Le lieu vide du souvenir. Introduction


Plus que jamais, depuis l’union sacrée du 11 janvier 2015, l’invocation de la République est à l’ordre du jour. Sous le choc des attaques, c’est d’abord un hommage silencieux et massif, celui des foules de manifestants, qui a exprimé l’indignation et la défense de valeurs partagées, sans références politiques directes. Conforme à une longue tradition politique française, cette manière d’occuper le pavé se présentait comme la seule réponse à la hauteur de l’événement. Malgré les limites de l’« union sacrée » (voir notre dossier de février 2015), c’est ainsi que l’adhésion sereine aux valeurs de la République s’est manifestée.

Quel cérémonial public pourrait être aussi éloquent que ce mouvement spontané ? La République, qui affiche ses valeurs aux frontons des bâtiments publics, manque de rituels civiques. Pourquoi ne sait-elle pas, par exemple, accueillir avec la solennité qui s’impose les naturalisés ou les jeunes majeurs, pour leur offrir autre chose qu’une citoyenneté abstraite ? Les ressources symboliques de la nation sont maigres, l’éloquence officielle toujours proche de la rhétorique administrative. La République laïque est mal à l’aise devant la résurgence du vocabulaire du « sacré » ou de la religion civile. Il reste exceptionnel que, par un discours de Malraux, le lyrisme fasse revivre l’épopée nationale. La vogue patrimoniale et mémorielle, les commémorations officielles, malgré leur nombre, ne suffisent pas à redonner du lustre à un pouvoir enfermé dans la prose de la bonne gestion.

Les cérémonies du Panthéon sont précisément l’occasion de retrouver l’exceptionnalité brillante du destin national, à travers des parcours individuels. Depuis la Révolution, les fêtes républicaines sont le lieu de cette sacralité nouvelle, populaire et démocratique, qui cherche à se définir1. Le Panthéon consacré « aux grands hommes » s’inscrit dans cette invention républicaine dont Mona Ozouf a retracé l’« échec » aussi bien que l’ambition. Échec, dit-elle, parce que l’idée rassembleuse ne trouve jamais sa bonne expression dans une culture politique du conflit :

Le Panthéon, conçu pour la mise en scène quasi religieuse du rassemblement national, est le lieu même de la rupture entre les Français2.

Deux coups de pistolet tirés par le journaliste Louis Grégori contre Alfred Dreyfus lors de la cérémonie de transfert de Zola le 4 juin 1908 ont fait résonner cette violence sous les voûtes mêmes du Panthéon. Chaque transfert ne risque-t-il pas de raviver des mémoires irréconciliables au lieu de forger cet esprit commun dont le pays sent le besoin ?

Le bâtiment lui-même présente, du point de vue muséographique, le désarroi d’un œcuménisme sans repères : « temple vide », il a du mal à définir son projet. « Un monument intimidant, un message indistinct », diagnostiquait récemment un rapport officiel3. En un mot, le lieu et le symbole rassemblent les difficultés d’une République qui fait de sa « neutralité » le plus sûr point commun des citoyens.

Le transfert des restes ne convient peut-être plus, d’ailleurs, à l’idée actuelle d’un hommage. Une République laïque ne peut-elle se passer de l’aura macabre des reliques ? Dans les années récentes, le refus (ou l’impossibilité) de déplacer les dépouilles a écarté quelques candidats naturels : Robert Schuman, Albert Camus, Antoine de Saint-Exupéry… Il existe pourtant trois modalités de commémoration au Panthéon : les plaques commémoratives (les plus récentes ont été consacrées aux Justes de France en 2007 et à Aimé Césaire en 2011), les monuments funéraires (Voltaire, Rousseau, Gambetta mais aussi Diderot et les Encyclopédistes) et les tombeaux. Pour la cérémonie de ce mois de mai 2015, les familles de Germaine Tillion et de Geneviève de Gaulle n’ont pas accepté d’exhumer les dépouilles, si bien que le culte républicain, en ce qui les concerne, devra s’arranger d’une présence abstraite, qui n’enlève cependant rien à la pertinence de l’hommage.

En effet, comme on le vérifiera en lisant les portraits réunis ici, le choix des quatre personnalités honorées par l’entrée au Panthéon est très judicieux. À condition de ne pas les réduire à des leçons morales trop étroites ou à des modèles républicains édulcorés. L’engagement de chacune d’entre elles souffrirait en effet d’une pédagogie civique réduite au plus petit dénominateur commun. Il était bien sûr utile de montrer un visage paritaire de la Résistance.

Comme le rappelle ici Patrick Garcia en réfléchissant sur le sens politique de la panthéonisation, c’est l’entrée de Jean Moulin le 19 décembre 1964 qui donne une nouvelle actualité à cette cérémonie dans la Ve République. François Hollande s’inscrit donc dans cette continuité, notamment avec Pierre Brossolette, dont le parcours et le rôle dans la Résistance sont présentés par Guillaume Piketty. Mais le socle de l’héroïsme de la Résistance et de la déportation, tout impressionnant qu’il soit, ne rendrait pas encore entièrement justice aux personnalités choisies. Comme le rappelle Olivier Mongin, on ne peut séparer Germaine Tillion de la création des centres sociaux en Algérie ou de l’ethnologie des Berbères. Frédérique Neau-Dufour insiste également sur les dimensions multiples de l’engagement de Geneviève de Gaulle, en particulier la lutte contre la très grande pauvreté et les bidonvilles, auprès des populations marginalisées. Enfin, Jean Zay, rappelle Claude Mouchard, fut un homme d’action et de pensée, un ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts ouvert, imaginatif et sans nostalgie. Chacun à sa manière, ils se sont engagés pour des causes considérées en leur temps, ou aujourd’hui encore, comme marginales et peuvent être considérés, à ce titre, comme des hétérodoxes de la République.

  • 1.

    Mona Ozouf, la Fête révolutionnaire, 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976. Ce livre est repris dans un beau volume qui vient de paraître réunissant ses textes d’histoire politique et, en guise d’introduction, un « parcours » qui nous ouvre quelques archives personnelles et familiales de l’historienne : Mona Ozouf, De Révolution en République. Les chemins de la France, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2015.

  • 2.

    Id., « Le Panthéon. L’École normale des morts », dans Pierre Nora (sous la dir. de), les Lieux de mémoire, t. I, la République, Paris, Gallimard, 1984, repris dans M. Ozouf, De Révolution en République, op. cit., p. 335.

  • 3.

    Philippe Bélaval, « Pour faire entrer le peuple au Panthéon », rapport à Monsieur le Président de la République, octobre 2013.