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Redécouvrir Italo Calvino

Depuis 2023, année du centenaire de sa naissance, l’écrivain italien Italo Calvino fait l’objet d’une actualité éditoriale particulièrement riche en France. Certains textes ont été retraduits, d’autres traduits pour la première fois en français, offrant l’occasion d’un renouvellement critique important. Le philosophe, poète et traducteur Martin Rueff est l’un des artisans de cette redécouverte, qui invite à redessiner les contours d’une œuvre dont la réception française a souvent été partielle.

Entretien avec Martin Rueff

Quelle fut la genèse de cette actualité éditoriale, et quel portrait en creux d’Italo Calvino dessine-t-elle ?

Calvino aurait eu 100 ans en octobre 2023. Dans le cadre de ce centenaire, les éditions Mondadori, dépositaires de la quasi-totalité des textes d’Italo Calvino, ont entrepris une large campagne de republication, qui s’est doublée d’une importante actualité scientifique. Certains auteurs qui travaillaient sur l’œuvre de Calvino depuis de nombreuses années ont profité de cet anniversaire pour offrir aux lecteurs la synthèse de leurs recherches – je pense notamment au livre de Domenico Scarpa, Calvino fa la conchiglia (Hoepli, 2023, non traduit) – une somme de neuf cents pages. D’autres ont insisté sur les relations de Calvino avec les arts et les sciences. Ce fut une riche et belle année. En France, depuis le début des années 2000, conformément à la volonté d’Esther Judith Singer, l’épouse de Calvino, les éditions Gallimard détiennent les droits exclusifs sur l’œuvre. Calvino avait confié que certaines des traductions parues aux éditions Seuil ne lui convenaient pas complètement.

Un travail important de retraduction a donc été entrepris. Il a donné lieu entre 2023 et 2024 à cinq publications importantes. La Correspondance dans la collection « Du monde entier » chez Gallimard, que j’ai dirigée et traduite avec Christophe Mileschi ; Les Jeunes du Pô, un roman resté inédit en France et jamais publié séparément en Italie, paru aux éditions des Cahiers de l’hôtel Gallifet ; les Liguries aux éditions Nous et le Cahier de L’Herne sont sortis au printemps 2024. La Pléiade, qui rassemble les romans sous la direction d’Yves Hersant, est parue en septembre 20241. À l’automne 2025 paraîtra un « Quarto » que nous préparons en ce moment avec Christophe Mileschi.

La Correspondance est un texte tout à fait essentiel, qui nous fait entrer dans la vie de Calvino au jour le jour, depuis la première lettre datée de 1943 jusqu’à la dernière, qui remonte à 1985 (Calvino meurt à Sienne le 19 septembre 1985). Pour utiliser une expression employée par Walter Benjamin à propos de son projet de livre sur Baudelaire, la Correspondance nous permet de mesurer combien Calvino « enchâssé dans le siècle », pris dans l’actualité littéraire et par son métier d’éditeur, en relation étroite avec les grandes figures de la littérature italienne de son temps – Pasolini, Morante, Sciascia et d’autres – mais, plus largement, en contact étroit avec la vie sociale, politique, morale italienne. On y découvre un Calvino analogue à Cosimo, le personnage de son Baron perché, attentif à ce bouillonnement, spectateur engagé, loin en tout cas de l’image qui s’est parfois imposée d’un Calvino « dégagé », abstrait, éloigné. De même, les Liguries, recueil de textes que Calvino a composés entre 1946 et 1977, éclairent le personnage et l’œuvre d’une lumière nouvelle. Alors que l’on perçoit souvent Calvino comme un écrivain sans racine, en constant déplacement d’un point à un autre, ces proses et ces poèmes restituent le lien très fort qu’il entretenait avec la Ligurie où il a grandi, avec sa lumière, ses paysages étranges, abrupts sur la mer. Ce sont aussi des textes riches du point de vue littéraire, et très divers. Les premiers écrits au sortir de la guerre sont des textes engagés, portés par une très vive préoccupation sociale. Ils se penchent sur l’ouvrier ligure, sur les paysans des montagnes qui travaillent très dur une terre où les machines ne peuvent apporter leur aide. Ils évoquent le contraste avec la vie de la côte que Calvino voit se développer dans les années 1950, celle des casinos, des voitures de luxe, de la dolce vita. Ce recueil compte aussi des poèmes, qui m’ont été donnés de la main de Madame Calvino. Ils n’étaient pas destinés à être publiés, pour autant, Calvino ne les avait pas détruits – comme il l’a fait avec beaucoup d’écrits, et l’on peut supposer qu’il y était attaché. À la différence des poèmes oulipiens à contrainte qu’il a écrits dans les années 1970 et 1980, ce sont des poèmes de paysages, d’impressions, de solitude face à la mer, des poèmes inspirés de Montale et de Sbarbaro. Le dernier, un poème de l’automne 1944, évoque son arrestation par les soldats allemands et fascistes, où il a cru mourir. Il est assez bouleversant, d’engagement politique et existentiel.

Avec Christophe Mileschi, nous avons conçu le Cahier de L’Herne dans l’idée de modifier, autant que possible, la réception française de Calvino, en faisant apparaître la diversité méconnue de son œuvre et en mettant en lumière quelques-unes des obsessions qui furent les siennes, notamment celle du lien entre littérature et connaissance.

Quant au « Quarto », il sera composé pour l’essentiel de récits écartés, non repris dans les ensembles précédents. Ce sont à la fois des romans – notamment Le Voilier ou Le Collier de la reine, et de courts textes, que l’on pourrait qualifier de nouvelles, qu’il a écrits jusqu’à la fin de sa vie. On y trouve des trésors, que le public français ne connaît pas encore. Tout cela concourt, en tout cas je l’espère, à redessiner les contours d’un homme et d’une œuvre qui méritent une nouvelle lecture.

En effet, en France, Calvino s’est retrouvé pris dans un moment critique très spécifique, dominé par la perspective structuraliste et métalittéraire, dont il est devenu une sorte d’archétype. Dans le même temps, les liens étroits entre Calvino et la France, notamment sa fréquentation de l’Oulipo, pourraient laisser penser que c’est cela, précisément, qu’il était venu chercher en France. Qu’en pensez-vous ?

À travers sa position d’éditeur, Calvino a bénéficié de canaux privilégiés avec la France. Il ne faut pas omettre un fait culturel : jusqu’aux années 1980-1990, les écrivains italiens désiraient ardemment être traduits et publiés en France, le pays des écrivains qu’ils aimaient, qu’ils vénéraient, auxquels ils voulaient parfois ressembler. Leur horizon littéraire, c’était Paris et non pas New York. À l’école, ils avaient grandi avec le roman français du xixe siècle et avec la poésie française jusqu’à Paul Valéry. La plupart des grands auteurs italiens des années 1950 et 1960, dont Pasolini ou Calvino, ont assez vite été traduits en français.

Calvino n’aura de cesse de « seconder » le monde comme y invite Kafka.

Il y a eu deux pics de réception française de Calvino : celui de la trilogie « Nos ancêtres », incluant Le Vicomte pourfendu, Le Baron perché et Le Chevalier inexistant. Ce succès a laissé croire que Calvino était un écrivain facile, adapté à la jeunesse, ce qui était une évidente limitation car la trilogie réserve toutes sortes de profondeurs. L’autre moment phare de sa réception correspond au milieu des années 1970 avec la parution des Villes invisibles (1972, 1974) et de Si une nuit d’hiver un voyageur (1979, 1981). Ces textes, qui sont de remarquables prouesses techniques, ont inscrit Calvino dans le double horizon de la littérature à contrainte – on sait d’ailleurs que Calvino avait exposé le projet de Si une nuit d’hiver un voyageur devant ses amis de l’Oulipo –, et de l’œuvre ouverte chère à la sémiologie et à un certain structuralisme. Ce moment intellectuel et esthétique bat alors son plein en France, avec la parution du Plaisir du texte de Barthes (1973), la création de la revue Poétique (1970), l’Oulipo ou encore le succès de Borges dans les milieux intellectuels et littéraires français, un succès que l’on peine aujourd’hui à se figurer car il dépassait les frontières du monde universitaire. On a cru que Calvino voulait célébrer la littérature par la littérature, qu’il était un tenant de l’autotélisme, qu’il enfermait l’œuvre dans l’œuvre, la littérature dans la bibliothèque. Calvino est alors devenu un écrivain français (il habite Paris entre 1967 et 1980). Son public italien ne le reconnaît pas. La réception de Si une nuit d’hiver un voyageur en Italie est très mauvaise, sinon catastrophique. Or qu’une certaine critique ait voulu faire de Calvino le héros de ses théories a quelque chose de troublant et de passionnant : comme un objet se prête très bien à des analyses, on veut qu’il les défende. Mais cet engouement a empêché de voir que Calvino est un écrivain complexe, autrement riche, dont il importe de retracer la courbe d’évolution. Il naît à la littérature comme un romancier réaliste, un romancier de guerre, épris d’Hemingway et de Pavese. Très tôt, dans les années 1950, il s’inquiète de voir son inspiration s’épuiser. Calvino n’aura de cesse de « seconder » le monde comme y invite Kafka. Il l’aura secondé au plan politique et intellectuel, en cherchant toujours des voies neuves et belles pour témoigner de ce monde en écrivain. Faire de Calvino un « écrivain dégagé » est un parfait contresens. Calvino fut un écrivain communiste. Il a eu la carte du Parti communiste italien de 1944 à 1957. Il s’est progressivement éloigné du parti et, quand le PCI refuse de condamner la répression de Budapest, il démissionne. Sa lettre de démission datée du 7 août 1957 est bouleversante. Aussi sévère soit sa condamnation du parti, il n’abandonnera jamais la conviction qu’un écrivain doit aider à transformer la société qu’il aide à comprendre.

La question du rapport au réel est donc centrale chez Calvino. Ce n’est pas l’objectivité qu’il recherche, qui mettrait le réel à distance pour le saisir ; au contraire, c’est en allant le plus loin possible dans son observation qu’il trouve des ressources pour le dire. Mais ce rapport si intense à l’observation a parfois été compris comme un refus de la subjectivité en littérature. Est-ce vraiment le cas ?

C’est un point stylistique fondamental. Calvino est un écrivain obsédé par le réel, par la capacité de la littérature à le dire, à en saisir l’effet. Il faut rappeler que Monsieur Palomar, son dernier livre, prend son titre du nom d’un télescope américain, permettant d’observer des étoiles à une très longue distance. Qu’une machine d’observation donne son nom à un héros est significatif (tout comme le nom de Ouine chez Bernanos ou celui d’Igitur chez Mallarmé). Le premier chapitre de Monsieur Palomar s’interroge sur la possibilité de décrire une vague. C’est bien davantage cette position du « scrutateur » qui définit Calvino qu’une conception de la littérature comme un jeu de mots ou un jeu sur les mots. En revanche, il est vrai que Calvino fait preuve d’une grande pudeur, et que tout, ou une bonne partie de son art consiste à cristalliser, non pas les visions de l’âme ou les sentiments, mais une réalité dont il retient l’effet sensible qu’elle produit sur lui. C’est ce qui le différencie fondamentalement de celui qui fut son maître, Pavese. Calvino est un homme pudique, dans la vie et comme écrivain. C’est un écrivain du dessin plus que des couleurs, un écrivain de la forme plus que de la matière.

Mais c’est cette pudeur qui lui permet justement de toucher à de très grandes émotions – comme dans Le Baron perché où la relation entre Cosimo et Viola, dans son empêchement même, atteint une intensité qui bouleverse. Il a donné là quelques-unes des plus belles pages de la littérature. Cet empêchement est la marque de Calvino, et son impossibilité à se laisser aller aux sentiments, sa retenue, sont aussi ce qui lui permet d’être le plus singulier, le plus juste. Il le formule de manière saisissante dans une préface écrite en 1964 pour la réédition du roman Le Sentier des nids d’araignée : « Je commençais à comprendre que plus un récit était objectif et anonyme, plus il était mien. […] J’exposais mon expérience, mon expérience multipliée par les expériences des autres. Et si le sens historique, la morale, les affects se faisaient sentir, c’est justement parce qu’ils restaient implicites et que je les laissais dissimulés2. »

Vous disiez avoir voulu mettre en lumière, notamment dans le Cahier de L’Herne, le fil du rapport entre littérature et connaissance, très important dans l’œuvre de Calvino. Cette question résonne, à l’heure où l’on prête de nouveau à la littérature un pouvoir de connaissance. Alors même qu’il est très associé, en France, à une conception de la littérature comme espace clos, y a-t-il une actualisation de Calvino à chercher du côté des conditions sous lesquelles la littérature nous permet de connaître ?

Cette question s’articule sur deux temporalités, la sienne et la nôtre. Calvino était un fils de scientifiques, son père était biologiste et sa mère était botaniste. Il a grandi dans un grand jardin où toutes les plantes, toutes les fleurs, portaient une étiquette en latin. C’est un homme des Lumières, convaincu de l’importance du savoir et de sa diffusion. Il est aussi convaincu que la littérature n’est pas la vulgarisation du savoir, mais qu’elle donne une forme singulière au savoir et, surtout, qu’elle se nourrit des savoirs constitués, et en construit d’autres en retour. Là se trouve sa singularité. La littérature construit un savoir par le langage et par l’image – il a souvent dit : « Tous mes romans naissent d’une image. » Il cherche ensuite à déployer cette image dans un langage le plus net et le plus clair, mais aussi le plus touchant, le plus mémorable possible. Cette exigence de connaissance littéraire par le langage et par l’image l’a placé dans les années 1950 en rupture avec ses amis partisans d’une « littérature d’engagement », qui lui reprochent de ne pas suffisamment traiter de la condition ouvrière. D’où la tentative des Jeunes du Pô : un roman ouvrier qui n’est pas sans maladresse, mais qui recèle de très grandes beautés. Le malentendu a persisté, et Calvino s’est toujours défendu de faire de la « littérature en bocal » : Les Villes invisibles sont pour lui une réflexion sur l’architecture et l’urbanité, Si une nuit d’hiver un voyageur, un roman sur la connaissance du roman et le désir de fiction, Monsieur Palomar, un ensemble de textes sur la description et le monde à décrire.

En revanche, Calvino serait en désaccord avec l’idée contemporaine qui veut que la littérature soit une forme subjectivée du savoir qui vaudrait d’être assumée à la première personne. Le « moi » fut-il « haïssable » pour Calvino ? Certainement, il n’était pas aimable. Calvino formule la conviction que la littérature est porteuse d’un savoir véritable, qui a sa place entre les sciences dites dures et les sciences humaines. Il était passionné de savoirs et de sciences. L’écrivain est celui qui a une capacité particulière d’articuler dans la langue des images qui vont produire un savoir, une nouvelle manière de regarder le monde. Calvino ne se serait pas glorifié de traiter d’un sujet en tournant le dos aux savoirs. Pour lui, nulle ignorance n’était enviable.

Est-ce cette exigence de connaissance par le langage et l’image qui explique l’extrême précision de la langue de Calvino, loin de la belle phrase et de ses effets ?

Calvino est un écrivain de la précision maximale, qui ne verse dans aucune commodité, qui est l’ennemi de toutes les complaisances. Ces exigences rendent difficile le travail du traducteur. La grande question de Calvino resta : comment faire naître le réel avec les mots ? Cela nécessite un travail colossal, un art du regard, une patience à tous les niveaux du processus de création. « La véritable description d’un paysage, écrit-il dans Liguries, doit finir par contenir l’histoire de ce paysage. »

L’année 2025 marque les cinquante ans de la mort d’un autre grand écrivain italien, Pier Paolo Pasolini, souvent présenté comme une figure inverse de celle de Calvino. Le portrait que vous faites de Calvino n’invite-t-il pas à nuancer cette idée ?

Un livre de la critique littéraire Carla Benedetti, Pasolini contre Calvino3, a beaucoup compté pour la construction de ce partage. Il y aurait d’un côté Calvino, l’écrivain qui bâtit et cisèle son œuvre, obsédé par la perfection formelle de ses textes ; de l’autre, Pasolini, écrivain qui jette constamment son corps dans la mêlée, fait littérature et poésie de tout bois, avec pour seule exigence celle de la vérité. Comme Rousseau, Pasolini serait l’homme du Vitam impendere vero (« Consacrer sa vie à la vérité »). Cette opposition doit être grandement nuancée : Pasolini avait lui aussi de très hautes exigences formelles, et Calvino des exigences d’engagement très fortes. Mais ils se différencient sur quelques points qui importent et nécessiteraient d’amples efforts de contextualisation.

D’abord, Calvino ne considère pas que le fait d’être écrivain donne un quelconque droit de regard sur l’actualité. Nul surplomb chez lui. Il est exaspéré par cette posture qui relève selon lui d’un mélange de naïveté et de complaisance sur sa propre position d’énonciation. Il a d’ailleurs écrit à Pasolini que sa surexposition médiatique était une forme de présomption. Calvino rejette fermement ce destin de l’écrivain, cette posture d’autorité.

En outre, Calvino est animé par un immense respect de la vie humaine, et même, pour dire mieux, des vies humaines. Il s’est engagé dans la résistance, il a pris part à des combats. Il a vu la mort de très près. Il a grandi sous le fascisme, ses parents ont été plusieurs fois menacés de mort, il a vécu l’Italie des Brigades rouges, etc. En somme, il a une perception des rapports entre moyens et fins qui n’est pas celle de Pasolini : on ne peut, pour Calvino, s’autoriser à la violence, même pour défendre les victimes.

Et puis, Calvino est resté jusqu’à la fin un homme des Lumières, convaincu de la nécessité de défendre la rationalité et méfiant envers les positions d’autorité. Il y a une lettre dans la Correspondance qui l’évoque très clairement, à l’occasion du débat sur l’avortement. Pasolini était contre l’avortement, habité par un sentiment religieux de défense de la sacralité de la vie. Calvino, lui, affirme avec la plus grande simplicité que ce n’est pas aux hommes de décider de cela, et que le système législatif doit donner aux femmes la possibilité d’exercer elles-mêmes leur jugement et de décider de leur vie.

Il faut rappeler aussi que Calvino et Pasolini se sont lus et admirés. Calvino a nourri une très grande admiration pour le premier roman de Pasolini, pour ses poèmes, et pour ses entreprises éditoriales. En revanche, il n’aimait pas ses films. Il en percevait la violence, au service de la dénonciation de la violence. Cela, il ne l’acceptait pas.

Sur le cinéma justement, on peut lire dans le Cahier de L’Herne un texte de 1953 qui commence ainsi : « En vérité, quand le cinéma ressemble à la littérature, il m’ennuie. Et tout autant la littérature, quand elle ressemble au cinéma4. » À rebours là encore de la tendance actuelle, Calvino affirmait-il que chaque art a ses moyens propres, et qu’ils ne doivent pas se cannibaliser ?

Calvino était un classique. Il avait une foi immense dans le pouvoir de la littérature et de chaque art. Il affirmait l’existence d’une solidarité entre les arts (il eût pu dire, avec Michel Deguy : « la poésie n’est pas seule »), mais cette solidarité des arts repose sur la défense des prérogatives de chaque art. Pour Calvino, la prérogative de la littérature, c’est le langage. À chaque fois qu’il se voit proposer une collaboration artistique – et elles ne manquèrent pas –, Calvino se demande ce qu’il pourrait apporter en tant qu’écrivain. Quand Michelangelo Antonioni le contacte pour le scénario de Blow-Up, voici ce qu’il lui répond : « Si l’équipe des scénaristes pouvait compter sur un apport nouveau et sur quelqu’un qui aurait à dire quelque chose de différent, il en naîtrait de nouvelles perspectives. (C’est aussi pour ça que j’ai éprouvé de la réticence devant ton invitation : je n’ai pas le sentiment d’avoir vraiment une chose différente à dire.) » Avoir une chose à dire, une chose différente : voici l’exigence de l’écrivain réduite au minimum. Quand Calvino ne savait pas, il ne prétendait pas savoir. Nous plaisantons souvent avec Christophe Mileschi, en imaginant combien Calvino devait être un ami difficile : c’est l’ami qui a toujours raison. Et c’est aussi pourquoi il est notre ami.

Propos recueillis par Anne Dujin et Zélie Harscouët

  • 1. Le volume comprend Le Sentier des nids d’araignée, dans la traduction d’Yves Hersant, la trilogie « des ancêtres », Le Vicomte pourfendu, Le Baron perché, Le Chevalier inexistant dans la traduction de Martin Rueff, revue avec Yves Hersant, Marcovaldo ou les Saisons en ville, Les Villes invisibles, Si une nuit d’hiver un voyageur dans la traduction de Martin Rueff, et Monsieur Palomar dans la traduction de Christophe Mileschi.
  • 2. Italo Calvino, Le Sentier des nids d’araignée, « Préface », Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2024, p. 16.
  • 3. Carla Benedetti, Pasolini contro Calvino: per una letteratura impura, Turin, Bollati Boringhieri, 1998.
  • 4. Italo Calvino, « Le réalisme italien dans la littérature et le cinéma », dans Christophe Mileschi et Martin Rueff (sous la dir. de), Italo Calvino, Paris, L’Herne, coll. « Cahiers de L’Herne », 2024, p. 261-262.