L’échec de Barkhane
L’intervention militaire de la France au Sahel a été un échec, dont les leçons peinent à être tirées. En rejetant la faute sur les autres, les autorités françaises trahissent leur difficulté à repenser la politique étrangère de la France au sud du Sahara.
Menée au nom de la lutte contre le terrorisme djihadiste, l’intervention militaire de la France au Sahel a été un échec que des journalistes ont qualifié de « défaite1 », de « déroute2 » ou, pour moquer les déclarations triomphantes de l’état-major, de « succès ininterrompus pour un échec cuisant3 ». Pour autant, l’Élysée n’a pas souhaité tirer le bilan de la plus grosse opération outre-mer de l’armée tricolore depuis la guerre d’Algérie. Au contraire, plusieurs arguments ont été avancés pour nier l’échec, mettant ainsi en lumière les difficultés à repenser la politique extérieure de la France en Afrique.
Pour botter en touche, l’Élysée a, en l’occurrence, recouru à des ficelles assez classiques, qui allaient de l’appel au patriotisme à la dénonciation de la mauvaise volonté des partenaires locaux et internationaux, en passant par les manœuvres de déstabilisation de l’étranger et l’inadaptation des mandats octroyés pour répondre aux défis d’un terrorisme d’ampleur mondiale. La perte d’influence de la France au Sahel a été mise sur le compte de la propagande russe ou salafiste. Les autorités n’ont pas non plus manqué de souligner les défaillances des Européens, qui n’ont pas voulu accompagner les opérations Serval (janvier 2013-juillet 2014) puis Barkhane (août 2014-novembre 2022) à la hauteur des moyens demandés. Enfin et surtout, elles ont insisté sur l’incurie des gouvernements africains de la zone, un argument qui, rétrospectivement, semble d’autant plus curieux que la faiblesse des États sahéliens avait précisément été invoquée pour justifier le déclenchement de l’opération Serval au Mali en 2013.
La faute des autres
Un premier artifice rhétorique a tout simplement consisté à désamorcer la critique en discréditant ses détracteurs. L’appel au patriotisme a aussi permis d’étouffer le débat au prétexte qu’il convenait de respecter la mémoire des soldats tombés au combat. Lors d’une conférence donnée à l’Institut français des relations internationales à Paris le 16 octobre 2024, l’ancien ministre de la Défense puis des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, devait par exemple conspuer la propension à « l’autoflagellation » des Français. En réponse à une question posée sur le Sahel, il allait plutôt éluder, parler de la crise au Proche-Orient et inviter à ne pas se focaliser sur trois des cinquante-quatre États africains. Selon lui, la France restait active sur le reste du continent et la situation au Mali, au Niger et au Burkina Faso avait surtout empiré depuis la fin de l’opération Barkhane.
Dans une veine complotiste et nationaliste, les autorités ont par ailleurs convié la population à se méfier de la propagande de l’étranger. Pourtant, les Sahéliens n’ont certainement pas eu besoin de la Russie pour alimenter leur ressentiment contre un ancien colonisateur qui refusait de leur délivrer des visas, s’avérait incapable d’enrayer la poussée djihadiste et continuait de soutenir des régimes autoritaires, corrompus et de plus en plus impopulaires à mesure qu’ils apparaissaient comme les valets de l’impérialisme occidental.
La mauvaise volonté des partenaires et le manque de moyens
L’incompétence et l’incurie des partenaires locaux, justement, ont servi à justifier l’échec de Barkhane. Mais la faiblesse et la mauvaise gouvernance des États de la zone étaient déjà connues depuis longtemps. Normalement, un tel obstacle aurait dû être pris très au sérieux dès le déclenchement de l’opération Serval, quitte à interroger la faisabilité de l’intervention militaire décidée par Paris. Les stratèges de l’Élysée auraient notamment pu s’inquiéter de la mauvaise volonté, voire de la réticence des chefs d’États sahéliens à réformer et à professionnaliser des appareils sécuritaires qu’ils ne souhaitaient en fait pas renforcer, par crainte de la mutinerie ou du putsch4. Or c’est seulement à la fin de l’opération Barkhane en 2022 que Paris a vraiment commencé à s’exprimer publiquement sur les impérities de ses partenaires locaux, quitte à s’attirer les foudres des milieux nationalistes africains lorsque l’ancienne puissance coloniale a mis en exergue les massacres de civils perpétrés par des soldats maliens ou burkinabè.
Le manque de moyens a également été invoqué pour justifier l’enlisement de l’armée française dans des guerres asymétriques. Relayé au plus haut niveau de l’état-major, ce discours s’est cependant heurté aux logiques administratives et budgétaires qui, en interne, ont conduit la hiérarchie à privilégier l’achat de blindés, alors que des pick-up légers auraient été plus adaptés aux combats dans le désert. Par conséquent, les troupes tricolores sont restées lentes, lourdes et prévisibles face à un ennemi invisible, insaisissable, extrêmement mobile et adepte de l’embuscade plutôt que de la bataille rangée. Le budget de l’opération Barkhane, lui, n’a jamais été négligeable, à hauteur d’un milliard d’euros par an, et les impératifs de la guerre contre le terrorisme au Sahel ont au contraire permis au ministère des Armées de sanctuariser des dépenses que le président François Hollande avait un moment envisagé de réduire quand il était arrivé au pouvoir en 2012.
Au niveau international, l’engagement de la France a par ailleurs incité les partenaires européens à envoyer des militaires sur place, tant et si bien qu’on a pu parler d’embouteillage sécuritaire ou d’hyper-interventionnisme désorganisé. Aux côtés des Casques bleus onusiens déployés au Mali, la multiplication des coalitions antiterroristes a en effet posé des problèmes de coordination entre des acteurs de plus en plus nombreux. Rétrospectivement, on peut ainsi se demander si, en fait de pénurie, il n’y a pas plutôt eu une débauche de moyens, préjudiciable à la conduite des opérations et toujours susceptible d’alimenter les détournements de fonds et d’équipements par des régimes corrompus et clientélistes.
Des mandats inadaptés
Les récriminations de l’état-major français à propos d’un mandat mal taillé, trop étriqué ou trop large, méritent également d’être remises en perspective. En réalité, c’est la France qui a tenu la plume pour écrire les conditions de son intervention au début de l’opération Serval en 2013. Contrairement à ce que disait Jean-Yves Le Drian, l’armée française n’a pas vraiment été « appelée » au Mali5. À Bamako, début 2013, la première lettre du président par intérim Dioncounda Traoré demandait uniquement un soutien aérien et non un déploiement au sol. Un fonctionnaire du Quai d’Orsay a ensuite réécrit cette lettre afin de tenir compte des impératifs des militaires français, qui estimaient indispensable de repartir à la conquête du nord du Mali pour venir à bout des djihadistes6.
En d’autres termes, on ne saurait reprocher aux Nations unies d’avoir imposé un mandat qui allait restreindre l’intervention des troupes de Serval à la seule lutte contre des groupes désignés comme terroristes, et cela dans une zone limitée qui ne permettrait pas de prendre immédiatement en compte l’expansion des insurgés vers le sud, notamment vers Mopti et le pays dogon. Au-delà des contraintes d’ordre juridique, le résultat n’en demeure pas moins que le déploiement de l’armée française a vite déçu les populations, qui espéraient que l’ancienne puissance coloniale allait se préoccuper de protéger les civils et de restaurer un semblant d’ordre en combattant aussi les méfaits des voleurs de bétail, des bandits de grand chemin, des trafiquants de drogues, des mouvements séparatistes, des milices communautaires et des divers groupements paramilitaires.
Dans le même ordre d’idées, l’élargissement du mandat de Serval à quatre autres pays du Sahel a continué de cibler certains symptômes de la crise sans chercher à en traiter les causes politiques et sociales. En 2014, le démarrage de l’opération Barkhane a en réalité répondu à des considérations administratives et logistiques. Les militaires français souhaitaient en effet déménager le poste de commandement de Bamako, qui était devenu trop visible à proximité de la capitale malienne. Ils ont alors trouvé moins onéreux de s’installer dans leur vieille base de Ndjamena plutôt que de construire de toutes pièces un nouveau camp à Niamey. Partant, l’objectif était aussi de justifier la prolongation de la présence militaire française au Tchad, où l’opération Épervier, démarrée en 1986 pour repousser les incursions libyennes, n’avait plus de raison d’être depuis la mort du colonel Mouammar Kadhafi en 2011. Le changement de nom de Serval, enfin, a visé à préserver les acquis des troupes tricolores au Mali en 2013, en sachant parfaitement que, dans la durée, l’extension de la zone d’intervention de Barkhane risquait fort de tourner à la mission impossible et de mal se terminer7.
Une défaite politique mais pas militaire
Pour les officiers français, Serval reste en effet une réussite. À les en croire, l’échec de Barkhane aurait ensuite été de nature politique et non militaire, un discours déjà entendu maintes fois au sortir de la guerre d’Algérie. Par contraste, Serval aurait démontré toute l’agilité d’une armée expérimentée et capable de se déployer outre-mer dans le désert du Sahara avec peu de moyens, en conjuguant rusticité et technologie. Alors que l’objectif initial était seulement d’empêcher les djihadistes de s’emparer de la base malienne de Sévaré, des succès inattendus ont ainsi permis de partir très vite à l’assaut du Nord, où la prise de Tombouctou a symboliquement rappelé la conquête coloniale de 1893. En 2013, la progression foudroyante de l’armée française a aussi eu le mérite de satisfaire les exigences d’un président qui voulait des résultats rapides dans le cadre de son propre calendrier électoral.
L’opération Serval a simplement déplacé le problème.
À y regarder de plus près, pourtant, il s’avère que l’opération Serval a simplement évincé les djihadistes du nord du Mali. Elle a déplacé le problème, sans éliminer la menace que faisaient peser des groupes qui se sont dispersés dans les pays voisins en attendant de pouvoir revenir en force. À l’exception de l’Adrar des Ifoghas où se sont déroulés les combats les plus durs, les djihadistes ont esquivé l’affrontement et n’ont pas opposé de résistance aux troupes françaises. Aujourd’hui encore, on s’interroge d’ailleurs sur les raisons d’une telle débandade. Clairement, le repli des insurgés a d’abord répondu à des considérations tactiques, car les Touaregs, minoritaires dans le nord du Mali, savaient très bien ne pas pouvoir tenir seuls face à une armée professionnelle. À les en croire, les djihadistes ont aussi voulu éviter les combats de rues et préféré abandonner les rares agglomérations de la région pour épargner la vie des civils. Il est également probable que les Algériens d’Al-Qaïda ont cherché à réfréner les ardeurs de leurs alliés touaregs. Désireux de consolider leurs positions en ville, ils n’étaient pas favorables à des initiatives intempestives en vue d’essayer de s’emparer de Bamako et ils avaient déjà invité les djihadistes du cru à modérer leur application de la charia afin de gagner d’abord les cœurs et les esprits de la population dans le Nord. À la tête d’Ansar Dine, leur principal allié touareg en la place, Iyad Ag Ghali, a quant à lui suscité la création de branches armées qui ne faisaient pas référence à l’islam pour être en mesure de négocier un compromis avec les Français8.
Une fois passé le temps de la conquête militaire, les troupes de Serval puis de Barkhane ont alors cru pouvoir éradiquer la menace terroriste en éliminant les têtes de réseaux. S’inspirant de l’expérience américaine en Afghanistan et en Irak, le président Hollande a ainsi autorisé des « frappes signatures » et des opérations dites « homo » (homicide) contre des cibles stratégiques (high-value targets)9. Sur la base de listes préétablies (kill lists), ces éliminations se sont en l’occurrence apparentées à des exécutions extrajudiciaires, car elles ne prévoyaient nullement de capturer les suspects et de les traduire en justice10. De plus, elles ont parfois donné lieu à des bavures, par exemple à Bounti dans le centre du Mali début 2021. Fier de son tableau de chasse, l’état-major n’y a pas moins vu des succès, alors même que les assassinats ciblés de chefs djihadistes n’ont pas empêché les insurgés de renouveler leurs effectifs et n’ont certainement pas contribué à résoudre les crises politiques et sociales dans lesquelles se débattaient les États défaillants de la zone.
Entre déclarations triomphantes et dénis de réalité, le gouvernement français a ainsi manqué d’anticipation et de surplomb pour appréhender tous les défis auxquels allait se heurter son intervention militaire au Sahel. Comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en Afghanistan et en Irak, il a plutôt cherché à valoriser ses succès tactiques pour mieux masquer sa défaite stratégique11. Mais ce récit n’en a que mieux mis en évidence les limites opérationnelles et informationnelles d’une puissance moyenne qui prétendait être la mieux placée pour intervenir au Sahel du fait de son passé colonial et de sa connaissance de la zone à l’intérieur de son ancien empire africain. Aujourd’hui, l’absence de bilan officiel sur l’échec de Barkhane interroge clairement la capacité du gouvernement à repenser sa politique extérieure au sud du Sahara.
- 1. Leslie Varenne, Emmanuel au Sahel. Itinéraire d’une défaite, Chevilly-Larue, Max Milo, 2024.
- 2. Stephen Smith et Jean de La Guérivière, Requiem pour « la Coloniale ». Afrique : Conquête et retraite de l’armée française, Paris, Grasset, 2024.
- 3. Raphaël Granvaud, De l’huile sur le feu. La France et la guerre contre le terrorisme en Afrique, Montréal, Lux, coll. « Dossiers noirs », 2024, p. 77.
- 4. Voir Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Les armées des États sahéliens : militaires ou bandits en uniforme ? », Questions internationales, no 125-126, juin 2024, p. 66-69.
- 5. Sur l’inconstitutionnalité de l’opération Serval au regard du droit malien, voir Naffet Keita, « Y a-t-il un gouvernement légitime au Mali ? », dans Patrick Gonin, Nathalie Kotlok et M.-A. Pérouse de Montclos (sous la dir. de), La Tragédie malienne, Paris, Vendémiaire, coll. « Géographies », 2013, p. 83-91.
- 6. Entretien avec l’auteur de la lettre à Paris en avril 2024.
- 7. Entretien de l’auteur avec un haut gradé à Paris en octobre 2023.
- 8. Voir Alexander Thurston, Jihadists of North Africa and the Sahel: Local Politics and Rebel Groups, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.
- 9. Voir Jean-Christophe Notin, Les Guerriers sans nom, Paris, Tallandier, 2021 ; Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République. Assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, 2015 ; Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un Président ne devrait pas dire ça… », Paris, Stock, 2016.
- 10. Le droit international humanitaire autorise les frappes aériennes ou terrestres contre des individus en train de participer à des hostilités. Mais il ne permet pas de tuer par anticipation de présumés coupables désignés comme terroristes. Or les armées occidentales identifient les cibles de leurs drones sur la base d’un faisceau d’indices et de présomptions liés au comportement et à la localisation d’individus qui sont aussi visés en fonction de leur âge et de leur sexe. Voir Rebecca Mignot-Mahdavi, « Frappe de Bounti : la France conduit-elle des “frappes signatures” au Sahel ? » Revue des droits de l’homme, no 20, avril 2021, p. 1-7.
- 11. Voir Alexander Downes, Catastrophic Success: Why Foreign-Imposed Regime Change Goes Wrong, Ithaca, Cornell University Press, 2021.