Nos aveuglements face au réel. Introduction
Le capital produit essentiellement du capital
Depuis une vingtaine d’années, la « marchandisation du monde » fait l’objet d’une critique aussi virulente qu’impuissante. Ici même nous avons, non sans faire référence à la pensée de Michael Walzer, rappelé que la logique marchande ne peut être imposée à tous les types de « biens » et que la santé, l’éducation et la citoyenneté ne relèvent justement pas de celle-ci1. Mais il aura fallu attendre que la crise financière de 2008 produise des effets sociaux tangibles, et inédits par leur gravité, pour que cette question revienne au premier plan et que l’on s’interroge sur les liens de la démocratie et du marché. Encore cette crise n’est-elle que l’aboutissement (et, pour certains, seulement l’ultime avatar) d’une longue période de dérégulation économique inaugurée par les chocs pétroliers des années 1970. À l’aune des trois dernières décennies, la crise apparaît plus comme un horizon quotidien que comme une rupture dans l’ordre normal des choses. Cette « normalisation de l’exceptionnel » incite à reposer le problème du capitalisme et de son mode de fonctionnement en dehors du cadre décrit ou plutôt prescrit, sinon imposé, par la science économique.
La normalisation de l’exceptionnel
En effet, la crise affecte aussi les instruments qui doivent, en principe, la décrire. Avec l’effondrement des prêts subprime, c’est plus qu’un modèle économique qui a été mis en cause : l’ensemble des représentations avec lesquelles nous appréhendons le réel s’en est trouvé modifié. C’est pourquoi, après être revenus sur les dimensions économiques et écologiques de la crise2, après avoir souligné que ce que nous appelons spontanément crise (avec l’idée implicite d’en sortir) est l’indice d’une mutation historique décisive, il nous a semblé souhaitable de prendre de la distance en interrogeant les présupposés philosophiques et politiques du capitalisme contemporain, c’est-à-dire le cadre intellectuel et conceptuel qui sous-tend l’approche économique. Si les soubresauts de la finance engagent désormais l’humanité entière, si la « globalisation » qui n’est pas un vain mot ne se réduit pas à la seule mondialisation économique3, il y a lieu cependant de revenir sur les « impensés » et les « mal-pensées » de l’économie de marché. Alors même que le spectre d’une faillite de l’État grec est à l’horizon, que les perspectives économiques des pays du sud de l’Europe (Portugal, Espagne…) ou du nord (Irlande, pays baltes…) sont fort inquiétantes, on annonce de toutes parts la « sortie de crise ». Le retour à la croissance en est l’unique emblème (pour la baisse du chômage, il faudra pourtant attendre un peu !) mais il n’est pas inutile de demander ce que l’effondrement de l’année dernière révèle de notre présent. Bref, au-delà des faiblesses de l’économique, n’y a-t-il pas en Europe, en Europe peut-être plus qu’ailleurs, le sentiment d’un désarroi plus ou moins énoncé, d’une fragilité de notre conception du monde ? Pour le dire autrement, la crise n’est-elle pas une crise morale, n’affecte-t-elle pas les valeurs qui ont porté l’histoire de l’Europe ?
Crise de la valeur ou aveuglement face au réel?
De fait, on relève de plus en plus souvent un accent moral dans les critiques du capitalisme financier qui va de pair avec le constat d’une illimitation (« l’absence de limites », le déficit de normes ou critères est la question morale par excellence) et la disparition des fondements dans tous les domaines de la vie (il n’y a plus de « valeur de la valeur », plus d’étalon-or comme de norme morale partagée par tous). Au-delà de l’appel un peu convenu à « moraliser le capitalisme », on peut lire dans ces références le souci de retrouver une certaine forme de transcendance, par-delà le libre jeu du marché et les catastrophes qu’il engendre. La baisse de confiance dans les mécanismes financiers a ouvert l’ère du soupçon à l’égard de l’économie. Cette dernière se voit reprocher une conception trop étroite de l’humain, uniquement fondée sur la maximisation des profits et la minimisation des pertes. À l’homo oeconomicus, il manque un supplément d’âme qui le situerait sur une autre scène que celle, terne et profane, du calcul d’intérêts.
Comment expliquer cette dimension morale de la critique qui n’est pas sans évoquer la thématique d’une « troisième voie » propre aux années 1930 qui ont d’abord vu dans la « crise » une « crise de civilisation » (au-delà du capitalisme et du communisme, du libéralisme et du socialisme, de l’individualisme et du collectivisme). Si cette époque a vu naître de nombreuses revues, ce qui ne peut laisser indifférent dans une revue comme Esprit née en 1932, la différence majeure par rapport à ces années de l’entre-deux-guerres et aux réflexions des « non-conformistes » de l’époque est que nous nous situons dans une période historique où, consécutivement à l’effondrement du communisme, le capitalisme ne rencontre plus d’autres obstacles à son épanouissement que ceux qu’il produit lui-même. Par « mondialisation » ou « globalisation », on entend en général cette opportunité qu’a eue le capitalisme de généraliser ses procédures sans rencontrer l’hostilité d’une Église ou d’un Parti en mesure de lui tenir tête. Cette solitude du capitalisme n’a pas été sans démesure, sans recul des limites… Comme toute crise, celle que nous vivons est un rappel à la finitude : elle engage les sociétés contemporaines à reconsidérer leurs croyances sur les vertus de la concurrence et sur bien d’autres dogmes propres à la course économique sans fin, sans horizon, sans perspective autre qu’une possible régulation de la gouvernance mondiale. Pendant les deux dernières décennies, les appels à construire un « autre monde » ont exprimé sur un mode à la fois éthique et expert le désir de refonder une alternative. Mais si le faible écho des discours altermondialistes démontre la difficulté actuelle d’opposer un modèle consistant à celui qui triomphe depuis la chute du Mur de Berlin, c’est aussi l’occasion de revaloriser des pensées critiques particulièrement incisives (voir l’article de Denis Clerc et Christophe Fourel sur André Gorz). Les impasses de la critique morale du capitalisme sont un signe de ce que l’altermondialisme accorde trop de réalité au modèle qu’il combat. En effet, il n’est pas sûr que le « réel » dont se réclame la science économique possède la consistance qu’on lui prête généralement.
La valeur exclusivement marchande
Nous vivons dans un monde où, plus que jamais, tout se donne accompagné de l’indication de sa valeur. Que cette valeur soit exclusivement marchande – et se fixe dans le prix – ne contribue peut-être pas tant que cela à solidifier le réel, à en appréhender la substance et donc à nous fournir une « base », un contenu pour l’aborder et avoir prise sur lui. Des auteurs reviennent aujourd’hui sur l’idée admise comme un automatisme que nous vivons dans un monde de simulacres, de signes mensongers, de faux-semblants et d’illusions, que nous serions en manque ou en panne de réalité. Mais le capitalisme contemporain, excité par les nouvelles technologies, développe notre appétit de consommation et nos désirs au risque de ne plus être qu’un grand théâtre ou plutôt une Machine qui nous aveuglerait totalement. Comment peser sur le monde, le monde globalisé et le petit monde quotidien qui vont de pair à l’heure du « glocal » et de l’interdépendance généralisée, si nous n’avons pas de prise sur lui, que le virtuel dévore notre rapport à ce qu’il faut bien appeler la réalité ? Perdre le sens de la réalité de nos mondes proches et lointains est d’autant plus grave que la réalité est alors uniquement fixée par les prix. Telle est la principale illusion économique dont la crise financière est un effet spectaculaire : c’est bien la rationalité des prix qui postule que la valeur d’une marchandise déterminée « naturellement » par le marché renvoie à un réel indiscutable. Combien d’erreurs ont-elles été commises au nom de ce postulat du réalisme des prix qui est l’envers de la croyance que nous nourrissons d’illusions, que nous vivons dans la société du spectacle au milieu de tout une panoplie d’écrans ? Et combien d’investissements se sont-ils révélés désastreux qui se fondaient uniquement sur la confiance dans les informations délivrées par le marché ? La logique marchande, c’est d’abord cette manière dogmatique4 de voir le réel et de le brider, c’est une réduction de notre manière d’être-au-monde. En cela la morale ne suffit pas à modifier notre « économie » du monde, elle peut d’ailleurs être un contrepoint à la logique marchande, l’homme d’affaires le plus soucieux de ses intérêts pouvant être aussi un individu soucieux d’aider les homeless en fin de journée, le cinéma américain nous l’a montré. Sans parler du fait que l’entreprise elle-même aime désormais à se représenter, mais peut-être que les révélations actuelles sur le harcèlement au travail (à France Telecom) va fragiliser cette rhétorique, comme une institution morale5.
Si l’on ne se contente pas d’invoquer ce qui n’est pas seulement un vernis (régulation et moralisation), on comprend mieux que la naïveté d’une certaine économie est celle qui s’empare de toute science lorsqu’elle ne s’interroge plus sur la réalité de son objet. Dans bien des cas, la profusion de modèles mathématiques a fait écran à une réflexion sur les présupposés de l’économie financière, en particulier ceux qui touchent à la rationalité des agents. Surtout, certains économistes se sont laissé abuser par l’évidence apparente des lois du marché. Non sans un glissement de sens, ce qui n’est qu’un artifice qui demande à être régulé est apparu comme une nature dont les lois sont aussi inflexibles que raisonnables. De ce point de vue déjà, la crise actuelle, tout comme l’ensemble des « plans » imaginés pour rétablir la situation, est une invitation à reconsidérer notre rapport au marché et à ce qui le sous-tend (voir l’article de Valérie Charolles). Celui-ci ne pourra plus apparaître aussi aisément comme un « lieu de véridiction6 » qui exonère de toute question sur le prix réel des choses.
Face au nihilisme contemporain
Mais, au-delà de l’appréhension par la seule dogmatique économique, il se pourrait que la crise dans laquelle nous sommes entrés en 2008 (et dont on fait mine de croire trop rapidement qu’elle est déjà derrière nous) affecte plus profondément encore notre rapport aux choses. Le discours sur les valeurs (regrettant généralement leur « perte ») ayant envahi le débat public, un soupçon est très légitimement né autour de la disparition des repères censée caractériser à elle seule la modernité. L’effondrement, en quelques jours, de la valeur d’édifices financiers ou de petites « villes globales » comme Dubaï, ce simulacre architectural et urbain, qui se sont révélés comme des montages et des constructions précaires donne un point d’appui inespéré aux imprécateurs du vide. Et, de fait, comment ne pas conclure à une forme de « nihilisme », s’enfermer dans ce nihilisme, dès lors que la société s’identifie tendanciellement à la production de valeurs d’échange ? En insistant sur la dimension théologique du capitalisme (l’argent comme nouveau fétiche), Marx a employé le terme une fois : « la tendance constante du capital est de rabaisser [les travailleurs] à une position nihiliste7 ». Si elle existe, cette « tendance » s’est largement accrue avec le capitalisme financier où elle ne concerne plus seulement les salariés, mais aussi les consommateurs contraints à envisager les choses comme des marchandises. Bref, Polanyi avait aidé à le comprendre, il nous faut faire semblant, c’est-à-dire faire comme si la terre, le travail et la monnaie étaient des marchandises. Ce qui est naturellement faux comme Alain Supiot le rappelle :
Pour faire du marché un principe général de régulation de la vie économique, il faut faire comme si la terre, le travail et la monnaie étaient des marchandises, alors que ce n’est pas bien sûr le cas. L’économie de marché repose ainsi sur des fictions juridiques. Or les fictions juridiques ne sont pas des fictions romanesques : elles ne sont soutenables qu’à la condition d’être humainement vivables. Sans un droit de l’environnement qui protège effectivement les ressources naturelles, on ne pourra faire longtemps comme si la nature était une marchandise. Et sans un Droit social qui protège effectivement les « ressources humaines », on ne peut assurer la pérennité des marchés du travail. En proclamant que « le travail n’est pas une marchandise » et en exigeant « l’extension des mesures de sécurité sociale en vue d’assurer un revenu de base à tous ceux qui ont besoin d’une telle protection ainsi que les soins médicaux complets », la Déclaration de Philadelphie de 1944 engageait les États à se doter d’un droit du travail et de la sécurité sociale propre à garantir la sécurité physique et économique des salariés et de leurs familles, c’est-à-dire à poser les étais juridiques indispensables au fonctionnement des marchés du travail sur le temps long de la succession des générations8.
On saisit alors mieux le paradoxe contemporain qui sous-tend notre représentation de la réalité : c’est parce que l’on croit (car c’est justement une croyance) que les fictions juridiques sur lesquelles repose l’économie de marché sont « purement et simplement » la réalité que nous avons une vision réductrice et terriblement appauvrie de la réalité du monde.
Dans cette optique, le nihilisme désigne moins ici la disparition des valeurs que leur réduction à une seule aune, celle du monétaire (voir les articles de Laurence Duchêne, Pierre Zaoui et Paul Ricœur). Non que l’argent soit identifiable au néant, mais c’est sa prétention à solidifier le monde, à le « réaliser » qui a été démentie par les faits. Pour savoir ce qu’un individu ou une société « pèsent », il n’est tout simplement plus possible de se référer à leurs seuls actifs financiers : ces derniers sont soumis aux aléas d’investissements en demande de profits immédiats. C’est bien un type de rationalité qui se trouve mis en cause par la crise, mais pas seulement au sens où le calcul en termes de valeurs d’échange trouverait sa limite dans le réel. En réalité, le capitalisme néolibéral désigne une nouvelle manière de percevoir ce qui nous entoure. La valeur d’échange est censée exprimer la vérité d’un objet, c’est-à-dire ce que le marché dit à son propos : la somme que l’on est prêt à dépenser pour son appropriation. Les choses prennent sens, et deviennent visibles, à partir de leur prix qui devient dès lors l’horizon de tout ce qui apparaît. La crise a révélé la fragilité de ce régime de manifestation : l’univers des prix est un monde dont on a raison de douter, d’où le retour en force de thèmes comme le crédit, la dette et la confiance. Seule une phénoménologie du monde économique permet de saisir le risque nihiliste qui se situe à l’arrière-plan de la marchandisation. Qu’elle emprunte à l’anthropologie, à la littérature ou à la philosophie elle-même, une telle phénoménologie nous rappelle que la science économique n’est pas souveraine face au réel qu’elle prétend décrire, bref qu’il est impossible de réduire ainsi la réalité.
C’est pourquoi ce numéro invite à ne pas faire comme si le monétaire déterminait à lui seul la réalité (ce n’est pas une fiction romanesque) mais aussi à explorer des fictions nous permettant de « re-figurer » la réalité9, de lui donner toute sa consistance et ses dimensions. D’un côté, il faut échapper à la fiction insoutenable de l’économie de marché et de l’autre valoriser, hors de l’économie, les formes de représentation qui nous donnent à voir le monde autrement10. La relecture proposée ici par Christophe Reffait de la crise par la littérature du xixe siècle, à commencer par l’Argent de Zola, est très éclairante, tout comme le texte de l’écrivain islandais Einar Mar Gudmundsson qui s’interroge sur l’effondrement mental de son pays ou l’observation de la scène londonienne par Sylvie Bressler (voir sa note de journal11).
L’insistance du politique ou comment repenser ce qui fonde la valeur ?
La crise, décisive en cela, constitue donc une invitation à s’intéresser à l’économie, ce dont les intellectuels français se gardent trop souvent (pas uniquement par manque de formation et de culture spécifique) mais à travers d’autres prismes que celui de la science économique. Bref, il nous faut reconsidérer les liens noués entre la réalité et la fiction, ce qui n’est pas une mince affaire à l’heure du virtuel et du numérique qui les redéploient et les perturbent. En un sens, toutes les tentatives sérieuses de description du monde contemporain parlent d’économie puisque le marché a dépassé ses limites traditionnelles pour se loger dans nos vies. Mais parler d’économie est tout autre chose que disserter sur la « sortie de crise » ou les prochaines « échéances » fixées par l’agenda financier. C’est là encore une manière de rester fixé aux causes et aux effets de la crise sans en analyser le sens profond. Ni le calcul ni la modélisation mathématique n’épuisent le sens de la mutation anthropologique à l’œuvre dans la globalisation des échanges. Il faut alors bien imaginer un « au-delà du marché » qui ne se réduise pas simplement à un rappel à la transcendance des valeurs ou à la morale.
L’action des États pour résorber les effets immédiats de la crise financière est un indice de ce que cet « au-delà » ne peut être que politique. En effet, dans un monde où il n’est plus permis d’espérer un consensus sur les valeurs morales, la politique demeure le seul recours potentiellement universel face à la marchandisation de toutes choses. Il faut évidemment s’entendre sur l’articulation précise entre politique et économie : s’il est toujours d’actualité, le thème de la « régulation » ne suffit pas à lui seul à aborder les défis du présent. Face à la crise, l’action des États (on pourra regretter la discrétion de l’Europe sur ce terrain pourtant hautement mondialisé) se résume trop souvent à venir en aide aux institutions financières en péril. En se contentant de miser sur le retour de la croissance, les gouvernants semblent encore se mettre à la remorque des mécanismes du marché.
Il existe pourtant des signes de « l’insistance » du politique. Les débats sur la mesure de la croissance et du développement ne sont pas seulement affaire d’experts : à travers eux s’exprime la nécessité de repenser ce qui fonde la valeur. En intégrant des paramètres tels que l’environnement ou la protection sociale, ces discussions peuvent donner l’impression de tout ramener à la sphère du calculable, mais elles trahissent aussi une inquiétude relative aux fins que se fixe la communauté humaine. C’est pourquoi les interrogations ouvertes ici sur les valeurs par Marcel Hénaff ou sur la propriété par Jean-Claude Monod sont essentielles. En effet, la délibération sur « les fins » est politique de part en part, elle intervient à l’échelle planétaire comme à l’échelle la plus locale, c’est pourquoi nous aimons évoquer dans cette revue l’idée d’une « mondialisation par le bas12 ». Il ne s’agit plus, comme dans l’économie néolibérale, de s’interroger sur les moyens les plus efficaces de réaliser un profit, mais de hiérarchiser entre les prétendants au titre de ce qui définit la richesse dans toutes ses dimensions (économique, sociale, environnementale selon la triade du développement durable et soutenable). Ce problème suppose que l’on revienne sur les fausses évidences du marché, ne serait-ce qu’en confrontant le désir d’accumulation aux ressources finies de la planète et aux capacités effectives des individus.
Le politique « insiste » aussi dès lors qu’il est question de définir ce qui échappe au règne de la valeur d’échange et de l’évaluation marchande. On cite souvent l’éducation, la santé et la culture comme autant de domaines qui devraient être préservés du marché (voir l’article de Laurence Fontaine). De manière très neuve, une réflexion sur les biens communs est en train d’émarger concrètement, comme dans le cas de la forêt (voir l’article d’Alain Lipietz13). Le modèle de la « sanctuarisation » a peut-être des limites, mais la politique est justement le lieu où l’on définit ces sphères et où l’on en invente de nouvelles comme le suggère Bernard Perret. Ces exigences relèvent de procédures différentes de celles mises au jour par la science économique, car elles échappent dans une démocratie à toute espèce de science (voir l’article de Michaël Fœssel).
Un mode de croissance qui ne peut être généralisé à l’échelle de la planète
Les conséquences sociales de la crise financière sont aujourd’hui patentes et se traduisent par une forte remontée du chômage dans la plupart des pays occidentaux. Mais, là aussi, l’analyse en termes de causes et d’effets se révèle insuffisante. En réalité, la vision de l’homme comme agent économique est indissociable d’un ensemble de pratiques sociales, qu’elles touchent les entreprises privées ou les actions publiques. Parmi celles-ci, la généralisation des méthodes managériales à l’ensemble du salariat traduit parfaitement l’exigence néolibérale d’individualisation et de maximisation des profits. L’une des opportunités paradoxales de la crise, associée à la médiatisation des suicides dans quelques grandes entreprises, est de remettre la question des conditions de travail au centre du débat public. Selon Daniel Cohen :
La simultanéité des crises de la finance, des équilibres macroéconomiques, de l’écologie et du travail – tout ce qu’on entend sur le stress est la manifestation d’une crise du travail – n’est absolument pas une coïncidence, elles sont toutes des pathologies d’une même crise, que l’on peut qualifier de « première crise de la mondialisation ». Elle manifeste notre incapacité collective à comprendre et à penser les multiples interdépendances dans lesquelles nous vivons désormais du fait de la mondialisation14.
Mais la politique renvoie également à notre capacité à nous représenter l’avenir, à admettre l’impossibilité de continuer comme avant alors même que l’idée que nous pouvons progresser, face à la pauvreté et aux inégalités, nous porte et nous soutient humainement.
Nous allons faire l’expérience du fait que le mode de croissance né en Europe au xviiie siècle ne peut pas être généralisé à l’échelle de la planète. C’est là une dimension plus anthropologique qu’économique. Nous étions passés d’un monde malthusien – où la rareté guidait les comportements – à un mode de croissance continue, grâce aux progrès techniques et sociaux ? Le xxie siècle pourrait connaître un retour au monde malthusien. Mais le supporterions-nous comme croient les penseurs de la décroissance ? En effet ce qui rend heureux demeure la perspective de croissance15.
Il revient aussi à la politique de s’emparer de ces enjeux trop longtemps abandonnés à la « naturalité » du marché. Mais, on le sait, la politique ne se réduit pas à l’État qui a pour une bonne part conduit la mondialisation économique et accéléré la privatisation du monde. Refaire autrement du politique, c’est également interroger la responsabilité des États qui sortent renforcés de la crise, même si la plupart sont plus endettés que jamais, alors même que nous savons que l’on ne répondra pas aux problèmes globaux, aux questions partagées par tous, en maintenant des relations interétatiques traditionnelles et en laissant croire que l’Europe, très affectée par cette crise, les États-Unis et l’Occident ne sont plus le centre de gravité du monde. Ce qui ne signifie aucunement que les valeurs républicaines ou européennes n’ont plus de sens et que nous sommes condamnés, autre version du nihilisme, à un relativisme généralisé.
Comment se figurer autrement notre monde et les réalités qui le sous-tendent ? Comment résister aux pressions dogmatiques de l’économie de marché ? Comment dévoiler les impensés de l’économie et se démarquer de la vision restrictive du monde qu’impose la logique marchande ? Face à ces questions « méta », ce dernier dossier du « triptyque crise » d’Esprit se développe en trois temps.
Tout d’abord, on se demande comment regarder le monde autrement, d’où la volonté de se représenter le réel différemment en recourant à la fiction. Ensuite, on s’efforce de poser autrement les « problèmes » au sens où Paul Ricœur aimait dire que la question primordiale, avant même de répondre et de trouver des issues, est de « bien formuler les problèmes » et de ne pas fuir en avant comme le font spontanément les savoirs les plus spécialisés oublieux de leurs finalités.
Enfin, on propose de réévaluer un certain nombre de concepts, entre autres l’argent, l’espace public, la propriété, les biens communs… En effet, les notions de dette, confiance ou crédit désormais au premier plan de l’actualité… sont des notions interprétées dans le seul prisme économique alors même qu’elles gardent un sens philosophique et anthropologique ou qu’elles sont au cœur des fictions les plus diverses, à commencer par la littérature romanesque.
Sur le même thème, voir nos précédents numéros :
Novembre 2008 : « Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière ».
Décembre 2008 : « Dans la tourmente (2). Que fait l’État ? Que peut l’État ».
Juin 2009 : « Les mauvais calculs et les déraisons de l’homme économique ».
Novembre 2009 : « Les contrecoups de la crise ».
Décembre 2009 : « Retour sur Terre, retour à nos limites ».
- 1.
Le directeur de la revue Dissent est l’auteur de Sphères de justice, Paris, Le Seuil, 1998.
- 2.
Voir les numéros d’Esprit de novembre 2009 (« Les contrecoups de la crise ») et de décembre 2009 (« Retour sur Terre, retour à nos limites ») qui forment avec celui-ci un triptyque.
- 3.
Voir l’introduction au numéro de novembre 2009, « Les contrecoups de la crise », qui aborde les multiples dimensions de cette crise.
- 4.
Les principaux dogmes de ce fondamentalisme sont : l’infaillibilité du marché, les bienfaits de la concurrence généralisée, la privatisation des services publics, la déréglementation du travail, la libre circulation des capitaux et des marchandises.
- 5.
Voir Anne Salmon, Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Puf, 2009.
- 6.
C’est par cette formule que Foucault définit le marché pour les penseurs néolibéraux (voir Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2004).
- 7.
Marx, Capital, trad. J.-P. Lefebvre (sous la dir. de), Paris, Puf, 1993, p. 672. Sur ce point, voir l’excellent livre de Jean Vioulac, l’Époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique, Paris, Puf, 2009, p. 284-293.
- 8.
Alain Supiot, l’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Paris, Le Seuil, 2010, p. 60.
- 9.
La pensée de Paul Ricœur, celle qui est nouée dans les trois tomes de Temps et récit, est ici au cœur de ces réflexions.
- 10.
C’est pourquoi nous avons toujours prêté la plus grande attention aux travaux de Jean-Joseph Goux et Jean-Michel Rey, voir Jean-Michel Rey, « Qu’est-ce que faire crédit ? Entre littérature et économie », Esprit, mars-avril 2005 et Jean-Joseph Goux, « La double révolution esthétique et économique de 1870 », Esprit, novembre 1998.
- 11.
Les affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau (1903), une pièce actuellement présentée au théâtre du Vieux-Colombier à Paris qui met en scène un monstre sur le double plan familial et financier, vaut le déplacement. Avant même le déclenchement de la crise des subprime un film américain, Frozen River de Courtney Hunt (2008), avait mis en scène les drames à venir (une femme seule à qui on retire par camion la maison, un container aménagé comme un mobil home, dont elle ne peut rembourser les crédits).
- 12.
Voir les articles d’Olivier Mongin et d’Albert Levy dans le numéro de décembre 2009.
- 13.
Voir aussi l’article de Jérôme Sgard sur Elinor Ostrom, la récente prix Nobel d’économie, Esprit, novembre 2009
- 14.
Daniel Cohen, Le Monde, 8 décembre 2009.
- 15.
Ibid.