Voltairine de Cleyre. Anarchisme, féminisme et amour libre d'Alice Béja
Alice Béja raconte avec passion la vie de Voltairine, puisant aux meilleures sources, traduisant des textes inédits, reconstituant la vie quotidienne d’une femme du peuple aux États-Unis, n’hésitant pas à lui écrire afin de lui parler d’elle (sa vie de couple, de mère, d’universitaire…) mais aussi de notre époque qui doit se positionner sur les mêmes thèmes dans un contexte politique, économique et environnemental différent.
Moins célèbre que son amie Emma Goldman, Voltairine de Cleyre (1866-1912) est une figure essentielle de l’anarchisme féministe américain. Son père libre-penseur, francophone, la dote de ce prénom peu commun et l’inscrit dans une institution religieuse, après avoir divorcé. Elle deviendra athée. Elle passe quelques années avec sa mère qu’elle quitte pour « vivre sa vie » et s’installe à Philadelphie, où elle donne des cours d’anglais à des juifs venus de Russie, aussi apprend-elle le yiddish. En 1888, elle y rencontre un charpentier, un militant socialiste et un anarchiste, qui seront ses amants. Elle tombe enceinte du charpentier, le quitte en lui laissant leur fils Harry. Elle donne des conférences et rédige des articles pour la presse anarchiste. Elle cofonde la Ladies’ Liberal League en 1892, défend les anarchistes régulièrement arrêtés par la police, visite l’Europe en 1897 et y rencontre Kropotkine, Louise Michel et Jean Grave, dont elle traduira en anglais La Société mourante et l’anarchie. Elle se rend aussi en Angleterre et en Écosse, dont elle apprécie les paysages et les gens. En 1900, elle publie The Worm Turns, un recueil de poèmes.
Le 6 septembre 1901, Leon Czolgosz assassine le président William McKinley, ce qui provoque une sérieuse répression dans le milieu anarchiste. L’année suivante, un ancien élève lui tire dessus, elle en réchappe miraculeusement et sera fréquemment hospitalisée. Sa santé n’a jamais été éclatante : dès l’enfance, elle souffre d’inflammations des sinus et de la gorge qui génèrent des maux de tête, des acouphènes, une surdité temporaire… Elle mange peu, pratique un ascétisme lié à la précarité de sa situation économique, tout en aidant sa mère et sans être rémunérée pour ses articles. Elle connaît des moments de dépression et tente même de se suicider en 1904.
Son engagement pour la cause anarchiste est total, elle collabore à la revue Mother Earth créée par Emma Goldman, participe à la première école moderne inspirée de la pédagogie élaborée par l’Espagnol Francisco Ferrer, condamné à mort et exécuté en 1909, elle s’active à la Mexican Liberal Defense Conference qui soutient les anarchistes mexicains. Elle meurt à l’hôpital âgée de 45 ans, deux mille personnes viennent à son enterrement.
Son féminisme – le mot est tout récent en Amérique – se nourrit de Défense des droits des femmes (1792) de Mary Wollstonecraft. « Le rêve de sa vie, écrit-elle, était l’indépendance, non pas une coquille vide mais la véritable indépendance, qui lui permettrait d’être autonome financièrement, de proclamer et de vivre ses principes en refusant toute position qui exigerait d’y renoncer. » Une telle indépendance ne réclame pas seulement une égalité économique entre les hommes et les femmes, mais la suppression de la propriété privée et de la suprématie du capital. Son féminisme réclame aussi « l’amour libre », la libre disposition de son corps, le droit de choisir ses partenaires sexuels, ce que les féministes d’alors ne revendiquent pas. Voltairine s’oppose au mariage (soumission de la femme à son mari, viol conjugal, violences ordinaires), tout comme elle n’est pas dupe de la liberté sexuelle que certains hommes revendiquent, sachant que c’est un moyen de coucher avec plusieurs femmes sans s’occuper ni du ménage ni des enfants. Elle se distingue d’autres féministes, y compris dans le milieu anarchiste, en n’idéalisant pas « l’instinct maternel » et en imaginant « une collectivisation et une professionnalisation de l’éducation des enfants ». Si elle n’adhère pas au terrorisme politique, aux attentats contre les capitalistes, elle ne récuse pas la violence en cas de nécessité, venant répondre à la violence de la police et aux humiliations, ces violences symboliques que les institutions au service du capital multiplient.
Alice Béja raconte avec passion la vie de Voltairine, puisant aux meilleures sources, traduisant des textes inédits, reconstituant la vie quotidienne d’une femme du peuple aux États-Unis, n’hésitant pas à lui écrire afin de lui parler d’elle (sa vie de couple, de mère, d’universitaire…) mais aussi de notre époque qui doit se positionner sur les mêmes thèmes dans un contexte politique, économique et environnemental différent. Avec cette biographie, Voltairine s’adresse à chaque lectrice et à chaque lecteur, fait part de ses doutes, de sa fatigue, de ses espérances. Elle écrit, certainement après avoir lu Reclus et Kropotkine : « Qu’y a-t-il au-delà des nuages de la bataille ? La mort des villes, le peuple qui se réapproprie la terre, le désert où fleurissent des maisons, l’air, la lumière de la nature dont la force irrigue à nouveau les nerfs et les veines, et de cette force renaît le pouvoir perdu de ressentir la joie de l’existence, la découverte que l’on est davantage qu’un amas de chair à nourrir et à reposer. » Elle redonne à chacune et chacun la dignité de sa condition humaine.