dessinent déjà. Le Concert est conçu avant tout comme un lieu de travail entre pays partageant les mêmes valeurs et les mêmes institutions démocratiques. L’effet recherché est pour ainsi dire maïeutique : dans ce cadre réduit, les démocraties devraient parvenir plus facilement à produire de nouvelles idées et à trouver un consensus autour d’initiatives, pour en discuter ensuite aux Nations unies.

Les démocrates font preuve de prudence sur l’identité des participants, refusant de fixer d’emblée une liste de membres et s’attachant plutôt à établir les critères d’adhésion (alternance politique, société civile active, suffrage universel, droit de concourir dans une élection…). Une capacité démontrée à travailler de manière coopérative pourrait aussi être prise en compte. Comme pour la Communauté des démocraties, les conseillers imaginent à la fois des mécanismes d’entrée et de sortie, pour que le « concert » reste harmonieux, et un statut d’observateur pour que les pays qui n’ont pas accès à la salle de « concert » ne troublent pas le programme et trouvent une place au balcon.

D’autres incertitudes demeurent, notamment sur la permanence du Concert, sur l’étendue de son champ d’action (sans aucun doute au-delà de la seule promotion de la démocratie), sur son mode de fonctionnement. Parmi ces questions en suspens, la plus gênante est celle de l’articulation entre le Concert et les organisations existantes : le G8, l’Otan et, naturellement, l’Onu.

Généalogie d’un projet d’experts

Ces propositions de campagne se nourrissent de récents travaux réalisés par des experts souvent passés par des fonctions officielles, comme il est habituel aux États-Unis. Depuis 2004, l’idée d’une union des démocraties est au cœur du débat sur les impasses du multilatéralisme et les alternatives aux organisations actuelles. Le but étant pour tous d’éviter un retour à un unilatéralisme jugé nuisible tant pour les États-Unis que pour le reste du monde.

À l’origine de ce débat, en 2004, Ivo Daalder (Senior Fellow à la Brookings Institution et actuel conseiller de Barack Obama) et James Lindsay (alors directeur adjoint de la Brookings), tous deux anciens du Conseil de sécurité nationale sous la présidence Clinton, prônent la création d’une « Alliance des démocraties7 ». Partant de l’idée que le fonctionnement de l’Onu est miné par le comportement des pays non démocratiques et, plus fondamentalement, par les principes même de la Charte (notamment sur la non-ingérence), les deux auteurs en appellent à la création d’un ordre international qui reflète l’organisation politique interne des pays. Le respect de la souveraineté étatique devrait, selon eux, dépendre de la conduite interne des États. Reprenant à leur compte l’hypothèse de la paix démocratique, selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre8, Daalder et Lindsay postulent que la coopération des démocraties est plus fructueuse et davantage susceptible de conduire à un monde harmonieux.

Ils en appellent alors à une Alliance des démocraties, qui ressemble de façon singulière à une Otan étendue au-delà de ses actuelles frontières et dont les missions seraient, elles aussi, élargies au-delà de la sécurité, mais aussi de la promotion de la démocratie, par exemple à la défense du libre-échange. Vis-à-vis de l’Onu, la position est alors relativement claire : l’Alliance devrait être à la fois un caucus au sein de celle-ci, une institution autonome, et une alternative que les auteurs qualifient, sans apprêt, de « plus légitime ».

Trois ans plus tard, Daalder et Lindsay reformulent leur idée dans un article intitulé, par détournement du slogan marxiste, « Démocraties de tous les pays, unissez-vous9 ! ». Si l’action collective est indispensable, l’Onu est impuissante à agir en raison de son universalité, comprendre : de la présence de moins-disant. Son incapacité à intervenir au sein même des États remet en cause son intérêt. Mais un concert des grandes puissances ne semble pas une solution viable aux deux auteurs. La coopération y serait assurément imparfaite. Surtout, ceux qui n’en seraient pas membres résisteraient sans doute à ses décisions.

La seule forme de coopération multilatérale qui leur semble satisfaisante au regard du double impératif d’efficacité et de légitimité serait donc un Concert des démocratie, disposant d’un secrétariat permanent et d’un budget, tenant des rencontres ministérielles ou au niveau des chefs d’État et de gouvernement. Les membres seraient acceptés sur la base de critères qui devraient être plus sélectifs que ceux retenus par la Communauté des démocraties : des élections libres et régulières, le respect des droits civils et politiques, etc. Leur application devrait aboutir à un Concert d’une soixantaine de membres, excluant la Russie et la Chine.

Que ferait ce Concert ? Il traiterait d’abord des questions de sécurité, de stratégie et de renseignement, à la manière de l’Otan mais à une échelle globale adaptée aux menaces actuelles. L’abandon du terme « alliance » traduit cependant la volonté de Daalder et Lindsay de minorer la dimension sécuritaire du projet. Les deux auteurs insistent donc aussi sur la promotion de la démocratie et des droits de l’homme, le commerce et le développement, et évoquent d’autres sujets, tels la responsabilité de protéger, l’adoption de sanctions contre l’Iran, l’interdiction du trafic de matières nucléaires ou la coopération pour la réduction de la pauvreté.

Cette nouvelle formulation demeure assez obscure sur l’articulation du Concert et de l’Onu. Selon Daalder et Lindsay, la mise en œuvre du Concert devrait commencer par la consolidation du caucus des démocraties au sein des Nations unies. Il devrait casser le jeu potentiellement paralysant des blocs régionaux sur les sujets chers aux démocraties et pourrait, le cas échéant, se constituer en force motrice pour réformer l’Onu. À lire les auteurs, il n’est toutefois pas exclu que le Concert puisse un jour remplacer les Nations unies si leur réforme devait échouer.

Bien qu’ils soient la principale référence dans ce débat et qu’ils exercent une influence évidente sur les projets élaborés par les équipes de campagne des deux côtés, Daalder et Lindsay ne sont pas les seuls à avancer ce type d’idées. À l’automne 2006, le Princeton Project on National Security, résultat d’une réflexion collective et bipartisane placée sous la direction honoraire de George Schultz et Anthony Lake, a imaginé un Concert très similaire. Partant du même constat d’inadaptation des organisations internationales et de la difficulté de les réformer, le Princeton Project voit lui aussi le Concert comme une institution devant permettre d’approfondir la coopération entre démocraties sur les questions de sécurité et, plus largement, sur toutes celles d’intérêt commun.

Des différences importantes existent cependant. Les critères d’adhésion au Concert sont complétés par des obligations touchant au comportement sur la scène internationale (ne pas avoir recours à la force contre les autres membres, s’engager à contribuer à des relations internationales pacifiques), qui feraient l’objet d’une charte. Surtout, en cas d’échec de la réforme des Nations unies, le Concert devrait se voir confier la responsabilité du recours à la force.

Robert Kagan, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace et conseiller de John McCain, est une figure clé du néoconservatisme. Séduit par l’opposition entre démocraties et autocraties, il a appelé de ses vœux, dans un article programmatique publié à l’été 2007, la création d’un « concert ou une ligue globale d’États démocratiques, peut-être informel pour commencer10 ». Là encore, il s’agit officiellement de compléter, non de supplanter l’Onu ou le G8. Mais, in fine, cette union des démocraties serait bien chargée de conférer à l’action internationale une légitimité à l’image de ce qu’avait fait, aux yeux de Kagan, l’Otan lors de l’intervention de 1999 au Kosovo. Celui-ci insiste d’ailleurs tout particulièrement sur la dimension militaire et de sécurité. Même la promotion de la démocratie est fondée chez lui sur l’idée, reprise de l’ancien secrétaire d’État de Harry Truman, Dean Acheson, que les Américains « ne peuvent être en sûreté que dans un environnement de liberté11 ».

Bien qu’ils soient dans des camps opposés, Kagan et Daalder ont cosigné une tribune en faveur de la création d’un Concert des démocraties, comme moyen d’offrir une légitimité internationale aux décisions américaines de recours à la force12. Considéré surtout comme un prolongement possible de l’Otan, le Concert devrait, aux yeux de Daalder mais surtout aux yeux de Kagan, permettre aux États-Unis d’obtenir le soutien des démocraties du monde entier à leurs actions extérieures.

Un club sans légitimité ?

L’idée d’une union internationale des démocraties suscite un débat virulent entre experts américains (et parfois étrangers), qui s’interpellent par tribunes interposées13. C’est d’abord la dimension « démocratique » du projet qui fait discussion. La première difficulté, concrète, tient à l’identification des participants, et plus précisément à la nature des critères d’adhésion. Tous jugent le processus d’adhésion à la Communauté des démocraties trop laxiste. Pourtant, quelle que soit la proposition retenue, il est probable que la cooptation prévaudra in fine.

La légitimité que requiert l’action collective peut-elle s’appuyer sur le caractère démocratique des États participants ? Postuler la justesse de l’action d’une union des démocraties en se fondant sur la nature du régime politique de ses membres, c’est ne pas se préoccuper de la légitimité de cette organisation aux yeux des tiers. C’est même écarter a priori leurs points de vue. Une approche plus exigeante sur la composition de l’organisation accroît aussi le nombre d’exclus du cercle des États autorisés à se prononcer. Dans ce contexte, lesdits exclus peuvent se sentir désignés comme des adversaires potentiels, tant il est clair que, Concert ou Ligue, cette nouvelle institution a vocation à assumer des missions de sécurité au-delà du territoire de ses membres…

La caractéristique essentielle de ce projet n’est pas de créer une organisation à la composition restreinte : celles-ci sont nombreuses, que ce soit sur une base régionale, économique, culturelle, etc. Mais, à la différence de la plupart d’entre elles, le Concert ou la Ligue aurait vocation à intervenir au-delà des frontières des États qui le composent, et ce de façon non coopérative. La ligne de partage démocratique est donc supposée traduire un rapport de force au sein du système international. D’où la question suivante : une vision du système international structurée par l’opposition entre démocraties et régimes autoritaires est-elle vraiment pertinente ?

Cette opposition se voit indéniablement prêter une importance excessive. On peut ainsi douter de la cohésion du « bloc démocratique » que Daalder et Lindsay s’attendent à voir peser à l’Omc. Mais n’est-ce pas l’idée même de la coïncidence d’intérêts des démocraties et de leur capacité à agir en tant que telles qui doit inspirer le doute ? Les démocraties n’étaient pas d’accord sur l’Irak. C’est leur réalisme, plus qu’un éventuel veto russe ou chinois, qui a conduit à écarter l’idée d’une intervention militaire occidentale au Darfour ou en Birmanie. De façon générale, les démocraties, tout en partageant des intérêts, voire des principes, ne convergent pas de façon systématique. Et lorsque c’est le cas, la nature de leur régime n’en est pas forcément la cause. Le clivage ne semble pas pertinent jusque sur la question des droits de l’homme. L’Inde ou l’Afrique du Sud sont loin de partager les positions européennes, a fortiori celles des États-Unis. Au sein même de l’ensemble atlantique, des divergences fortes existent sur la peine de mort, la justice pénale internationale, la bioéthique, les relations entre églises et États… Or, une union des démocraties n’est probablement pas le meilleur moyen de réduire ces différences.

Et quand bien même, une telle union serait-elle efficace ? En matière de lutte contre le terrorisme, la distinction démocratique n’est pas pertinente : les pays ciblés par les réseaux terroristes, comme ceux dont la coopération est recherchée, ne sont pas tous des démocraties. Dans le cas des crises avec l’Iran, la Corée du Nord ou le Soudan, l’enjeu pour les États-Unis et l’Europe n’est pas de pouvoir agir seuls, mais de convaincre la Russie et la Chine, entre autres, d’agir avec eux. De plus, la crédibilité de la lutte contre la prolifération et l’autorité – déjà fragilisée – du Tnp ne seraient pas renforcées si nous laissions accroire que notre attitude vis-à-vis d’Israël ou de l’Inde se fonde sur la nature de leur régime, et non sur le fait que ces deux États ne sont pas parties au traité.

Chez la plupart de ses tenants, l’idée d’union internationale des démocraties vise à remettre en cause les logiques géopolitiques existantes (casser la dimension occidentale de l’Otan par exemple). L’hypothèse américaine, très lourde, est que la plupart des États désireraient ardemment rejoindre un club qui les refuse comme membres. Or, il n’est pas sûr que ce pouvoir d’attraction fonctionne, ne serait-ce qu’auprès des démocraties. L’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie accepteraient-ils de jouer le jeu ? Morton Halperin et Ted Piccone, pourtant très engagés dans le projet de Communauté des démocraties, n’écartent pas la possibilité que « les États-Unis organisent une soirée pour les démocraties, et que personne ne vienne14… ». Les démocraties qui se présenteraient seraient-elles d’ailleurs coopératives ? Quant aux régimes non démocratiques ou, surtout, aux pays en voie de démocratisation, jouir des honneurs du club leur paraîtrait-il assez attractif pour qu’ils fassent les efforts nécessaires pour se conformer aux critères d’adhésion ?

Ces questions n’embarrassent pas tout le monde. Robert Kagan assume cette logique de club. Selon lui, loin d’inviter les non-démocraties à former des coalitions adverses, la Ligue ne ferait que répondre au bloc déjà implicitement constitué par les régimes autoritaires15. Dès lors, il ne s’agit plus de briser les blocs, mais au contraire de les consolider…

Reste enfin la question de la place concédée à l’Onu. On peut douter de la complémentarité et de la non-concurrence qu’affichent les défenseurs de cette initiative. Comment n’y aurait-il pas concurrence lorsque l’objectif avoué est d’aller plus loin que l’actuel caucus des démocraties qu’incarne déjà, au sein des Nations unies, la Communauté des démocraties ? Si, selon McCain ou Kagan, la Ligue n’a pas vocation à « supplanter » l’Onu (ni d’autres organisations internationales), ils n’en disent pas moins clairement qu’elle « pourrait agir quand l’Onu échoue16 ». Il est inutile de s’interroger très longtemps sur l’identité de celui qui déciderait si les Nations unies ont décidé de ne pas agir (comme ce fut le cas pour l’Irak) ou échoué à décider…

Lindsay et Daalder sont tout aussi ambivalents. Selon eux, certes « un Concert des démocraties ne serait pas nécessairement un remplacement pour l’Onu, mais un éperon pour son adaptation et son amélioration17 ». Ils refusent cependant de clarifier l’articulation entre les deux institutions. Les missions qu’ils imaginent pour le Concert relèvent clairement en premier ressort des Nations unies. En réponse aux critiques, ils se contentent d’affirmer que, aussi utile que l’Onu puisse être (et ils ne donnent guère l’impression de trouver qu’elle l’est en quelque manière), cette utilité n’est pas sans limites.

Le Princeton Project a, pour sa part, le mérite d’assumer la double nature du projet, conçu à la fois comme un aiguillon pour la réforme de l’Onu et comme une option alternative. Ainsi, « si la réforme et l’élargissement du Conseil de sécurité s’avéraient impossibles avant la fin de la décennie, en tout cas, le Concert pourrait devenir un forum alternatif pour l’autorisation du recours à la force dans les cas où l’usage du veto au Conseil de sécurité empêcherait les nations libres de rester fidèles aux buts de la Charte des Nations unies ». C’est en quelque sorte au nom des principes de la Charte que ses dispositions seraient ainsi contournées…

Ce qu’il faut comprendre de toutes ces formulations, c’est qu’une union des démocraties viserait surtout à développer une option supplémentaire et, pourquoi pas, à certaines conditions, alternative, dans la boîte à outils de la politique étrangère américaine.

La fin du consensus réaliste ?

Ces réflexions révèlent la prégnance de la question démocratique dans la politique étrangère américaine. Il semble qu’elle doive perdurer au-delà de l’administration Bush. Paradoxalement, l’idéalisme américain sur la question de promotion démocratique n’a été que peu ébranlé par les désillusions de ces dernières années, et notamment l’augmentation du nombre d’élections démocratiques qui ne contribuent pas à l’élargissement des alliés des États-Unis.

Elles soulignent aussi la fragilité de l’approche réaliste, traditionnellement dominante aux États-Unis. Ce qui frappe dans ces débats, c’est d’abord le consensus bipartisan autour de l’idée d’union des démocraties. Mais c’est surtout le fait que celui-ci repose non pas sur la tradition réaliste, mais sur une convergence entre néoconservateurs et internationalistes libéraux. Certes, il ne s’agit que d’un signe et le débat autour de cette idée continue.

Ces propositions amènent enfin à relativiser le réengagement multilatéral attendu de la prochaine administration américaine. La vision dominante aux États-Unis de l’engagement multilatéral, y compris dans les cercles réalistes, est celle d’un « multilatéralisme à la carte », d’un « multi-multilatéralisme », où Washington dispose d’une boîte à outils au sein de laquelle il piochera, ou non, au gré des circonstances – le Concert ou la Ligue n’étant rien d’autre, dans le meilleur des cas, qu’un outil parmi d’autres. Le multilatéralisme est pourtant une forme d’organisation collective qui s’accommode mal d’une approche strictement instrumentale et de décisions ad hoc. À l’heure où l’Union européenne affiche son souci d’un multilatéralisme efficace, d’un ordre international fondé sur des règles, ce sujet de discussion entre Européens et Américains apparaît majeur. Ce débat de fond sera toutefois difficile à avoir quand, des deux côtés de l’Atlantique, les gouvernements auront d’abord à cœur de témoigner d’un rapprochement.

Ce projet est une bonne illustration de ce que les Américains recherchent dans l’organisation collective du monde : des alliances et, in fine, une homogénéité aussi poussée que possible. Il est pourtant probable que l’hétérogénéité du monde, sans forcément être plus poussée demain qu’hier, devra être mieux prise en compte. Les administrations américaines ont du mal à imaginer un monde où d’autres valeurs que les leurs puissent leur être opposées et estiment bien souvent inutile de le faire. Ce défi de la gestion collective d’un monde moins unipolaire et homogène que ne le postulent souvent nos partenaires américains ne trouve avec l’idée d’union des démocraties qu’un semblant de réponse.

  • *.

    Pauline Peretz (chercheuse associée au Centre d’études nord-américaines de l’Ehess) et Manuel Lafont Rapnouil (diplomate) sont chargés de mission au Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et européennes. Les vues exprimées dans cet article sont celles des auteurs.

  • 1.

    Francis Fukuyama, “The paradox of international action”, The American Interest, printemps 2006, p. 16.

  • 2.

    Samuel Huntington, “After twenty years: the future of the third wave”, Journal of Democracy, vol. 8, n° 4, 1997, p. 11-12.

  • 3.

    Adam Garfinkle, “Let democracies unite”, Philadelphia Inquirer, 10 novembre 1991.

  • 4.

    Hubert Védrine, intervention à la conférence de Varsovie sur la démocratie, Varsovie, 26 juin 2000.

  • 5.

    Cristina Barrios, The Community of Democracies: Should Europe Engage ?, Fride, janvier 2008.

  • 6.

    John McCain, “An enduring peace built on freedom”, Foreign Affairs, novembre-décembre 2007.

  • 7.

    Ivo Daalder et James M. Lindsay, “An alliance of democracies”, The Washington Post, 23 mai 2004, puis “An alliance of democracies: our way or the highway”, Financial Times, 6 novembre 2004.

  • 8.

    Sur les limites de cette thèse, voir Edward D. Mansfield et Jack Snyder, “Prone to violence. The paradox of the democratic peace”, The National Interest, hiver 2005-2006, p. 39-45.

  • 9.

    I. Daalder et J. Lindsay, “Democracies of the world, unite!”, The American Interest, janvier-février 2007, p. 5-19.

  • 10.

    Robert Kagan, “End of dreams, return of history”, Policy Review, août-septembre 2007.

  • 11.

    Dean Acheson, discours prononcé comme secrétaire d’État à Washington, 22 avril 1950.

  • 12.

    I. Daalder et R. Kagan, “The next intervention”, Washington Post, 6 août 2007.

  • 13.

    Pour un aperçu de ce débat, voir “Democracies of the world, unite. The debate continues”, The American Interest, mars-avril 2007.

  • 14.

    Morton Halperin et Ted Piccone, “Doomed to fail?”, International Herald Tribune, 6 juin 2008.

  • 15.

    R. Kagan, “League of dictators?”, Washington Post, 30 avril 2006.

  • 16.

    J. McCain, “An enduring peace built on freedom”, art. cité, p. 26.

  • 17.

    C’est nous qui soulignons.