Mon nom est sans mémoire de Michela Marzano

À l’heure où l’Italie a élu ses héritiers au pouvoir, Michela Marzano introduit une réflexion primordiale sur la mémoire et le rapport au fascisme.


Tandis que son frère devient père, Michela Marzano s’interroge sur son propre rapport à la maternité et aux raisons qui l’ont conduite à ne pas avoir d’enfant. Elle cherche des réponses en se tournant vers son passé et celui de sa famille. Peu à peu, elle plonge dans les affres d’une histoire enfouie, refoulée. Elle découvre que son grand-père, que le récit familial disait royaliste, fut en réalité l’un des premiers soutiens de Mussolini. Dans un ouvrage mêlant enquête généalogique, recherches historiques et analyses philosophiques, Michela Marzano pose la question de l’identité et la lie intimement à celle d’un héritage contrarié et douloureux, dans un pays où trajectoires familiales et politiques sont bien souvent consubstantielles.

Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la question de l’identité : « Michela Marzano n’existe pas. » Sur les papiers officiels, c’est le nom de Maria qui figure, bien que nul ne l’ait jamais appelée ainsi. Cet acte originel s’érige en aspect fondateur et symptomatique d’un rapport conflictuel à l’identité : jusqu’à quel point existe-t-on lorsque l’on n’est, nominativement, pas soi ? N’est-il d’ailleurs pas paradoxal que la philosophe porte le prénom de Maria, mère suprême, théotokos, elle qui n’a pourtant pas eu d’enfant ? Comment interpréter symboliquement le glissement sémantico-nominatif de Maria vers Michela, dérivé de Michel, archange, qui par nature ne peut procréer ? Voilà une interrogation qui ne laisserait certainement pas l’autrice indifférente, tant le lecteur ressent l’influence de la psychanalyse dans sa construction personnelle et tant le texte est parsemé, ici et là, de références à la discipline.

Le topos de la recherche d’identité se traduit aussi textuellement. En parlant d’elle, de sa famille et de son lourd héritage, Michela Marzano pose indirectement la question du langage autobiographique. Si Philippe Lejeune parle de l’autobiographie comme d’un « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence1 », le récit de la philosophe italienne pose également les bases du récit rétrospectif d’une autre existence. En effet, plus que sa propre introspection, il semble qu’elle entreprenne celle de son grand-père. Elle enquête sur son passé et son engagement fasciste, son épuration et sa réhabilitation. Elle cherche à le faire parler, lui qui est subitement devenu muet et alité à la suite d’une attaque cérébrale, et aujourd’hui décédé. La littérature a peut-être la force inespérée de faire parler les absents.

Comme le rappelait Georg Misch, l’autobiographie est une « extériorisation de la vie » (Lebensäußerung). Dans la démarche de la philosophe italienne se distingue un besoin d’évacuer. Mais il ne s’agit pas seulement d’une histoire personnelle. Le récit de Michela Marzano tend à l’universel. Il parle d’une Italie qui, durant trop longtemps, a préféré fermer les yeux sur un passé plutôt que de s’y confronter. L’histoire qu’elle subit n’est pas qu’une histoire individuelle, c’est le retour du refoulé d’un pays en proie au fascisme et aux idéologies délétères. À propos du concept freudien, Lacan aurait dit : « Ça parle là où Ça souffre. » Nous pourrions paraphraser le psychanalyste ainsi : l’Italie parle là où l’Italie souffre. L’inconscient du pays ressurgit dans les histoires personnelles, refait parler de lui en remémorant un souvenir douloureux, une plaie entrouverte, volontairement oubliée, mais jamais cicatrisée. Michela Marzano évoque elle-même le refus de son pays de « faire ses comptes avec l’Histoire ». Le titre original de l’ouvrage, Stirpe e vergogna (« Descendance et honte »), illustre ce rapport étroit et ambigu que l’Italie entretien avec son passé. L’idée de la honte et celle de sa transmission abondent d’ailleurs dans l’ouvrage : « J’ai désormais la sensation qu’elle [la honte] passe de génération en génération. » Écrire, ce serait alors chercher à s’émanciper de cette honte de la descendance.

Finalement, à l’heure où l’Italie a élu ses héritiers au pouvoir, Michela Marzano introduit une réflexion primordiale sur la mémoire et le rapport au fascisme. Son histoire est celle de nombreux Italiens. C’est l’expérience du refoulement et de l’ignorance. C’est une histoire à laquelle il faut se confronter pour espérer bâtir un futur plus apaisé.

  • 1. Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1975.
Stock, 2022
300 p. 22 €