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Allemagne : le crépuscule du libéralisme ?

mai 2011

#Divers

À lire la presse, on pourrait croire qu’un spectre hante l’Allemagne, le spectre du libéralisme. Les élections régionales qui se sont tenues dans le Bade Wurtemberg et en Rhénanie Palatinat au mois de mars ont, certes, été marquées par une forte poussée des verts et un affaiblissement de la Cdu (Parti chrétien démocrate de l’actuelle chancelière). Dans la première de ces régions, le parti conservateur devra ainsi abandonner le pouvoir qu’il exerçait de manière ininterrompue depuis 58 ans. Mais c’est l’effondrement du Fdp, le parti libéral, qui a retenu les commentateurs : frôlant la barre fatidique des 5 %, il est menacé pour la première fois de ne plus être représenté au Bundestag lors des prochaines élections législatives de 2013.

Le Fdp n’a jamais été un parti de masse, son score national a très rarement dépassé les 10 %. C’est pourquoi on comprend mal l’importance que les journaux allemands ont accordée à ses piètres résultats : imagine-t-on un revers du Parti communiste ou du Modem lors d’élections locales faire la une du Monde ou du Figaro pendant plus d’une semaine ? Certes, la personnalité controversée du ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle, que la débâcle a contraint à démissionner de la présidence du parti, explique partiellement cet intérêt journalistique. Bien qu’elle soit a priori incompatible avec une position « libérale », l’extrême personnalisation dont a bénéficié un temps le Fdp a fini par se retourner contre lui. La décision de ne pas faire participer l’Allemagne à l’intervention en Libye est moins populaire à droite qu’à gauche ; qu’elle ait été prise par un ministre du parti libéral ne laisse pas d’étonner1.

La synthèse libérale de l’après-guerre

Mais il faut chercher plus loin les causes qui expliquent la passion germanique pour la question du libéralisme. Aussi longtemps que la politique allemande se jouait à trois acteurs (les conservateurs, les sociaux-démocrates et les libéraux), le Fdp était le « parti charnière », alternant les alliances avec la Cdu ou le Spd2. On dira que cela n’est pas fait pour clarifier son identité idéologique. À vrai dire, les libéraux allemands ne se sont, jusqu’à présent, reconnus qu’une seule identité : celle du marché. Plus précisément, celle de l’« économie sociale de marché », véritable patrimoine de la République fédérale depuis sa fondation. Cette équation entre la nation et le marché économique, teintée d’une politique sociale modérée, constitue le socle de l’« ordo-libéralisme » allemand, dont on sait qu’il fut l’œuvre des constitutionnalistes de 1949 et a encore présidé à la fondation de la communauté européenne. État de droit, concurrence non faussée et responsabilité individuelle : voici la sainte Trinité du libéralisme allemand.

L’histoire du parti libéral est donc indissociable de l’alliance, caractéristique de l’Allemagne contemporaine, entre le patriotisme et l’industrie. Une des spécificités de la doctrine ordo-libérale est en effet d’associer l’État et l’économie plutôt que de les opposer : elle pouvait donc tout naturellement présider à une invention institutionnelle qui solidarise la société et le marché. Là où, pour des raisons historiques évidentes, la nation allemande ne pouvait plus être érigée en modèle, le Fdp a fait du « miracle économique » le principe d’une fierté reconquise, abandonnant aux conservateurs la défense des traditions et aux sociaux-démocrates celle des salariés. D’où ce sentiment gratifiant d’être, à rebours des partis populaires, le « parti de l’élite », c’est-à-dire celui des entrepreneurs qui, en dépit de l’action des syndicats, ont redonné un sens au bonheur d’être allemand. Comme rien, sur l’autre rive du Rhin, ne se fait sans philosophie et sans références culturelles, les universitaires se sont longtemps disputés le droit de participer aux colloques du Fdp pour expliquer à quel point la « liberté » et la « responsabilité individuelle » étaient indissociables du destin de l’Allemagne contemporaine.

C’est précisément cette identité qui a été mise à mal par le résultat des élections. Le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung a posé la question qui fâche : « Le libéralisme appartient-il à l’Allemagne ? » C’est là une interrogation qu’on se serait attendu à voir posée en France où l’identité libérale n’a jamais véritablement été revendiquée par aucun parti. On oublie que la question vaut aussi en Allemagne où, historiquement, le libéralisme, en plus d’être resté minoritaire, a pris des formes contrastées. Dans la philosophie allemande, par exemple, le concept de « liberté » est trop chargé de sens pour être abandonné au libéralisme. Après Kant, Fichte et Hegel combattront le libéralisme au nom d’une conception plus exigeante de la liberté. Une bonne partie du débat politique du xixe siècle s’organisera autour de l’alternative entre « société » (libérale) et « communauté » (organique) développée par le sociologue Ferdinand Tönnies.

Comme en France, mais selon une autre logique, le libéralisme a longtemps été en Allemagne le titre d’une insatisfaction. Comme si l’identité d’un pays ne pouvait se réduire à sa base juridique formelle et à la liberté économique qui y règne. La spécificité de la République fédérale d’après 1945 est d’avoir réconcilié les Allemands, épuisés par le nationalisme, avec un certain type de libéralisme, c’est-à-dire une certaine idée de la société de marché. On comprend alors pourquoi la question libérale prend un caractère quelque peu dramatique au moment où le pays prétend à une nouvelle indépendance nationale, déchargée du poids du passé. L’Allemagne revendique aujourd’hui son identité de puissance économique et la pertinence de son modèle : c’est pour cela qu’elle a tant renâclé à venir en aide à la Grèce. Mais il n’est plus nécessaire de se réclamer « libéral » pour manifester sa fierté économique. Les conservateurs, et même les sociaux-démocrates, ne sont pas moins « amis de l’économie » (wirtschaftsfreundlich) que les militants du Fdp.

Libéralisme anachronique ?

De nombreux commentateurs ont noté que l’erreur des libéraux allemands est de ne pas avoir compris que le Mur de Berlin était tombé il y a plus de vingt ans. C’est sans doute un point commun avec les (rares) politiciens qui se réclament encore de cette doctrine en France. Pour un libéral, il faut quelque chose à « libéraliser ». Or, comme le remarque la Zeit, le Fdp s’est épuisé à promouvoir un « changement d’état d’esprit qui, pour la plupart des Allemands, était accompli depuis longtemps sous la pression de la globalisation3 ». Déjà du temps de Gerhard Schröder et de son « agenda 2010 », les réformes économiques allaient dans le sens voulu par un libéral : dérégulation du marché de l’emploi, réduction drastique de la dépense publique et (c’est une spécificité du pays) réindustrialisation. La plupart des Allemands ont accepté ces mesures au nom du « réalisme » face à la mondialisation. Mais ils escomptent qu’elles soient derrière eux, et ne comprennent plus qu’un parti politique puisse encore présenter le marché comme un horizon.

« Rien n’est plus vieux que l’avant garde d’hier4 » : c’est pour n’avoir pas compris que leur programme était déjà rentré dans les faits que les libéraux allemands se sont condamnés à combattre des fantômes. Sur le plan du droit international, ils se sont même faits doublés par certains écologistes, comme Joschka Fischer, partisans d’une plus grande ingérence de l’Allemagne dans les affaires du monde. Il ne reste plus aujourd’hui à la nouvelle direction du Fdp qu’à invoquer la « solidarité » comme une vertu équivalente à celle du marché.

Par là, la crise de ce petit parti pourrait aussi être celle de l’identité allemande dans un monde qui semble avoir donné raison à son modèle, mais qui est entré en crise. C’est entendu, l’Allemagne veut à nouveau peser sur les affaires internationales. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire au lendemain de la chute du Mur, elle ne le fait pas en regardant à l’Est. Son rapport aux autres nations européennes est pour l’instant défensif : il s’agit de vanter les mérites de l’économie sociale de marché contre le manque de rigueur des partenaires. Mais la débâcle des libéraux nous rappelle les limites de cette posture défensive. Le peuple allemand ne se contente plus d’un libéralisme aux couleurs de la nation et de l’industrie, il demande autre chose sans savoir exactement quoi. Pour l’heure, cette demande semble s’adresser à l’écologie politique qui associe la défense libertaire des individus avec une haute conscience des enjeux globaux. Il n’est pas sûr que cette nouvelle synthèse règle durablement la question lancinante de l’identité politique de l’Allemagne.

  • 1.

    Westerwelle est resté ministre des Affaires étrangères, malgré un très officiel appel à la démission lancé par Bernard-Henri Lévy (Die Zeit, 1er avril 2011)…

  • 2.

    Accessoirement, il a aussi été le parti de la reconversion « démocratique » d’anciens dignitaires nazis après la guerre. Sur ce point, on se reportera à l’itinéraire édifiant de l’officier SS Werner Best (Ulrich Hebert, Werner Best. Un nazi de l’ombre, Paris, Tallandier, 2010).

  • 3.

    Bernd Ulrich,  »Der Geist von Gestern« (« L’esprit d’hier »), Die Zeit, 7 avril 2011.

  • 4.

    B. Ulrich,  »Der Geist von Gestern« , art. cité.

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

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