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From Moscow… With Fake News !

juin 2017

#Divers

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française avec 66 % des suffrages a été accueillie avec sarcasmes et désappointement à Moscou. Il était difficile, lundi 8 mai, de trouver une phrase positive dans les médias officiels russes. Le message de Vladimir Poutine à l’heureux élu était sec, sombre et sans compliment. Il soulignait les graves menaces qui pèsent sur la région et le monde, et contenait un avertissement à peine voilé : mieux vaut vous entendre avec moi1 !

Le ton inapproprié ne fait que souligner l’amer échec du Kremlin dans ses tentatives d’influencer la vie politique française et les élections. Le plus étonnant est que les dirigeants russes ne se soient pas préparés à la victoire d’Emmanuel Macron, alors que Marine Le Pen courait loin derrière, avec plus de vingt points d’écart dans les intentions de vote. Les instituts de sondages avaient très bien prévu les résultats du premier tour le 23 mars, et ils n’auraient pas pu se tromper totalement deux semaines plus tard. Alors, comment expliquer la surprise, ou au moins le manque de préparation, des communicants du Kremlin ? Et que peuvent-ils espérer gagner à être aussi mauvais joueurs ?

Premièrement, la réussite du jeune audacieux était trop exceptionnelle pour être reconnue et applaudie. Un surdiplômé, qui a déjà remporté des trophées – banquier chez Rothschild, conseiller à l’Élysée, ministre de l’Économie – crée un mouvement politique où se précipitent jeunes et moins jeunes, écrase les partis traditionnels et se hisse à la tête d’un grand État, sourire aux lèvres, à peine fatigué ! C’est narguer Vladimir Poutine, au pouvoir depuis dix-sept ans, qui a pris de l’âge et de l’aigreur, et ne rencontre jamais de citoyens russes spontanément enthousiastes.

Deuxièmement, le Kremlin s’appuie sur un système de désinformation et de propagande tentaculaire. Il suffit de regarder la télévision russe pendant quelques heures pour comprendre l’ampleur du phénomène. Les informations mensongères, les photomontages, les images de violence pure (que nos médias ne montrent pas) et les interviews de pseudo-experts se succèdent pour convaincre le téléspectateur que le monde qui l’entoure est violent, que l’Europe se délite, que les étrangers menacent la Russie et que, bien sûr, le président Poutine terrassera les dragons et sauvera la patrie.

Le problème de l’usage excessif des fake news est que les dirigeants eux-mêmes ne savent plus distinguer le vrai du faux, le réel du virtuel. Jamais le Kremlin n’avait construit un tel système d’auto-désinformation et de déni des réalités. Même à l’époque soviétique, les chefs communistes savaient ce qui était doctrine obligée ou mensonge d’État, et ne faisaient pas confiance aux camarades consciencieux qui leur écrivaient de longs rapports. Ils comprenaient qu’ils manquaient d’informations précises et fiables sur l’état de leur pays et du monde.

Aujourd’hui, tout est différent. Les services de renseignement et les experts qui travaillent pour l’administration poutinienne ont accès à de multiples sources d’information critique. Cependant, ils écartent les éléments trop en contradiction avec la ligne officielle et communiquent au président des résumés très édulcorés. Un leader coupé des réalités et des analyses critiques a tendance à croire la fable qui lui plaît.

Troisièmement, cette vanité de l’ignorant a conduit les dirigeants russes à surestimer la fameuse « vague populiste » qui allait submerger les démocraties. Ils ont fait l’erreur de mettre dans le même sac tous les mouvements et idéologies extrémistes, aux États-Unis et en Europe. Et ils ont été surpris par les grandes ruptures politiques récentes : Brexit, Trump, Macron. Ils ne s’attendaient pas à l’élection de Donald Trump, même s’ils avaient activement œuvré en sa faveur en déstabilisant sa rivale. Ils voulaient amoindrir et gâcher la victoire de Hillary Clinton par des piratages électroniques, des insinuations diffamatoires et une subversion sans précédent. Une présidente américaine à faible légitimité leur aurait bien convenu.

Une fois Trump installé à la Maison-Blanche, le Kremlin s’est trouvé dépassé par les positions contradictoires du nouveau président et les rebondissements dans ce qui est devenu, outre-Atlantique, « le scandale russe ». L’ingérence dans le processus électoral a été établie par les agences de renseignement américaines et a rendu toute relation avec les Russes toxique et dangereuse. D’autant plus que l’entrepreneur Trump aurait tenté de conduire quelques affaires en Russie dans les années passées et qu’il serait peut-être « tenu » par des dossiers compromettants. Le licenciement brutal du directeur du Fbi, James Comey, le 9 mai 2017, est intervenu alors qu’il poursuivait l’enquête sur les contacts inappropriés de proches de Donald Trump avec des interlocuteurs russes. Entre Trump et Poutine, la lune de miel annoncée a vite viré à la petite histoire de deux arroseurs arrosés.

Quatrièmement, le favori du Kremlin n’était pas Marine Le Pen, mais François Fillon. L’ancien Premier ministre, aussi ancien ministre et député, occupe une place stratégique dans la vie politique et économique depuis trente ans. Il connaît tous les arcanes de l’État, des grandes industries, des banques et des puissants lobbys pro-russes. Il avait fermement soutenu le contrat de vente des navires de guerre porte-hélicoptères Mistral, en 2009-2010, tout comme les contrats de grandes sociétés françaises avec des entreprises d’État russes. Après avoir quitté Matignon, il a affiché son amitié avec Vladimir Poutine et a même critiqué, de Moscou, la politique étrangère de la France. Il a appelé à lever les sanctions et à reprendre les affaires, en dépit de l’intervention russe en Ukraine. Plusieurs députés de son parti, Les Républicains, ont fait le voyage de Crimée et de Damas, sans critiquer les exactions et violations des droits et des libertés2. On comprend bien que son accession à l’Élysée offrait de belles perspectives au pouvoir poutinien. Le Front national, sans aucune expérience du pouvoir, n’aurait pas apporté autant d’avantages et de facilités.

Enfin, une autre explication de l’obstination du Kremlin à faire dérailler la vie politique dans nos pays européens est à chercher dans la peur des « révolutions de couleur ». Vladimir Poutine a été très marqué par la révolution Orange en Ukraine en 2004, puis par les révoltes arabes de 2011 et la nouvelle révolution Maïdan en Ukraine en 2013. Les Ukrainiens ont réussi à faire partir le président corrompu, Viktor Ianoukovitch, et à mettre en route une transition démocratique. Ils ont obtenu le soutien de tous les pays occidentaux pour contenir l’intervention armée russe sur leur territoire. Pour Poutine, c’est un défi considérable. Il craint le mécontentement social et les protestations chez lui, en Russie. On nous dit qu’il est soutenu à fond par son peuple, mais il préfère contrôler étroitement les urnes. Les élections en Russie ne sont ni libres, ni pluralistes, ni honnêtes.

La propagande russe a pour mission de démontrer que la démocratie n’existe en réalité nulle part : les élections ne sont pas honnêtes aux États-Unis, elles ne sont pas représentatives en France (nous n’aurions pas élu Macron, mais repoussé Le Pen !) et le Brexit montre bien que le suffrage universel est un jeu de hasard… L’élection française vient opportunément contrer ce discours d’extrême droite et discréditer le président russe. À trop en faire, le Kremlin suscite la méfiance de tous côtés et savonne sa propre planche. Il est évident que les Allemands anticipent des actions subversives et préparent une contre-attaque avant leurs élections de septembre 2017. De plus, les services de renseignement des pays de l’Otan collaborent en permanence sur ces questions et développent rapidement des stratégies de défense. Les dirigeants russes, presque tous formés à l’école du Kgb, ne voient-ils pas l’effet boomerang de leurs attaques contre nos institutions ?

Il est certes essentiel de placer la Russie au cœur de nos analyses sur la sécurité européenne, les migrations, les pays de l’entre-deux (Ukraine, Géorgie, Moldavie, Biélorussie, Arménie et Azerbaïdjan) et la politique européenne de l’énergie. Cela ne veut pas dire qu’il faut se précipiter pour « parler à Poutine » et réussir enfin à le séduire – peine perdue. Il vaut mieux le laisser observer la relance du tandem franco-allemand, et prendre la mesure de l’engagement fort du président français à mener une politique extérieure européenne et atlantique. Ainsi, les discussions qui s’engageront avec Moscou pourront se dérouler sur des bases claires et solides.

Une tâche urgente est d’offrir aux Français des explications et des propositions convaincantes, qui rendront inopérante la désinformation russe. Une mission de plus longue haleine est de développer les relations avec la société civile russe et les élites alternatives, courageuses et tournées vers l’avenir.

  • 1.

    « Les citoyens français vous ont confié la direction du pays dans une période difficile pour l’Europe et pour toute la communauté internationale. La menace croissante du terrorisme et de l’extrémisme armé s’accompagne d’une escalade des conflits locaux et d’une déstabilisation de régions entières. Dans ces conditions, il est particulièrement important de surmonter la méfiance mutuelle et d’unir les efforts pour assurer la stabilité et la sécurité internationales. »

    Extrait du message de Vladimir Poutine au président élu, le 8 mai 2017 (www.kremlin.ru).
  • 2.

    Voir Nicolas Hénin, la France russe, Paris, Fayard, 2016.

Marie Mendras

Politologue, Marie Mendras est chercheur au CNRS et au Centre de Recherches Internationales de Sciences Po, où elle enseigne. Elle est spécialiste de la Russie, de l’Ukraine et des relations Europe-Russie. Elle travaille sur le système politique et les élites russes, ainsi que sur les conflits menés par Moscou hors de ses frontières. Marie Mendras a rempli de nombreuses missions d’observation…

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Les violations des droits de l’homme restent impunies en Syrie. Le rêve illibéral d’une démocratie sans droit gagne la Turquie et les pays d’Europe centrale. Les institutions internationales sont impuissantes ou réduites à mener des actions humanitaires. Si le moment des droits de l’homme est derrière nous, il revient à l’Europe de mener une nouvelle bataille pour ces droits. Des articles aussi sur l’élection présidentielle, la ville numérique et l’Etranger de Camus.