Une campagne hors sujet ? Introduction


La campagne pour l’élection présidentielle française sera-t-elle à la hauteur des enjeux du prochain quinquennat ? Les priorités de la période se sont imposées de force : un chômage qui touche près de 3 millions de personnes, un endettement qui approche rapidement des 100% du Pib et une capacité d’emprunt dégradée. Mais si l’on ne parle depuis des mois que de l’interdépendance des économies, de la crise de l’euro, des failles de la gouvernance européenne, de la supervision par Bruxelles des budgets nationaux, tout se passe dans la campagne électorale comme s’il ne s’agissait que du destin de la France, abstraction faite de ses voisins et de ses partenaires.

C’est inévitable, nous explique ici le député européen Daniel Cohn-Bendit, car le complexe hexagonal est démultiplié au moment de l’élection présidentielle : tous les candidats cherchent à faire croire que leur désignation serait en elle-même un premier pas vers un redressement national. Cette rhétorique, à laquelle aucun camp n’échappe, feint d’ignorer l’insertion de la France dans l’Europe et le monde. Dès lors, que peut-on attendre d’une campagne presque condamnée à effleurer les sujets de fond, puisqu’une véritable prise en compte des défis du futur quinquennat supposerait, comme le rappelle Olivier Mongin, de trouver un discours historique sur la situation de la France dans la mondialisation ? La campagne risque tout simplement le hors sujet. On va parler de la dette sans se demander quels compromis nationaux ont permis de la creuser (voir mon article), tous les candidats multiplient les visites sur des sites industriels menacés sans poser le diagnostic de la désindustrialisation ni la stratégie économique adaptée pour la France dans les années qui viennent (Philippe Askenazy). Les difficultés de l’accord entre les socialistes et les Verts, analysées par Lucile Schmid, montrent d’ailleurs comment les contraintes institutionnelles (ici, un accord électoral) interfèrent avec des cultures politiques très différentes malgré des valeurs­convergentes.

Le moment délibératif dérape en phase introspective aiguë, le « grand débat » de la présidentielle fonctionne comme une essoreuse à slogans où chacun teste des formules qui pourront peut-être cristalliser la campagne sur quelques mots simples. Sans préjuger de la suite de la campagne, qui peut rebondir de manière inattendue jusqu’au dernier jour, nous avons réuni un répertoire des mots qui la scandent et qui traduisent l’air du temps préélectoral (« Des mots en rase campagne »).

Le binôme bilan/projet, qui organisait jusqu’à présent les discours des candidats, tend à disparaître1. La situation, mouvante et incertaine, peut se retourner si rapidement, en particulier dans la zone euro, que l’exercice imposé de la « promesse électorale » apparaît aujourd’hui suicidaire. De ce fait, le candidat Sarkozy improvise une stratégie inédite. Son équipe de campagne avait en effet prévu de valoriser, dans un maigre bilan2, quatre chantiers : la réforme de l’université (dont nous débattons ici avec Michel Lussault et Yves Lichtenberger), les droits du Parlement et la question prioritaire de constitutionnalité, les retraites, la création du statut d’auto-entrepreneur. Avec en message de fond : dans une situation particulièrement difficile, nous avons fait face avec des réformes clivantes mais indispensables. Mais, question de calcul ou de caractère, il a lancé un autre mouvement au moment de ses vœux de la fin 2011 : de nouveaux projets sont improvisés, avec le volontarisme pour unique brevet de responsabilité. Le président se caricature en forçant le style qu’il a imposé depuis son arrivée à l’Élysée : des projets, des annonces, des lois (240 lois ont été votées depuis juin 20073). Face à cette candidature, analyse Serge July en faisant le portrait de François Hollande, la sérénité affichée et la constance seront-elles un contre-pied convainquant ? On n’est pas loin de la « force tranquille » ! Mais cette campagne subliminale, qui cherche à installer le candidat Hollande dans la posture du président, risque de faire passer l’élection pour une formalité ! Or des candidats sont en embuscade : Marine Le Pen (décryptée par Michaël Fœssel) et François Bayrou (Richard Robert), qui peuvent bousculer le scénario de campagne jusqu’au bout. Si le moment présidentiel peut favoriser toutes les formules autour du retour au peuple (retour sous la forme légitime de la souveraineté du suffrage universel mais aussi par des formes d’appropriation plus brutales de la parole du « vrai peuple », une compréhension rigoureuse de la montée de ce nouveau populisme ne peut, à nouveau, faire abstraction de la comparaison avec le reste de l’Europe4.

La campagne présidentielle peut-elle être, finalement, le grand moment démocratique que nous promettent sans cesse les chroniqueurs politiques ? L’agenda médiatique s’est calé depuis plusieurs mois sur ce rendez-vous : les rédactions créent des war rooms, on multiplie les blogs, les alertes, tout un monde frémit de petites phrases et de grandes affaires oubliées d’un jour sur l’autre. Les think tanks, dont le rôle croissant entérine une difficulté programmatique des partis, ont préparé leurs contributions. L’actualité éditoriale s’en trouve surchargée5… gare à l’embouteillage ! Les élections législatives qui suivront immédiatement en juin retiendront-elles encore l’attention vacillante des électeurs ?

Les institutions de la Ve République persévèrent dans leurs défauts en dépit des critiques. Le quinquennat, l’alignement des élections législatives sur le calendrier présidentiel et surtout l’hyperprésidentialisation actuelle contribuent à organiser l’ensemble de la vie politique autour du choix du président. Le débat parlementaire, en dépit du changement de majorité au Sénat, reste subordonné à l’action du gouvernement. Comme l’a montré le décalage des majorités tout au long du quinquennat, avec des conseils régionaux, conseils généraux et grandes métropoles très majoritairement à gauche, la vie politique locale se déconnecte du rythme national. À tout miser sur une élection, notre vie démocratique ne capte pas suffisamment les mouvements de la société et du monde. Mais comment y remédier, si ce n’est par un changement aussi à la tête de l’État ?

  • 1.

    Voir par exemple les articles de Lucile Schmid, Emmanuel Macron et Michel Marian dans notre numéro de mars-avril 2011, « Avancées et reculs démocratiques » qui soulignaient aussi, en discutant les propositions de Dominique Bourg, la difficile prise en compte des enjeux de long terme dans un dispositif électoral à très court terme.

  • 2.

    Voir nos deux numéros : « Qu’est-ce que le sarkozysme ? », novembre 2007 et « L’État de Nicolas Sarkozy », mars-avril 2010.

  • 3.

    Annonce de Patrick Ollier, ministre chargé des relations avec le Parlement, le 12 janvier 2012.

  • 4.

    Pour une vue d’ensemble sur ce sujet, voir Dominique Reynié, Populismes : la pente fatale, Paris, Plon, coll. « Tribune libre », 2011. Voir aussi Laurent Bouvet, le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Paris, Gallimard, 2012.

  • 5.

    Les économistes atterrés, Changer d’économie ! Nos propositions pour 2012, Paris, Les Liens qui libèrent, 2012. Patrick Weil (sous la dir. de), 80 mesures qui ne coûtent pas 80 milliards, Paris, Grasset, 2012. Refaire société, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2011.