Les mots peuvent-ils tuer ?

À la suite du meurtre de Quentin Deranque, la formule « les mots tuent » révèle une profonde confusion dans le débat public. Entre responsabilité pénale, responsabilité politique et brutalisation des discours, l’analyse exige de distinguer ce que le langage fait réellement.


Depuis le meurtre de Quentin Deranque, il règne dans le débat public un sentiment de malaise qui tient autant à l’événement qu’aux déclarations politiques auxquelles il a donné lieu. Un tel degré de confusion a été atteint qu’il semble nécessaire d’en dissiper quelques aspects. C’est à cela que doit d’abord servir le langage : distinguer, séparer, analyser. Et c’est précisément cette fonction critique, au sens littéral, qui semble dans le moment présent malmenée, à tous égards.

La première de ces confusions, inaugurale, tient aux propos tenus par le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, quasi immédiatement après le meurtre de Quentin Deranque, affirmant que « les mots tuent1 ». En l’occurrence, ce ne sont pas des mots qui ont tué, mais un ou des hommes. Il revient à la justice, et à elle seule, d’établir la culpabilité du ou des meurtriers, d’établir « qui était à la manœuvre », pour reprendre les termes de Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, qui détenait manifestement déjà la réponse.

En revanche, ce que les mots font, à coup sûr, c’est tricoter ou détricoter le monde des significations par lesquelles nous lui donnons sens, précisément. Le monde humain est ainsi : nous n’y accédons que par la toile des significations par lesquelles nous l’attrapons, une toile que tissent les discours dans lesquels nous baignons et qui orientent notre manière de comprendre ce qui nous arrive, individuellement et collectivement. Quand le garde des Sceaux s’exprime ainsi, il établit une chaîne directe de causalité entre un meurtre et un mouvement, l’« ultragauche » (ou plutôt une nébuleuse dont on ne sait à vrai dire ce qu’elle recouvre mais dont tout le monde a compris qu’elle désignait La France insoumise [LFI]).

S’exprimer en sa qualité – membre de l’exécutif –, sur une affaire en cours, non jugée, a fortiori avant même le procureur, vient s’ajouter à la liste trop nombreuse de ces atteintes à l’État de droit, devenues si banales qu’on ne les relève même plus. Mais il y a plus fondamental encore : rendre LFI – ou ses mots – coupable de ce meurtre, c’est contrevenir aux conditions mêmes du sens : ce sont les hommes qui tuent, leur violence qui tue. C’est parce qu’on ne peut pas procéder à ce type de raccourci qui obscurcit encore l’affaire, et ce, avant même que les responsabilités soient établies, c’est parce qu’on s’y refuse, que l’on peut ensuite questionner la responsabilité politique de LFI, et ce dans les termes adéquats.

Les responsabilités en question

La question de la responsabilité de LFI se pose dès lors ainsi : connaissait-elle les activités de son député, sa proximité avec la Jeune Garde ? Validait-elle ses méthodes en considérant qu’il n’y avait aucune incompatibilité avec les pratiques républicaines ? Quelles décisions va-t-elle prendre si d’aventure les collaborateurs du député sont reconnus coupables ? Plus fondamentalement, comment tranche-t-elle la question de savoir si la violence est acceptable sous certaines conditions (en l’occurrence quand elle s’exerce contre des militants identitaires, racistes et néonazis) – question qui ne recouvre pas celle de la stratégie de la « conflictualité » prônée par Jean-Luc Mélenchon ? Il y a là en réalité un débat, structurel et historique pour la gauche – qui a d’ailleurs motivé bien des scissions : la fin justifie-t-elle les moyens ? Sans ces réponses, la question de la responsabilité de la LFI dont le positionnement a été plus que flottant dans l’affaire, et c’est un problème, ne peut être tranchée.

Les questionnements qui se posent à cette gauche se posent-ils de la même manière à l’extrême droite ? Clairement non : historiquement, les mouvements d’extrême droite, structurés par la haine, se sont entourés de milices quand ils n’en étaient pas eux-mêmes les chefs (et c’est toujours le cas très largement dans toutes les extrêmes droites). Ces milices se sont rendues coupables de meurtres (en France, rappelons-le, douze depuis 20222). De ce point de vue, on peut dire qu’il y a une violence d’extrême droite dont les victimes (militantes ou pas) pourraient témoigner à l’envi. Ce n’est pas pour rien que le Rassemblement national (RN), dans sa stratégie de ripolinisation, refuse d’être considéré comme un parti d’« extrême droite » et prend d’ailleurs beaucoup de distance, officiellement du moins, avec les groupuscules identitaires. C’est ce qui empêche de considérer qu’il y a symétrie. Les chiffres en attestent : la violence politique est très majoritairement le fait de l’extrême droite. Elle existe à l’extrême gauche, mais elle n’est pas de même nature, d’abord parce qu’elle ne s’y exerce pas sur fond de haine ethno-identitaire. S’interdire de renvoyer dos à dos l’« extrême gauche » et l’« extrême droite », c’est refuser que ce meurtre, par un tour de passe-passe, autorise à blanchir l’extrême droite et fasse oublier que la haine constitue son ADN. C’est pour cela que nous ne pouvons pas accepter la mystification qui est en train de se construire à droite depuis la mort de Quentin Deranque.

Brutalisation et évidement du sens

Ce que l’on peut reprocher à LFI, ce sont ses mots, ou plutôt ceux qui ne sont, encore une fois, pas venus, ou venus trop tard : on aurait attendu qu’il n’y ait pas eu le moindre atermoiement à condamner le meurtre de ce jeune homme (exactement comme on aurait attendu que LFI condamne immédiatement les atrocités du Hamas ou l’invasion de Poutine), qu’il ait immédiatement suspendu son député ou au moins ses collaborateurs. Parce qu’un parti républicain ne peut donner le sentiment de tergiverser sur le partage fondateur de la démocratie : le refus absolu et inconditionnel de la violence. Rien ne peut justifier la mort d’un homme, fût-il fasciste. Quant à la question du rôle de la « brutalisation » du débat public, elle est, elle aussi, devenue très confuse, tant elle est instrumentalisée politiquement. LFI est-elle responsable à elle seule d’un climat de violence dans lequel le meurtre de Quentin Deranque trouverait son origine ?

Un passage à l’acte engage toujours la rencontre d’un individu et d’une culture qui autorise cet individu à s’y livrer, en en faisant quelque chose de possible, voire de désirable. La question de la responsabilité individuelle est tranchée par la justice ; celle de la culture nous concerne collectivement, et plus encore celles et ceux qui disposent d’une parole publique, à commencer par les politiques. La brutalisation désigne donc une ambiance qui autorise le déchaînement pulsionnel, où tout se passe comme si le renoncement à la force n’était plus une condition sine qua non pour vivre ensemble. Ce contexte rend possibles les passages à l’acte, il les favorise, même s’il n’en constitue jamais une condition suffisante.

En cette matière, LFI a une part non négligeable de responsabilité, et ses pudeurs de gazelle à condamner le meurtre relèvent incontestablement de ce phénomène, autant que les éclats de voix de ses dirigeants. Pourtant, il ne faudrait pas oublier que LFI n’est certainement pas la seule à contribuer à ce phénomène de brutalisation, contrairement à ce qu’une petite musique, qui constituera à coup sûr le refrain des prochaines campagnes électorales, voudrait nous laisser croire. La brutalisation commence et arrive par un certain évidement du langage, et ce parce que le langage est le lieu privilégié de l’humanisation, c’est-à-dire précisément du renoncement inconditionnel à la violence. Elle peut à cet égard tout à fait prendre les habits feutrés d’un discours très « calme » sur l’ordre qui maintient fermement qu’il y a des hommes et des femmes, ces autres, vis-à-vis desquels la violence est préférable au dialogue et au droit, des ennemis sur lesquels on peut tout à fait légitimement déverser sa violence. Et cela aussi, sinon d’abord, participe de l’essence de la brutalisation. Nous ne pouvons sortir de la brutalisation qu’en renonçant sans condition à la haine, tâche dont nous devons urgemment nous souvenir qu’elle engage une politique des affects. Le combat ne pourra se faire, de ce point de vue, sur le seul terrain des idées, sans quoi il est perdu d’avance, mais sur celui d’une politique des affects qui n’abandonne rien à la violence.

  • 1. - Propos tenus par Gérald Darmanin sur Public Sénat, le 15 février 2026 : « Pendant longtemps, on a entendu que la police tuait. Là, on voit bien que c’est l’ultragauche qui manifestement a tué. […] Je pense qu’il y a une complaisance de La France insoumise, et de partis extrêmes en général, dans la violence politique, et de faire semblant de ne pas voir que les mots tuent. »
  • 2. Isabelle Sommier, Violences politiques en France, Paris, Presses de Sciences Po, 2021.