Mémoire du catholicisme

L’Action catholique, de 1927 aux années 1960, a joué un rôle important dans la formation humaine de ses militants (Voir, juger, agir, sous la dir. de Bernard Giroux, PUR, 2022). Aujourd’hui, il en reste surtout, comme en Bretagne (La Puissance et l’Effacement d’Yon Tranvouez, PUR, 2022), un héritage culturel.


La formule « Voir, juger, agir » de l’Action catholique spécialisée par « milieux » n’était pas un slogan ou une devise, mais la formulation, devenue emblématique, d’une méthode ou d’une pédagogie, pour observer ce qui naît de la rencontre du monde et d’autrui, le discuter et le comprendre « en équipe », et prendre les décisions qui s’imposent pour l’action. Le livre dirigé par Bernard Giroux, qui croise les analyses historiques et sociologiques avec des expériences et des témoignages de militants, donne de très nombreuses informations sur la croissance, les forces et les faiblesses, les succès et les échecs de ces mouvements à partir de 1927 (naissance de la Jeunesse ouvrière chrétienne). À partir de 1945, ils créeront leurs prolongements adultes et, dans les années 1950, ils deviennent quasi hégémoniques dans l’Église de France (par opposition aux « simples catholiques » des paroisses, qui rassemblent le tout-venant des « pratiquants » et des « demandeurs de sacrements »).

Est-il significatif que le sous-titre n’évoque pas l’éducation de la jeunesse à la foi, mais l’« éducation populaire », dont ces mouvements ont été et sont participants ? Pourtant, la Jeunesse ouvrière chrétienne surtout, mais aussi la Jeunesse agricole catholique devenue le Mouvement rural de la jeunesse chrétienne, la Jeunesse indépendante chrétienne, la Jeunesse étudiante chrétienne et la Jeunesse maritime chrétienne voulaient « reconquérir leurs frères » à l’Évangile et à l’Église. Ils n’ont pas mis cet objectif sous le boisseau, mais le paradoxe est celui-ci : en fin de compte, la réussite essentielle est venue du rôle qu’a joué dans ces mouvements, jusque dans les années 1960, la formation humaine (politique, sociale, économique) de leurs militants, formation à la prise de parole publique, aux techniques d’organisation et d’animation, à l’économie, au droit, ce qui en fera, pour plusieurs décennies à partir de 1945, à la fois des cadres et des responsables compétents dans leur domaine, et des gens persuadés des bienfaits de la modernisation (agricole en particulier), sans compter finalement une forme d’émancipation de leur « milieu » (familial et autre).

À noter que la création, dès les années 1930, de branches féminines (et donc le choix de la non-mixité) a poussé voire obligé aussi les filles catholiques à se prendre en main et à « se représenter elles-mêmes », donc à acquérir des compétences « modernes » et à imaginer la place des femmes dans la société de manière bien plus ouverte que l’Église et la culture genrée de l’époque ne l’admettaient. Des hommes sont malgré tout fortement présents dans les branches féminines : les aumôniers, vecteurs décisifs, avec leur aura à la fois d’adultes et de prêtres. Un chapitre du livre (par Myriam Bizien-Philippi) revient sur les questions posées, à la Jeunesse ouvrière chrétienne féminine surtout, par l’adhésion de jeunes musulmanes (dans les années 1970), la réticence et même le refus d’envisager leur conversion (éventuellement pour les protéger contre les réactions de leur entourage) et la proposition de transformer le « C » du sigle JOC pour en faire la « Jeunesse ouvrière croyante » !

Une série de conflits avec l’épiscopat, surtout à la Jeunesse étudiante chrétienne, à partir de la fin des années 1950, le « tout politique » après Mai 68 (aussi au Mouvement rural de la jeunesse chrétienne) et les contestations dans l’Église post-Vatican II amorcent le déclin de l’Action catholique spécialisée (comme d’autres mouvements d’Église, à l’exception notable du scoutisme). On ne peut certes exclure un sentiment de lassitude devant l’échec de la « mission » ou de vanité de l’effort pour « refaire chrétiens nos frères » mais, quoi qu’il en soit, avec les « boomers » et les générations d’après 1945, une rupture générationnelle a lieu dans les années 1970 avec la culture militante des parents catholiques (il en est allé de même au Parti communiste, entre autres). Néanmoins, la raison principale du décrochage réside sans doute d’abord dans une société profondément changée par les Trente Glorieuses et le tournant sociétal à partir des années 1970, quand l’individualisme et le consumérisme, la « vie matérielle », les techniques de communication de toute sorte submergent tout.

On peut lire, en contrepoint de ce catholicisme de militants, ce qu’est devenu celui des paroissiens, et sur un exemple emblématique : celui de la Bretagne, longtemps symbole des régions restées catholiques. Le contraste entre ce qu’était cette Bretagne et ce qu’elle est devenue est clairement marqué dans la structure du livre d’Yvon Tranvouez : au « Moment 1905 » de la première partie répond la seconde, tout simplement intitulée « Cent ans après ». À travers des figures – un prêtre, un évêque d’exception qui resta à Quimper pendant trente-huit ans, la mémoire disputée d’un poète breton tué au front en 1917 –, le professeur émérite à l’université de Brest ressuscite, avec sa formidable culture historique non dénuée d’empathie ni d’humour, la Bretagne de jadis, sa vie paroissiale et diocésaine, sa piété très encadrée, ses calvaires, ses fêtes, sa « civilisation » et ses coutumes locales gardées par une langue propre, ses « têtes dures » aptes à supporter des conditions rudes et des conflits vifs au-dehors et au-dedans.

Cent ans après, que reste-t-il des amours et des beaux jours d’une Bretagne catholique passée entre-temps par l’engagement des mouvements (en particulier la Jeunesse agricole catholique) et la modernisation industrielle (aujourd’hui stigmatisée) ? Peu, en apparence, comme le résume de manière lapidaire le titre du premier chapitre : « La décomposition de la chrétienté bretonne ». Mais pas rien non plus, comme le nuancent excellemment les derniers chapitres. Tranvouez fait une analyse très fine de l’importance, désormais, du patrimoine, de l’héritage culturel et des avatars qui ont fait passer du culte à la culture, au point qu’« une mémoire bretonne du catholicisme s’est substituée à la mémoire catholique de la Bretagne ». Et les « incroyants » se retrouvent très bien dans cette substitution. Ce faisant pourtant, sans le savoir, la Bretagne catholique s’est largement alignée, sous le vernis bretonnant, sur le destin général de la religion dans la France déchristianisée.


Voir, juger, agir. Action catholique, jeunesse et éducation populaire (1945-1979)
Sous la dir. de Bernard Giroux
Presses universitaires de Rennes, 2022, 222 p., 22 €


La puissance et l’effacement. Destin du catholicisme breton (fin xixe-début xxie siècle)
Yvon Tranvouez
Presses universitaires de Rennes, 2022, 238 p., 22 €