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 On a eu la journée bonsoir Titre anglais : We Had the Day Bonsoir · Documentaire      réalisé par Narimane Mari • Écrit par Michel Hass       France • 2022 • 61 minutes
On a eu la journée bonsoir Titre anglais : We Had the Day Bonsoir · Documentaire réalisé par Narimane Mari • Écrit par Michel Hass France • 2022 • 61 minutes
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Festival international de cinéma de Marseille : le réel à l'heure de nos rêves

juillet 2022

Parmi les grands moments de la dernière édition du FID qui s'est tenu à Marseille du 5 au 11 juillet, nous avons retenu le long métrage de l’argentine María Aparicio « Sobre las Nubes », et le documentaire de la française Narimane Mari, « On a eu la journée bonsoir ». 

« Sobre las Nubes » de María Aparicio : des nuages et des hommes.

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

La chute du poème en prose et dialogué de Baudelaire ferait une parfaite sentence pour le long métrage de María Aparicio, tant tout - situations, séquences, protagonistes - évolue entre le spleen et l’idéal, la mélancolie présente et le meilleur possible, le réel qui écrase et le rêve qui élance, le donné et l’ailleurs, l’accessible et l’indisponible, la beauté et la cruauté. Ce clair-obscur gouverne nos pensées, il guide aussi le ciel. De quoi les nuages sont-ils le voile ? De ce vacillement, peut-être, qu’on appelle la vie. 

« Sobre la nubes » donc, soit « Sur les nuages ». Cette masse vaporeuse possède les propriétés de l’âme, mobile, éphémère, elle va et vient, se déplace, varie sans cesse. Les nuées obstruent ou dégagent, couvrent et dénudent, elles se dispersent puis se dissipent. L’air de rien, elles règnent, retenant et libérant la lumière, autorisant son passage. C’est le péage du soleil, le juge des cieux, clairs ou obscurs suivant son verdict. Les nuages ont leur humeur, ils changent d’état, de forme et même de couleur. Ils donnent, ils privent. Qu’est-ce qui les distingue des hommes toujours changeants, au fond ? Pour Borges, c’est clair, « pas une chose au monde qui ne soit nuage »1

De ce concert urbain, l’auteure extrait un or particulier, l’ordinaire.

Sous les nuages, quatre passants - Ramiro, Nora, Hernán et Lucía - et un décor,  Córdoba. Voilà une ville comme tant d’autres, où les classes se croisent à défaut de se rencontrer, agrandie par ces vies minuscules, moyennes, qui élargissent la médiocrité à la magie. La ville est violente comme un chant mutilé dans l’harmonie du soir, un vieux vendeur de broutilles, un entretien d’embauche où la dignité livre un combat perdu d’avance. La victoire est ailleurs : ce n’est pas tant le lieu que le lien qui triomphe dans cet opéra en noir et blanc. Qu’il s’agisse de l’amour magnifique et mutique d’un père pour sa fille, de celui qui accompagne le tremblement propre aux débuts amoureux, tiraillés entre la peur et le paradis, de celui qui continue aussi, puissant, pudique, à travers un couple admirablement soudé, indifférent au temps qui scinde.  

De ce concert urbain, l’auteure extrait un or particulier, l’ordinaire. Elle creuse en effet, dans cette matière dont elle fait une fresque qui réussit, au prix d’efforts assurément patients, enfin récompensés, à marier le social et le poétique, conjugaison délicate du fabuleux et du familier, partition difficile, parfaitement exécutée pourtant. La réalisatrice argentine joue quelques notes, les plus belles seulement, préférant l’économie à la profusion, privilégiant la justesse à la confusion. La nuance est un art que maîtrise Aparicio. L’Autre est un tremplin et un obstacle. La solitude est un jardin d’Eden comme un terrain de guerre. 

Il profite à tous, ce nuancier, y compris au personnage principal de son film, le travail, dont il est subtilement montré combien et comment il aliène autant qu’il allie. C’est l’endroit à la fois le plus sécurisant et le moins sûr qui soit. Cette loi trop générale est inscrite dans des vécus, imprimée à travers des sensibilités, jusque dans ses manifestations les plus infimes, intimes, concrètes. La vérité est toujours singulière sur les rivages de la poésie. Ce qui est vrai des hommes l’est également des nuages. « Bien qu’ils fussent tous semblables, il n’en existait, n’en avait existé depuis l’origine du monde, ni n’en existerait non plus jusqu’à l’inconcevable fin du temps, deux qui fussent identiques, et à cause des diverses formes qu’ils prenaient, des silhouettes reconnaissables qu’ils représentaient et qui allaient se défaisant jusqu’à ne plus ressembler à rien et même à adopter une forme qui contredisait celle qu’ils avaient prise un moment plus tôt, j’avais l’idée qu’ils étaient d’une essence semblable à celle de l’advenir qui, à leur image, se déroule dans le temps avec la familiarité étrange des choses qui, à l’instant même où elles adviennent, s’évanouissent dans ce lieu que personne n’a jamais visité et que nous appelons le passé. » résume Juan José Saer dans les « Les Nuages »3 (Le Tripode).

Cette étrangeté qui soigne et saigne au-dessus de nos têtes, dont on aimerait retrouver la source et recomposer le souffle, Philippe Jaccottet l’avait également saisie, avouant une incertitude dans son approche : « On ne sait trop à quoi les comparer pour rendre l'émotion qu'ils donnent, vaguement enthousiaste ; comme on éprouve, serait-ce à son corps défendant, devant n'importe quel cortège. Peut-être à des montagnes légères, instables, déracinées, désamarrées ; ou à des troupeaux dociles aux cris du vent, se bousculant, fuyant on ne sait quoi. 2 »

Un groupe de théâtre, un cours d’Aïkido, un club de lecture… des mémos vocaux qui masquent ou au contraire expriment les sentiments, le ballon fluorescent qui fend la nuit sous un abribus, cette lunette astronomique et de fortune pour observer l’éclipse, quelques mots réconfortants offerts à une mère à la façon d’une offrande, touchante et tardive, une mélopée inattendue qui vient après le désespoir, avant la pluie, un peu d’imprévu, un rien d’épiphanie… suffisent à rehausser le réel d’un cran, voire de plusieurs. 

La sobriété a quelque chose de sublime dans ce film. Au point de nous envoûter. Comme nos petits nuages, les grands personnages de ce film ne font pas de bruit. Les premiers progressent dans le ciel, les seconds avancent dans la rue et leurs rêves dans le même silence, qui jouit de dire plus, mieux aussi, avec moins. A l’instar de cette séquence finale où les bras d’un être aimé valent tous les feux d’artifices. Le chaos du monde est soudainement converti en harmonie. La paix et la fête sont intérieures. On aime les passants merveilleux qui passent ici, et « les nuages qui passent… là-bas… ».

« On a eu la journée bonsoir  » de Narimane Mari : Il ne m’est pays que de Michel

« Je suis bien là, dans mes rêves, entre la lune et les étoiles. Je redescends parfois voir mon peuple, les humains, c’est un peuple magnifique ». Entre les métros Belleville et Couronnes, dans la clameur finissante du marché, un clochard céleste devise, charriant ses courses et des mots montés en lui aussi soudainement que la marée. Son prêche terminé, il laisse place à un plan resserré sur Michel Haas.

Son beau regard naïf agrippe ce que son art attrape, le mouvement incessant de la vie, la joie jaillissante, continue, d’être là, l’éternité heureuse, hébergée dans la fugacité, pareille à ses personnages en papier dont la matière, fragile, est fécondée par la force de l’idée qu’ils soutiennent. Ses grands yeux mobiles scrutent, épient, vagabondent, assoiffés d’un détail, ils regardent partout sauf devant, comme si devant, c’était derrière, l’arrêt, la mort.

Lui est du côté de la flamme, des contre-allées, du mouvement. À celle qu’il aime et qui le filme, il sert du Prévert, présent qui ressemble plus à une prière qu’à une sérénade : « Trois allumettes une à une allumées dans la nuit, la première pour voir ton visage tout entier, le seconde pour voir tes yeux, la dernière pour voir ta bouche et l'obscurité tout entière pour me rappeler de tout cela en te serrant dans mes bras ». Un vœu qui ne restera pas pieux dans l’immensité familière, finale, de la Méditerranée. 

C’est un homme nu, au sens propre comme figuré, qui marche ici, immédiatement lui-même, debout, aimant, vivant jusque dans le déclin, la douleur et ce seuil infranchissable franchi avec son arme fatale, l’humour, répandu y compris depuis son lit de mourant. Cette union des âmes est retrouvée de façon éclatée, distillée par fragments amoureux. Cette complicité a des airs de communion, elle fulgure dans un message vocal a priori bénin, faussement banal, où une phrase de Bachelard fait office de phare comme de boussole : « La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l’instant ; elle ne conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu’est la durée. »

Ellipses, digressions, incises, détours…  valent pour esquisse parfaite, elles servent de définition à travers cette peinture pointilliste. La totalité est contenue dans le minuscule et rendue dans ses parties, qu’il s’agisse des plans installant une lutte ferme avec la forme dans l’intimité de son atelier, du face à face sur fond de farce avec une séquence de Chaplin, d’une conversation ronronnante et riante avec son chat. « Il était une fois un homme à mon image » dit un vers d’Aragon extrait de Il ne m’est Paris que d’Elsa. « Il ne m’est pays que de Michel » pourrait relancer Narimane Mari. La douceur y règne, la délicatesse fait rage… C’est en se jetant à l’eau et non pas en voguant à la surface des choses et des êtres qu’on va vers l’art et l’amour, c’est beau à voir et bouleversant à vivre. Le don de l’art, la dette d’amour, dans les deux cas, on se surprend à donner, à recevoir aussi, bien plus que ce que l’on croyait. « Ce que l'on met dans l'autre,  rappelle magnifiquement Anne Dufourmantelle dans En cas d'amour,  est infiniment plus vaste que ce que l'on croit lui confier. Quelque fois c'est sa propre vie, d'autres fois c'est son âme, sa vocation, sa sauvagerie, sa misère, une dette ancestrale, c'est toujours exorbitant, une valeur passée en douce, clandestine, que l'on s'échange dès le premier regard. 4 »

Son Michel devenu un peu le nôtre avait le don de dévorer le jour, il dévalait la vie. « On a eu la journée bonsoir ». La messe, parfois, n’est jamais aussi bien dite que par soi-même… Les souvenirs saignent mais le sang est encore chaud : « Je suis loin mais je suis là aussi mon amour ».

  • 1. Jorge Luis Borges, « Nuages (I) », Les Conjurés, Gallimard, 1988. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Esteban.
  • 2. Philippe Jaccottet, Nuages, Fata Morgana, 2003.
  • 3. Juan José Saer, Les Nuages, Le Tripode, 2020.
  • 4. Anne Dufourmantelle, En cas d'amour. Psychopathologie de la vie amoureuse, Éditions Rivages, 2012.