Les Humanités attaquées sous la dir. de Jean Szlamowicz et Pierre-André Taguieff
Cet ouvrage collectif montre en grande partie des universitaires militants reprocher à leurs collègues d’être militants. Aux « wokistes », aux théoriciens du genre et de la déconstruction, aux penseurs décoloniaux et aux promoteurs de l’écriture inclusive, qui menaceraient l’intégrité des sciences sociales, sont ainsi opposés des travaux dont la valeur scientifique est souvent faible.
La recherche engagée pose de nombreux problèmes : absence de neutralité et d’objectivité, choix des sujets et des méthodes selon des critères politiques, moralisme, biais de confirmation, inféodation à des puissances temporelles, instrumentalisation du statut d’universitaire, cherry picking (primauté donnée aux faits confirmant la thèse et occultation des faits contraires), etc. Loin de remédier à ces travers, qu’ils dénoncent chez leurs adversaires, la plupart des contributeurs du présent ouvrage les reproduisent.
Sur les dix-neuf d’entre eux, dix sont signataires de l’appel fondateur de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, en 2021, dont les deux directeurs de l’ouvrage. En majorité linguistes, historiens et philosophes, parmi lesquels on trouve aussi des psychanalystes, des sociologues et une démographe, ils font montre de préoccupations légitimes devant la politisation et la moralisation de la recherche et de l’enseignement, mais leurs réponses sont sans doute contre-productives.
Il y a d’abord la posture victimaire et défensive, qu’accompagnent force lamentations sur « les islamo-gauchistes de la chaire » et autres menaces pesant sur la science. Au lieu de simplement décrire et analyser, de manière aussi dépassionnée que possible, beaucoup de contributeurs se plaignent, s’inquiètent, s’indignent, dénoncent, voire raillent avec acrimonie – Pierre‑André Taguieff critiquant par exemple tel « intellectuel gauchiste élégamment wokisé ».
Il y a ensuite les termes vagues et les formules expéditives – « idéologie identitaire », « marchandisation idéologique du domaine intellectuel », « mythe intersectionnel », « crise sociétale généralisée », « hégémonie néocommuniste », « pathologie cognitive » – qui ne sont ni traduits en variables mesurables ni définis. Les jugements et les règlements de comptes abondent, ainsi que les généralisations abusives et les affirmations non démontrées – le philosophe Georges-Élia Sarfati ne craint pas d’avancer par exemple que « la véritable source du wokisme, cette symbolisation morose, c’est la judéophobie », et que ce courant hérite de trois prédécesseurs : « fascisme en tête, national-socialisme, soviétisme ». Beaucoup de contributions ressemblent à des tribunes d’opinion davantage qu’à des articles scientifiques.
Il y a enfin le matériau très hétérogène, réuni sans souci de système. Outre des livres et quelques articles académiques, sont critiqués des interviews, des articles en ligne, des discours politiques et des annonces de colloques ou de journées d’étude, comme s’il s’agissait d’œuvres scientifiques. Aucun chapitre n’explique comment et pourquoi on devient chercheur militant, même si certains proposent des hypothèses. Est-ce une question d’âge, d’origine sociale, de sexe, de statut académique, de discipline ou d’air du temps ? Mystère. Aucun chapitre n’étudie non plus de manière exhaustive un corpus ou n’enquête sur les travaux d’un auteur ou d’un laboratoire, ou sur les publications d’une revue ou d’une collection éditoriale. Le chapitre de l’historien Pierre Vermeren dénonce par exemple « la pensée woke » comme du « révisionnisme soft » sans convoquer une seule référence dans son chapitre. Daniel Sibony cite quant à lui huit de ses propres ouvrages et rien d’autre. Et le corpus étudié par la linguiste Yana Grinshpun contient en tout et pour tout un article paru dans le magazine en ligne Neon, une tribune de quatre paragraphes publiée sur le site de Génération écologie et une« affiche collée sur la mairie d’une banlieue parisienne ».
Certes, le respect de la « neutralité axiologique » et la vigilance à l’égard de l’antisémitisme, qui préoccupent un grand nombre de contributeurs, sont louables. Mais à part quelques chapitres, comme ceux de Wiktor Stoczkowski, François Rastier et Thierry Lamote, la plupart des auteurs répondent à la caricature par la caricature, aux anathèmes par les anathèmes et à l’essayisme par l’essayisme. Piètre manière de défendre les sciences sociales.