La Nuit du 12 de Dominik Moll : un féminicide
Dans le film récompensés par six César, diverses formes de violence masculine font système. Bien que brûlée vive, la victime étouffe.
Ce n’était qu’un demi-suspense qui précédait les César, donnant six statuettes à La Nuit du 12 de Dominik Moll, tant le film, adaptant un roman de Pauline Guéna, a été marquant à l’été 2022. En effet, le jeu et la mise en scène sont précis, le décor dans les hauteurs grenobloises ancre à la fois un réalisme bien situé et une magie lointaine, et il s’agit du récit d’un fait divers, un énième féminicide, Maud, 21 ans, tuée dans un de ces faux villages de la rurbanisation où les pavillons s’alignent tous semblables.
Mais la force de La Nuit du 12 réside dans un dispositif original pour une fiction qui pourrait être prise pour un thriller : un carton annonce avant toute image que l’affaire n’a pas été résolue. On ne s’attend donc pas à trouver un coupable et on se demande même quel sera l’intérêt du film. Le naturel avec lequel les premières scènes montrent les jeunes filles, puis les policiers appelés depuis la ville, fait rapidement oublier la première surprise. L’enjeu scénaristique qui se dévoile petit à petit est purement humain : c’est de voir ces policiers, avec leurs personnalités diverses, l’intelligence et la bêtise, le désarroi, des vies grises, aux prises avec une famille déchirée et un entourage forcément suspect.
Le film adopte un regard sur la domination sans être ouvertement militant ni vraiment radical, en montrant ces policiers sous un jour très masculin, à l’exception du capitaine très discret (Bastien Bouillon) et des pleurs du pourtant solide adjoint (Bouli Lanners), au bord de l’explosion. La discrétion du premier participe de l’étrangeté du film malgré des situations réalistes, un trait de la filmographie de Dominik Moll (on se souvient de l’ambivalence poisseuse de Laurent Lucas et Sergi López dans Harry, un ami qui vous veut du bien [2000], isolés dans le Cantal face à l’incertitude des intentions humaines). Les policiers sont confrontés, interrogatoire après interrogatoire, aux différents hommes de la vie de la défunte Clara (Lula Cotton Frapier), avec chacun leur type : un jeune inconscient de la manière dont il aligne les conquêtes qu’il présente comme insignifiantes, un viril au comptoir d’un bar qui dit céder à la séduction, un machiste qui se repaît de plaire aux femmes en les rudoyant, un asocial que l’on croit spontanément pervers, un rappeur qui l’avait insultée et menacée en chanson juste avant sa mort. Alors même que l’on sait qu’aucun d’entre eux ne sera confondu, on voit, avec les policiers médusés, défiler des hommes qui, chacun, pourrait être le coupable – aveu de désespoir du capitaine à la juge d’instruction, pragmatique à souhait, engagée dans l’affaire à sa manière, tutélaire, bien qu’elle n’apparaisse que tardivement (Anouk Grinberg). Diverses formes de violence masculine font système ; on voit les discours des hommes construire une maille étroite autour de Clara même après sa mort. Bien que brûlée vive, elle étouffe.
Bien sûr, l’enquête policière en vient à fouiller la vie sentimentale de la victime en frôlant constamment le jugement, à mesure que les hommes s’alignent. Les policiers cèdent à la routine en les jugeant tous suspects et, par là même, font le constat de la domination systémique, tout en reproduisant l’idée qu’une femme qui fréquente des hommes est d’une certaine manière sale et complice – ce sont les mots glaçants, tout en banalité, de l’un des policiers. Clara, elle, qui n’apparaît qu’en deux scènes, est absente de l’obsession du capitaine et de la violence exprimée par les suspects ; elle est la fixation abstraite de la violence masculine en prise avec elle-même. La Nuit du 12 montre alors toute la difficulté sociale des féminicides, qui constituent le prolongement le plus violent de la misogynie, tout en amenant les femmes à être présentées, dans les représentations communes, comme des victimes anonymes. C’est ce jugement qui est opposé au spectateur et qui doit l’interpeler. En apercevant à peine Clara ou Maud, privée de vie et de parole, comme le nom propre d’un phénomène systémique.