Introduction. Europe : que faire de la pause ?
Par défaut, on peut caractériser le moment actuel, en ce qui concerne la situation de l’Union européenne, en parlant de « pause » : après plusieurs années intenses dominées par le thème de l’élargissement, puis une période plus courte consacrée à la réforme institutionnelle, la période est à l’expectative. C’est au printemps dernier, au moment de la campagne du référendum français, que s’est cristallisé, en France mais aussi (parfois en écho aux échanges franco-français) dans les autres pays européens, un débat portant après coup à la fois sur l’élargissement – vis-à-vis duquel, explique ici Christian Lequesne, l’opinion française se distingue parmi les populations européennes – et sur le long processus constitutionnel dont elle n’a pris connaissance véritablement que devant le texte final. 2004 et 2005 ont donc été le moment d’une précipitation des calendriers européens, contrastant avec le tempo plus étalé des années 1990, consacrées à la préparation de l’arrivée des nouveaux membres et du processus laborieux d’élaboration de la réforme institutionnelle, qui se trouve désormais à l’arrêt. Après un enchaînement inhabituellement rapproché d’échéances majeures, l’Union européenne se trouve maintenant devant le double risque d’une marche en avant qui ferait mine d’ignorer le malaise signifié lors du référendum français et le risque d’une paralysie ou d’un détricotage de l’Union, dont l’euro serait la première cible.
Que faire de cette pause ? C’est la question que pose ici tout d’abord Jan-Werner Müller, en soulignant les malentendus propres au terme de « constitution », surchargé de symboles historiques et politiques, inapproprié pour un traité entre États et au demeurant inutile pour l’avenir. La pause peut donc être mise à profit pour s’interroger sur le mode d’appartenance que les citoyens des pays européens peuvent développer vis-à-vis de l’Europe, l’idée d’un « patriotisme constitutionnel », qui devait signifier une adhésion forte mais sur un mode non identitaire à l’ensemble politique européen, se trouvant moins crédible du fait de l’échec de la constitution.
Mais peut-on parler d’échec de la constitution comme si le peuple français s’était prononcé pour l’ensemble des Européens se demande Christian Bouchindhomme. Les pays qui ont ratifié le projet, y compris parfois par référendum comme en Espagne, ne sont pas prêts à accepter que leur décision reste lettre morte en raison des refus français et néerlandais et préfèrent laisser en suspens le statut du traité constitutionnel. Vu des autres pays européens, cet accaparement de la décision par la France rend en tout cas inaudibles toutes les initiatives françaises, surtout si elles sont unilatérales, de sortir du blocage actuel. Inversement, il est difficile de faire comme si les Français, en votant « non », n’avaient pas envoyé un message fort à Bruxelles.
Mais comment définir ce message ? Les interprètes du vote ne manquent pas… mais tous n’en donnent pas la même lecture. La table ronde que nous avions organisée au sein du comité de rédaction après les résultats du 29 mai montre l’éventail des interprétations qui peuvent être données. Les motivations de voter « non » apparaissant fort diverses, il semble difficile de traduire celui-ci de manière univoque en une leçon politique applicable prochainement. L’ironie de la situation est peut-être que les électeurs français ont créé une situation inattendue en Europe mais sans donner une indication claire sur le sens qu’il faudrait donner à une éventuelle réorientation du projet européen, si l’on met de côté l’idée illusoire, et qui ne retient même pas l’attention de nos partenaires, selon laquelle c’est à l’aune du « modèle français » qu’il faudrait reconfigurer l’Europe. Vu de France, l’Union européenne a perdu beaucoup de ses vertus, mais c’est loin d’être le cas dans la plupart des autres pays européens, en particulier chez les nouveaux entrants où les opinions publiques, après une phase eurosceptique, observent désormais les effets bénéfiques de l’entrée de leur pays dans l’Union1.
Le principal risque de la période qui s’ouvre serait d’enfermer l’Europe dans son débat institutionnel. Sans être secondaire, il ne doit pas accaparer l’attention au détriment de la question de la finalité. Cela ne ferait que renforcer l’impression d’autisme institutionnel que l’Union européenne donne malheureusement trop souvent. La finalité de l’Union ne peut pas être de trouver des solutions aux difficultés créées par le développement de la construction… ce qui serait un bouclage de la question européenne sur elle-même : faire l’Europe pour mieux faire l’Europe ! La discussion sur la candidature turque, comme le montrent ici Olivier Abel et Michel Marian, permet, sans doute mieux que les dossiers strictement institutionnels, d’avoir une discussion politique sur les choix européens, leur nature et même leur inspiration initiale.
Si la construction européenne a un sens, c’est notamment en proposant une échelle d’action pertinente entre le national et le global. En quoi aide-t-elle les nations à mieux faire face aux défis de la mondialisation, aux risques militaires, environnementaux, sanitaires… liés à l’intensification des échanges et à l’accélération des flux à l’échelle mondiale ? C’est la nécessité de répondre à ce type de question qui apparaît dans l’analyse des nouveaux défis des relations internationales, présentés dans la discussion entre Pierre Hassner et Bruno Tertrais.
Si le vote référendaire a montré un malaise européen, qui apparaît surtout comme un malaise des pays fondateurs comme la France et les Pays-Bas, historiquement et géographiquement au cœur de l’Europe, la périphérie européenne, elle, se porte plutôt bien, qu’il s’agisse de l’Espagne, de la Grande-Bretagne, des pays nordiques ou des nouveaux entrants. Mais cette géographie inattendue, entre une périphérie qui ne se sent plus marginale et un cœur qui a perdu de sa centralité, ne doit pas faire oublier qu’à l’heure de la montée en puissance de l’Asie et du face-à-face de la Chine et des États-Unis, c’est l’ensemble de la péninsule européenne qui devient à la fois périphérique et marginale.
M.-O. P.
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Nous publierons prochainement une analyse de Jacques Rupnik sur la crise de l’Union européenne vue d’Europe centrale.