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Évacuations à l’aéroport international Hamid Karzai, Afghanistan, août 2021. (U.S. Marine Corps photo by Sgt. Samuel Ruiz)
Évacuations à l'aéroport international Hamid Karzai, Afghanistan, août 2021. (U.S. Marine Corps photo by Sgt. Samuel Ruiz)
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Derrière le retrait d’Afghanistan

octobre 2021

Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan marque la fin d’un cycle dans la lutte contre le terrorisme. On assiste à une recomposition de l’ordre international, avec un effacement des grandes puissances au profit des puissances moyennes. Quelle place pour l’Europe dans ce nouveau panorama ?

La coïncidence du retrait des États-Unis et de leurs alliés avec le vingtième anniversaire du 11 septembre 2001, mais aussi la façon dont se sont effondrés l’armée et le pouvoir afghans, la prise de Kaboul par les talibans sans coup férir avant même le départ américain et enfin le caractère chaotique des opérations d’évacuation, entamées puis interrompues – tout cela a donné un formidable écho aux événements en Afghanistan. Mais au-delà de leurs conséquences politiques de court terme, il est encore délicat de se prononcer sur leur portée.

Fin du conflit afghan, mais pas de la puissance américaine

Sans perdre de vue la perspective stratégique plus globale, les événements d’août ont d’abord des conséquences majeures en Afghanistan. La fin de la guerre, que la victoire des talibans semble annoncer, ne signifie pas la stabilisation du pays. Celui-ci est en proie à une crise économique profonde, et la moitié des quarante millions d’Afghans dépend de l’aide humanitaire. Le Haut Commissariat des Nations unies prévoit jusqu’à 500 000 réfugiés de plus d’ici la fin de l’année – qui concerneront bien davantage les voisins de l’Afghanistan que l’Europe. Au-delà, les premiers gestes des talibans au pouvoir, s’ils n’invalident pas l’idée que ces derniers ont appris des vingt dernières années, confirment que leur pouvoir sera d’abord celui des mollahs pachtounes, assis sur une vision conservatrice de la charia, conscients qu’ils ont affaire à un pays très différent de celui dont ils avaient pris le contrôle en 1996, mais dont le souci d’apaisement trouve vite ses limites.

Face à ce pouvoir, les chancelleries occidentales ont déjà dit qu’elles prêteraient une attention particulière à quelques sujets : accès humanitaire, droits de l’homme, évacuation des personnes vulnérables, respect des ouvertures annoncées par le nouveau pouvoir taleb et, plus particulièrement, lutte contre le terrorisme. Les talibans ont sans doute compris leur intérêt à ne pas redevenir la base arrière d’un terrorisme visant les intérêts américains. Mais ils sont aussi en conflit avec Daech (via sa filiale État islamique dans le Khorassan) et ne peuvent prétendre à un contrôle complet du pays. Ils n’ont en outre pas renoncé à leurs liens historiques avec Al Qaïda. Malgré la persistance de ce risque terroriste, le départ des États-Unis et de leurs alliés marque la fin du cycle stratégique de la « guerre contre le terrorisme1 » ouvert en 2001 (même si la lutte contre les groupes terroristes par des moyens militaires ne disparaît pas).

La tendance de fond : une puissance américaine moins interventionniste, davantage tournée vers le défi que représente la Chine.

La fin du cycle peut d’ailleurs s’étendre au-delà – à la fin de l’interventionnisme américain. Mais les énièmes spéculations sur le repli ou le déclin de Washington manquent l’objectif. La comparaison avec Saïgon en 1975 est d’autant plus exagérée que ce symbole est plus ambivalent qu’on ne le croit : dès les années 1980, le retour de puissance américain était incontestable. En revanche, même si l’on croit à la persistance de la puissance américaine, y compris en termes de garanties de sécurité pour ses alliés (au moins sous l’administration actuelle), on peut rester frappé par la tendance de fond, commune aux trois dernières administrations : une puissance américaine moins interventionniste, davantage tournée vers le défi que représente la Chine, avec une vision plus restrictive de ses intérêts et où la politique intérieure pèse plus directement sur la politique étrangère2.

Malaise dans la politique étrangère ?

Cette posture durablement plus sélective sur ses responsabilités internationales n’est pas propre aux États-Unis. Ce qui pose une question majeure sur l’avenir de l’ordre international. La réponse est doublement délicate. D’une part, on assiste à une préférence pour l’évitement des responsabilités, qu’illustre pleinement l’Afghanistan. Moscou et Pékin sont goguenards après le retrait américain. Certes, ils sont aussi inquiets, notamment au regard du risque terroriste, et ont récemment établi des contacts avec les talibans. Mais ils n’ont aucune intention de prendre à bras-le-corps un quelconque règlement de la crise – pas même sur le plan humanitaire ou du développement. De ce point de vue, la crise afghane confirme encore l’espace croissant dont profitent les puissances moyennes sur la scène internationale, le Pakistan bien sûr, mais aussi la Turquie et le Qatar, en concurrence ces derniers mois pour rouvrir l’aéroport en lien avec les talibans.

D’autre part, le débat souvent manichéen sur les interventions militaires (dont l’Afghanistan aura été l’exemple préféré) risque de s’élargir. La façon dont l’armée afghane et l’État se sont effondrés ne va pas manquer d’accréditer le sentiment que la politique étrangère peine à bâtir autrement que sur du sable. La réalité est plus nuancée. L’action internationale des vingt dernières années en Afghanistan n’a pas échoué pour on ne sait quelle fatalité propre au « cimetière des empires », mais pour des raisons bien identifiables, dont le mépris des réalités politiques locales (y compris rurales) et l’ampleur de la corruption3. Mais elle n’a pas rien produit, en termes d’éducation ou de santé, par exemple, dans un pays en profonde mutation sociale4. Pour autant, dans le débat, les doutes sur l’intervention armée s’ajoutent à ceux sur les sanctions, sur l’aide au développement, sur la construction d’institutions, sur les efforts de paix… Dans les pays occidentaux en tout cas, car toutes les puissances ne connaissent pas ce malaise.

Qu’est-ce que tout cela signifie pour l’Europe ? Le caractère précipité et incomplet des évacuations de Kaboul en août a suscité un vaste débat… qui montre les différentes directions que l’Europe peut prendre. La peur migratoire – alors que l’Europe ne sera probablement pas en première ligne des flux de réfugiés des prochains mois – traduit la tentation du repli dans les opinions et les gouvernements. Paradoxalement, la critique sur l’absence de consultation américaine souligne l’absence, côté européen, de véritable proposition stratégique – depuis 2001. Plus largement, la glose sur la puissance américaine souligne les difficultés de nombreux Européens à penser par eux-mêmes – souvent par crainte de fragiliser la poursuite d’une coopération transatlantique dont l’avenir exige pourtant davantage d’investissement européen. Heureusement, on constate aussi l’accélération du débat sur l’autonomie stratégique, au-delà de sa traditionnelle chambre d’écho française, et même à Londres, alors que les Britanniques restent enlisés dans le Brexit.

Le 11 septembre 2001 avait aussi ouvert un cycle de réalignement européen derrière Washington, après les premiers gestes d’autonomie stratégique qui avaient suivi le conflit en ex-Yougoslavie, comme la déclaration de Saint-Malo en 1998. Vingt ans après, ce cycle aussi peut prendre fin – par une mutation et un rééquilibrage de la relation transatlantique plutôt que par son effacement. À charge pour les Européens de s’accorder sur une vision concrète de cette mutation.

  • 1. Voir Marc Hecker et Élie Tenenbaum, La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au xxie siècle, Paris, Robert Laffont, 2021.
  • 2. Salman Ahmed et Rozlyn Engel (sous la dir. de), Making U.S. Foreign Policy Work Better for the Middle Class [en ligne], Carnegie Endowment for International Peace, 23 septembre 2020. Voir aussi Maya Kandel, « La réponse démocrate à la doctrine Trump » [en ligne], Le Grand Continent, 21 décembre 2020.
  • 3. Voir par exemple Gilles Dorronsoro, Le Gouvernement transnational de l’Afghanistan. Une si prévisible défaite, Paris, Karthala, 2021.
  • 4. Voir Serge Michailof, « Anatomie de l’échec des Occidentaux à construire un État afghan : les leçons pour le Sahel », Huffington Post, 25 août 2021.

Manuel Lafont Rapnouil

Diplomate de carrière, Manuel Lafont Rapnouil est membre du comité de rédaction d’Esprit et s’exprime à titre purement personnel.

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