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Wikimedia, photo :  Photo de Shealah Craighead
Wikimedia, photo : Photo de Shealah Craighead
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L'épouvantail mondialiste

Les critiques de Donald Trump envers le « mondialisme » font vaciller la coopération internationale et le multilatéralisme pourtant « au coeur de nos débats intérieurs ».

Comme l’an passé, le débat général qui a ouvert la nouvelle session de ­l’Assemblée générale des Nations Unies a offert un contraste frappant entre Donald Trump et Emmanuel Macron. Le premier a dressé un réquisitoire contre le «  mondialisme  », et réitéré son credo nationaliste et souverainiste de «  l’Amérique d’abord  ». Quelques instants plus tard, le second a au contraire plaidé en faveur d’une vision ambitieuse du multilatéralisme, comprenant non seulement une ­coopération internationale substantielle, mais aussi le respect de principes de conduite communs entre États[1].

Près de deux ans après son élection, le discours du président américain n’avait rien de surprenant. Au-delà de sa rhétorique, depuis son entrée en fonction, Trump a multiplié les gestes de défiance et de désengagement vis-à-vis des Nations Unies : sortie de l’accord climat, retrait de l’Unesco, décision de ne plus siéger au Conseil des droits de l’homme, attaques contre la Cour pénale internationale, interruption des financements à l’agence humanitaire chargée de l’aide aux réfugiés palestiniens… Seul le rôle du Congrès en matière budgétaire a empêché que toutes les contributions volontaires américaines aux agences, fonds et programmes onusiens ne fassent l’objet de coupes claires.

La politique étrangère américaine du moment ne se souciant guère de cohérence, elle sait bien entendu recourir aux Nations Unies quand elle en ressent le besoin: elle l’a fait par exemple pour mettre la pression sur la Corée du Nord – et la Chine – en début de mandat. Mais ce qui la sous-tend aujourd’hui, plutôt qu’un pragmatisme sélectif, est la méfiance de principe vis-à-vis de l’idée même de règles internationales, vues comme autant de « formes de coercition et de domination » selon les mots du président américain.

Le «  mondialisme  » auquel il prétend résister semble pourtant difficile à discerner. La préférence du président américain actuel pour des politiques bilatérales, voire unilatérales, est évidente. L’administration juge manifestement que celles-ci offrent un rapport de forces plus favorable. Il n’est pourtant pas certain qu’à moyen terme, cette approche renforce la situation relative de la puissance américaine. Surtout, les défis communs et les menaces collectives du moment – du changement climatique aux dérèglements du système de sécurité collective en passant par les crises humanitaires ou les déséquilibres économiques – ne trouveront pas de réponses suffisantes dans la seule addition de politiques nationalistes.

En regard, le président français, comme le secrétaire général António Guterres ou les représentants allemands, a plaidé en faveur du multilatéralisme. Il a pointé qu’en réalité, l’alternative aboutirait au nom du nationalisme au repli, au conflit et, en fin de compte, au règne de la « loi du plus fort ». Il a aussi souligné que les défis du moment appelaient des efforts collectifs, et plus profondément de nouveaux équilibres. Et il s’est posé en défenseur de l’universalisme.

Un tel contraste renvoie à la crise profonde de l’ordre multilatéral[2]. Si la politique de l’administration Trump aggrave cette crise, elle ne l’a pas provoquée. Fragilisé par ses propres défaillances, et contesté par ceux qui y voient le faux-nez de ­l’hégémonisme occidental, l’ordre international construit autour de l’Onu est également affaibli par le peu d’enthousiasme de ses soutiens traditionnels. Le vide laissé aux Nations Unies, par les États-Unis notamment, est d’ailleurs mis à profit par d’autres, à commencer par la Chine, en matière de droits de l’homme, comme sur les questions de développement ou de sécurité.

Certes, en dépit des pronostics pessimistes, le retrait américain de l’accord de Paris sur le climat n’a pas provoqué d’effet domino. L’Iran continue à respecter l’accord de Vienne sur le nucléaire. Des pays s’organisent pour compenser au moins en partie le manque à gagner des agences, fonds et programmes onusiens. Mais une simple défense du statu quo n’est pas à la hauteur des enjeux. Le défi n’est pas uniquement de compenser le vide laissé par les États-Unis ou de contourner le blocage du veto russe; il s’agit aussi de forger des réponses multi­latérales efficaces aux défis auxquels le monde est aujourd’hui confronté.

De ce point de vue, il est intéressant de noter qu’à la tribune de l’Onu, Emmanuel Macron ne s’est pas contenté d’un plaidoyer simpliste pour le multilatéralisme. Il a insisté sur le caractère insuffisant de certaines politiques multilatérales, et appelé non seulement à des réformes institutionnelles (Omc, Conseil de sécurité, G7), mais aussi à une inflexion des politiques menées collectivement par les États en matière sécuritaire, environnementale, économique ou sociale. Il a en outre contesté le discours de défense de la souveraineté des ­adversaires du multilatéralisme, insistant sur le fait que « seule l’action collective permet de préserver la souveraineté et l’égalité des peuples ».

Comme le souligne Tom Wright dans un article publié récemment par The Atlantic, Trump et son conseiller diplomatique John Bolton mènent des combats quasi théologiques sur la nature de la souveraineté[3]. Leur souverainisme repose sur l’idée que l’intérêt porté à la stabilité et à la prospérité internationales et le respect pour le droit international, a fortiori la vision d’un ordre mondial fondé sur des règles, représentent d’intolérables contraintes pour «  l’Amérique d’abord  ». Pourtant, la souveraineté est aussi la capacité juridique et politique à être un acteur sur la scène inter­nationale, y compris en souscrivant à des règles et en construisant des actions collectives.

Trump
et son administration
s’en prennent à l’idée même que l’action
des États doit s’inscrire dans un cadre international.

Ces attaques contre le «  mondialisme  » trouvent d’abord un écho sur le plan intérieur, auprès des milieux complotistes ou antisémites. Mais sur le plan international, elles permettent à Trump et à son administration de s’en prendre à l’idée même que l’action des États doit s’inscrire dans un cadre inter­national, et pas seulement à une menace «  supranationale  » fantasmée. Le retrait du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, le blocage de l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce, les critiques contre le Pacte mondial sur les migrations, l’absence de solidarité en matière humanitaire ou de développement en sont autant d’illustrations.

Cette approche n’est pas propre aux États-Unis. En Europe également, la montée du populisme repose sur une conception de la souveraineté qui consiste à retrouver un «  contrôle  », mais aussi des solidarités limitées et un désengagement de l’interdépendance. Ce n’est pas un hasard si, a fortiori à l’approche des élections européennes, ces forces contestataires continuent de promouvoir l’idée qu’un nouveau clivage politique les oppose aux «  mondialistes  ».

Afin de continuer à défendre un ordre construit sur des règles et des coopérations, mais aussi un sens élargi de nos interdépendances et de nos solidarités, les gouvernements européens devront convaincre leurs citoyens, et donc ­s’assurer que cet ordre et les politiques qu’il recouvre répondent efficacement à leurs besoins.

Aujourd’hui, qu’il s’agisse de commerce, de santé publique, de lutte contre le terrorisme ou la prolifération des armes nucléaires, de migrations et de réfugiés, les politiques multi­latérales sont en pratique au cœur de nos débats intérieurs, et directement remises en question par des publics inquiets ou frustrés. Construire la «  souveraineté européenne  » dont parle souvent Emmanuel Macron, c’est-à-dire une capacité de l’Europe à maîtriser son destin et à mener les politiques qu’elle a librement, démocratiquement choisies, passe aussi par une stratégie claire pour répondre à la crise du multilatéralisme.

 

 

[1] - Sur ces principes, voir John Gerard Ruggie, “Multilateralism: the anatomy of an institution”, International Organization, vol. 46, n° 3, été 1992, p. 561-598.

 

[2] - Voir Manuel Lafont Rapnouil, «  La chute de l’ordre international libéral ?  », Esprit, juin 2017.

 

[3] - Thomas Wright, “Trump’s mystifying victory lap at the UN”, The Atlantic, 26 septembre 2018.

 

Manuel Lafont Rapnouil

Diplomate de carrière, Manuel Lafont Rapnouil est membre du comité de rédaction d’Esprit et s’exprime à titre purement personnel.

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