La représentation et l'événement


Dans l’hypothèse libérale, l’individu se représente librement son désir alors que, dans l’hypothèse disciplinaire, cette représentation assigne l’individu à une identité. Dans les deux cas, la sexualité est réduite à une représentation qui empêche le plaisir de faire événement.

According to the liberal hypothesis, individuals freely picture their desires whereas, according the disciplinary hypothesis, this representation summons individuals to some identity. In both cases, sexuality is reduced to a representation that prevents pleasure from occurring.

Dans une scène du Pornographe, Jacques Laurent (Jean-Pierre Léaud) constate avec dépit qu’il s’est passé quelque chose dans le champ de la sexualité1. Réalisateur de films X dans les années 1970, il est contraint, pour des raisons financières, de reprendre du service trente ans plus tard. Le siècle de la révolution sexuelle s’achève et, pour le metteur en scène, rien ne marche plus comme avant. Sur le tournage, il demande à son actrice de ne manifester aucune émotion au moment de l’orgasme et d’avaler le sperme de son partenaire sans le montrer à la caméra. C’est un attentat contre le dogme du porno contemporain, qui consiste à tout donner à entendre et à voir. Le producteur refuse une telle intrusion de l’esthétique bressonienne dans un film réalisé pour Marc Dorcel. S’emparant de la caméra, il tourne les séquences sous la forme désormais attendue par cette industrie : d’abord la pénétration, rythmée par des cris de plaisirs surjoués, puis une fellation qui atteste sa réalité sur le visage de l’actrice. Laurent assiste au tournage dont il se trouve dépossédé avec l’air vaincu de celui qui constate l’échec de ses anciennes utopies.

Il y a plusieurs manières d’expliquer ce désœuvrement par rapport aux espérances portées par la libération sexuelle. Celle qui domine aujourd’hui se fonde sur le sens commun et quelques approximations sociologiques. Nous pressentons plus ou moins confusément que l’individualisation des pratiques sexuelles s’est accompagnée d’une dépolitisation des désirs. Depuis la sortie du Pornographe en 2001, le sexe occidental a encore franchi une étape dans le désenchantement, puisqu’il est visible par tous grâce à Internet. Les films X à la manière de Marc Dorcel ont pratiquement disparu au profit de séquences à peine scénarisées. Accessibles à peu de frais depuis un écran, des perversions qui avaient au moins pour elles le mérite d’être subversives tombent désormais sous nos regards sans rien changer à nos vies. Toujours selon cette hypothèse, la libération sexuelle a eu lieu, mais au sens où l’individu s’est libéré de tout ce qui, dans des périodes moins permissives, faisait du sexe une expérience de la transgression.

Les « pornographes » désabusés ne manquent pas, qui rendent l’émancipation des mœurs responsable de l’apparition d’une sexualité apolitique, consumériste et triste. Il est pourtant possible d’interpréter l’échec de Jacques Laurent autrement que comme un signe de ce que la sexualité se portait mieux avant la grande levée des tabous.

Il est vrai que quelque chose s’est passé dans la manière occidentale de fantasmer et de vivre le sexe. C’est d’ailleurs le propre de la modernité qu’il puisse se passer quelque chose d’inédit dans ce domaine. Aussi longtemps que la sexualité humaine était soumise à l’ordre de la procréation, il ne pouvait rien s’y produire de véritablement nouveau. Quel que soit leur nombre, les déviances par rapport aux actes procréatifs ne remettaient pas en cause l’ordre inaltérable de la nature. On les réprimait parfois avec une extrême violence, mais comme des aberrations criminelles, pas comme des menaces sérieuses pour un ordre social fondé sur la volonté de Dieu ou les préceptes de la nature.

Max Weber a montré que, dans la modernité, les pratiques sexuelles acquièrent le droit d’être créatrices. Tandis que le quotidien des individus est soumis à des rationalisations professionnelles et économiques de plus en plus rigides, l’érotisme s’impose comme une diversion « extra-quotidienne », une manière d’« être délivré du rationnel à l’intérieur du monde2 ». Le désarroi de celui qui a cru dans la révolution sexuelle n’est qu’une suite lointaine de cette rupture moderne. Il faut croire que la sexualité est ce que les hommes en font – et non ce que la nature veut qu’elle soit – pour se désoler de voir ce qu’ils en ont fait.

Qu’en est-il, alors, du dépit du personnage joué par Jean-Pierre Léaud ? En bon moderne, il voudrait que le sexe soit un événement, une brisure dans l’ordonnancement du monde. Même là où on attend une jouissance sans ambiguïté (dans la pornographie), il espère pouvoir saisir un suspens qui laisse le spectateur sur sa faim. Son objectif esthétique est de montrer le sexe tout en maintenant son énigme. Mais il doit constater que la pornographie contemporaine s’intéresse moins au sexe comme événement qu’à la représentation de la jouissance. Le producteur qui lui arrache la caméra des mains veut une adéquation parfaite entre la chose et l’image. Toute la scène doit appeler son dénouement ; au moment où l’actrice est censée jouir, il faut qu’elle le manifeste sans laisser le moindre doute. L’événement se dissout dans une séquence où la fin est déjà comprise dans le commencement.

Cette tension entre le sexe comme événement et le sexe comme représentation est devenue structurelle. Plutôt que de conclure qu’il ne fallait pas trop « libérer » la sexualité pour éviter qu’elle ne se déchaîne en pratiques insignifiantes, il faut explorer un paradoxe : la volonté de maîtriser la sexualité (d’en faire sa sexualité) bute sur le désir qu’elle demeure une expérience incontrôlable. Je rappellerai d’abord que le devenir représentation du sexe reçoit plusieurs explications, mais qu’il constitue une conquête sur laquelle on ne reviendra pas. Si la biologie doit être autre chose qu’un destin, il faut que les identités et les pratiques sexuelles aient quelque chose à voir avec la manière dont les individus se les représentent. Je montrerai ensuite que cette conception constructiviste de la sexualité, largement intériorisée aujourd’hui, s’articule difficilement avec ce que l’on continue d’attendre du sexe : qu’il constitue un événement qui excède la représentation. J’essaierai enfin de préciser ce paradoxe à l’aide d’une confrontation entre le désir, que l’individu moderne a acquis le droit de définir, et le plaisir, qui se trouve justement dans le fait de transgresser les définitions que nous donnons de nous-mêmes3.

Les ambiguïtés de la représentation

Que faut-il pour qu’une sexualité quelconque devienne celle de quelqu’un ? À cette question, il y a deux genres de réponses possibles. Tous deux font appel au concept de représentation.

Le premier insiste sur les luttes politiques qui ont permis aux individus de pratiquer librement leurs désirs. Certes, ces combats en faveur de l’individualisation des pratiques sexuelles ont été menés collectivement et en recourant à des mots d’ordre qui privilégiaient l’identité sur la singularité. C’est le corps des femmes, des jeunes, des vieux, des homosexuels ou des transsexuels en général qui a servi de catalyseur pour faire paraître le déni de justice subi par chacun des individus appartenant à ces ensembles. Les modalités de la stratégie ne doivent pourtant pas masquer l’objectif : que la sexualité de chacun devienne la sienne. Que l’individu choisisse de la revendiquer ou, plus sobrement, de l’intégrer à sa pratique n’est pas ici déterminant. Ce qui l’est, en revanche, c’est que l’appartenance objective à un ensemble (homme/femme, jeune/vieux) soit subordonnée à l’idée qu’un sujet se fait de ses propres désirs. La représentation désigne, dans ce cas, le pouvoir de briser les chaînes du donné. L’individu entend ne se conformer ni à ce que la nature ni à ce que la culture dominante attendent de lui en termes de comportements sexuels. Pour cela, il doit soumettre ce qui lui est présenté extérieurement comme une norme au critère de son jugement.

Dans le domaine de la sexualité, un tel primat de la représentation se repère dans l’importance reconnue aujourd’hui au critère du consentement. La règle Yes Means Yes, récemment adoptée en Californie comme préalable d’un acte sexuel légal4, n’implique pas seulement que l’individu (pour l’essentiel, les femmes) donne un accord explicite à la relation qu’on lui propose. Une telle règle suppose surtout que chacun possède un savoir sur son désir, indépendant de son sexe biologique ou du contexte social. Par exemple, la subordination objective de l’employé(e) à son employeur s’efface devant le jugement que le premier (la première) porte sur les velléités charnelles du second. La représentation claire de ses préférences permet de mettre un terme à ce que certains subissaient, jusque-là, à leur « corps défendant ».

Si la sexualité est devenue celle de quelqu’un, ce serait donc parce qu’elle ne se situe nulle part ailleurs que dans l’idée que le sujet forge de son désir. Il existe toutefois une explication moins optimiste, et par conséquent moins libérale, de cette individualisation des pratiques sexuelles. Pour l’approcher, il faut déplacer son attention des victoires remportées contre le harcèlement et les discriminations vers l’immense travail de rationalisation de la sexualité, mené depuis que Krafft-Ebing a entamé un recensement systématique des perversions5. De ce point de vue, qui est par exemple celui de Foucault, la sexualité n’est plus ce donné brut sur lequel s’exerce la représentation d’un sujet toujours libre de concevoir et d’énoncer ce qu’il veut. Elle est une invention moderne, indissociable de la science qui prétend la régir. Le sexe devient effectivement celui de quelqu’un, l’essence cachée de sa personnalité, mais parce que le « dispositif de sexualité » assigne à chacun une identité en fonction de ses pratiques dûment répertoriées par les sciences médicales6. La manière dont un individu se définit importe moins que celle dont il est défini par un système qui établit des différences entre le normal et le pathologique.

Lorsque Arnold I. Davidson écrit, dans un style foucaldien, que « la sexualité elle-même est un produit du raisonnement de style psychiatrique7 », il exprime sur un mode particulièrement contre-intuitif la radicalité de cette thèse. La sexualité n’existait pas avant que l’on fasse des pratiques et des fantasmes de chacun l’objet d’une enquête classificatrice. Ce qui existait, c’étaient des actes plus ou moins naturels, non des sujets définis en fonction de leurs orientations (l’« hystérique », le « pervers », l’« homosexuel », etc.). Dans cette hypothèse, la sexualité demeure liée à la représentation, mais dans un sens très différent de celui qui a été indiqué plus haut. Elle ne devient réelle que grâce aux constructions médicales et sociales des identités désirantes. La représentation n’est plus ici un acte de l’esprit qui sépare et libère le sujet des comportements que l’on attend de lui ; elle désigne un savoir normatif qui conclut de certains désirs à l’identité de celui qui en fait l’aveu.

Portant sur le désir des Modernes, ces deux approches de la sexualité comme représentation semblent s’opposer diamétralement. La première fait de la représentation un instrument pour ne plus appartenir. Du seul fait que je sais où se trouve mon désir, je me situe déjà hors des assignations comportementales venues du dehors (nature, tradition). La seconde met en doute le caractère émancipateur de ce savoir sur le sexe. C’est à cause des représentations construites par la science, puis intériorisées, que j’appartiens à une identité dont les effets normatifs sont au moins aussi puissants que ceux des anciennes critiques religieuses de la concupiscence. Certes, le corps désirant des Modernes n’appartient plus à l’ordre providentiel de la nature, mais il s’inscrit désormais dans celui, biopolitique, de la vie.

La première hypothèse sur l’individualisation du sexe peut s’énoncer ainsi : « Représente-toi tes pulsions et tu échapperas aux injonctions extérieures. » La seconde se formule de la manière suivante : « Avoue ce que tu désires et les représentations du savoir moderne sur le sexe diront qui tu es. » Cette alternative dans l’explication d’un même phénomène – le sexe est devenu une part essentielle dans l’autodéfinition des sujets – se retrouve dans toute une série de débats contemporains. Les féministes pro-sexe admettent que la représentation dans le sens libéral doit être valorisée : le plaisir des femmes participe de la manière dont le genre féminin se définit contre l’hégémonie masculine8. Le féminisme anti-sexe ou anti-porno tend, à l’inverse, à faire du genre un instrument pour déconstruire la sexualité réduite à un ensemble de représentations masculinistes du corps9. De même, ceux qui pensent que la sexualité est encore un enjeu d’émancipation misent sur le fait que le criblage des désirs par la représentation garantit la liberté des individus. Au contraire, l’ironie de Foucault à l’égard des espoirs placés dans la révolution sexuelle s’adresse à ceux qui pensent devenir maîtres de leurs désirs parce qu’ils croient être devenus maîtres de leurs représentations.

Sur la base d’un constat identique – la sexualité moderne se ramène à ce que nous pensons ou disons d’elle –, les positions se séparent. Mais il se pourrait que, ambigu dans ses causes, le devenir représentation du sexe soit plus univoque dans ses effets. Pour le comprendre, il faut quitter le terrain un peu aride des explications sociales pour aborder celui des expériences.

Un miracle dans une vie de chien

Exactement une décennie après la sortie du Pornographe, le film Shame est venu confirmer le triomphe de la sexualité comme représentation, mais cette fois-ci du point de vue du consommateur10. Brandon (Michael Fassbender) semble avoir tout réussi : la trentaine étincelante entretenue par l’hygiène et le sport, un appartement impeccable au cœur de New York, un travail qui le place socialement au pinacle de la mondialisation heureuse. Le soir venu, il remet pourtant ses plaisirs à des écrans qui lui offrent une quantité indéfinie de scènes pornographiques et lui permettent de solliciter les services de prostituées sans avoir à sortir de chez lui. Rien ne manque à ce personnage, sinon le manque lui-même qui le porterait à désirer autre chose que des étreintes formatées. Au moment où une perturbation réelle surgit dans son existence (la rencontre amoureuse avec l’une de ses collègues), il lui faut choisir entre une sexualité efficace, mais solitaire, et la confrontation avec l’altérité imprévisible d’un corps. Sans surprise – tout, dans sa vie, est organisé pour éviter la surprise –, il refuse d’entrer dans une relation qui fragiliserait son économie libidinale du contrôle.

Nul ne peut nier que la sexualité d’un tel personnage soit véritablement la sienne. Cela vaut pour les deux explications de l’individualisation des pratiques sexuelles évoquées plus haut. En suivant la première, on dira que Brandon porte à son terme l’arraisonnement de son corps à la représentation. Il sélectionne une prostituée sur Internet avec ce même esprit de sérieux qui le mène quotidiennement dans une salle de musculation. Rien dans son désir n’excède l’idée qu’il s’en fait. Cet hygiénisme explique pareillement qu’il mange bio et qu’il se masturbe imperturbablement devant des scènes pornographiques : le but est de ne laisser entrer dans son corps aucune sensation qui vienne menacer un équilibre si stable. La sexualité de Brandon est donc libérale au sens où il calcule chacune de ses dépenses libidinales en fonction des bénéfices escomptés. Mais on peut tout aussi bien dire de lui qu’il est le prototype d’un corps assujetti à la représentation. Au moment de la sortie du film, la presse a fait de ce personnage le symptôme d’une pathologie, paraît-il très répandue de nos jours : l’addiction au sexe. On imagine le sourire de Foucault devant l’apparition d’un nouveau venu au catalogue des perversions : le sex addict, malade à la seule idée d’une journée sans orgasmes. Les thérapies proposées pour combattre une telle addiction ne peuvent que confirmer le cercle de la représentation. Pour « guérir » un sujet de sa sexualité, il faut l’avoir préalablement assigné à elle.

Est-il nécessaire de choisir entre l’hypothèse libérale et l’hypothèse disciplinaire ? En réalité, le personnage de Shame est autant le maître que l’esclave de ses désirs. Les représentations auxquelles il assujettit ses pratiques peuvent venir de lui ou, au contraire, lui être dictées par une société qui associe le sexe à l’autocontrôle, elles le rendent de toute façon incapable d’une expérience charnelle.

La tension entre représentation et événement atteint son paroxysme dramatique à la fin du film. Brandon vient de renoncer à une relation érotique qui, pour une fois, l’aurait fait sortir de lui-même. Mais son corps se venge en le poussant à provoquer ce que le sexe, malgré tous les efforts pour le rationaliser, continue à promettre : qu’il se passe enfin quelque chose de nouveau. Brandon cherchera l’événement dans une backroom, où il s’unit dans le noir à d’autres hommes, puis au cours d’une bagarre qui ensanglante son corps d’habitude immaculé. Dans les deux cas, il tente désespérément d’abattre la muraille que ses représentations, d’où qu’elles viennent, ont dressé entre lui et le monde.

Cet exemple montre que la réduction intégrale du sexe à sa représentation finit par le rendre impraticable. Une sexualité assujettie aux critères de la performance et du contrôle de soi devient tellement attendue qu’elle se nie elle-même comme sexualité. En associant l’érotisme à la « part maudite », c’est-à-dire à l’ensemble des pratiques humaines excédentaires par rapport à l’ordre économique du calcul, Georges Bataille n’a pas voulu dire autre chose. Semblable sur ce point au sacrifice (Brandon offrant son corps aux coups dans une bataille de rue), la sexualité moderne relève de la dépense improductive. On la pratique ou on la rêve pour échapper à un univers saturé par des échanges dont on maîtrise trop bien les tenants et les aboutissants11.

De ce point de vue, la différence entre une sexualité conjugale régulière et le « coup d’un soir » n’est pas décisive : dès lors qu’elle a brisé son lien avec la procréation, la sexualité part en quête d’un événement. Peu importe que celui-ci ait lieu dans la chambre à coucher d’un vieux couple ou dans une ruelle obscure où s’unissent deux inconnus. Dans tous les cas, l’expérience sexuelle ouvre une parenthèse salutaire dans la routine. On la désire parfois comme l’advenue d’un miracle dans une vie de chien.

Un événement déjoue mes attentes en passant par-delà mes représentations. C’est la raison pour laquelle il est, en toute occurrence, préférable d’être (au moins) deux pour pratiquer un acte sexuel. Un autre parvient parfois à contredire l’idée que je me fais du plaisir, ce qui est encore le meilleur moyen pour que ce dernier advienne. La difficulté vient de ce que chacun arrive désormais au rendez-vous des corps avec ses propres représentations : en acquérant le droit d’être créatrice, la sexualité est devenue réflexive. Cet autre corps qui se présente comme la promesse d’un ailleurs, le sujet de la représentation se demande s’il correspond à ses attentes ou s’il sera capable de le faire jouir. Mais le temps de la réflexion retarde l’événement. Souvent même, il l’annule, comme dans le cas où un individu éteint son ordinateur parce qu’il désespère de trouver sur un site de rencontre l’image d’un corps correspondant en tout point à l’idée qu’il se fait d’une jouissance « réussie ».

Par définition, le sexe représenté se montre. Certains se scandalisent d’une telle exhibition. Mais, une fois le premier mouvement de panique morale passé, il est plus important de remarquer que l’acte sexuel se montre souvent de telle sorte qu’il se nie comme sexualité. Soit la multiplication des sextapes et des scènes pornographiques sur Internet : on peut s’étonner de voir tant d’individus prendre le risque de manifester leurs ébats sexuels gratuitement ou en échange des faibles rétributions encore offertes par l’industrie du porno. L’explication la plus vraisemblable est qu’ils cherchent à ramener l’événement à la représentation. Comme certains visiteurs de musée photographient les œuvres sans les regarder, ils font entrer leurs plaisirs charnels dans les cadres prédéfinis par la caméra.

Il ne s’agit pas d’exhibitionnisme, car celui-ci relève encore de la logique de l’événement. L’exhibitionniste jouit de voir dans le regard de l’autre l’effet que produit sa transgression, tandis que celui qui offre son corps au réseau peut à peine en imaginer les conséquences. Il s’agit plutôt de s’assurer que quelque chose a eu lieu, puisque le fait de le vivre n’offre plus de garantie à ce sujet. Esse est percipi (« Être, c’est être perçu »), disait l’évêque Berkeley. Sur des écrans et dans des têtes pleins de sexe représenté, triomphe un idéalisme absolu, hostile à l’événement.

Le plaisir de ne rien calculer

Nombre des diagnostics sur l’insignifiance de la sexualité contemporaine s’éclairent à la lumière de ce conflit entre la représentation et l’événement. Ceux qui affirment que, dans ce domaine, la libération n’a créé que de la frustration12 incriminent en réalité le sexe tel qu’on le représente aujourd’hui : plus extrême dans sa crudité, sans doute, mais surtout plus maîtrisable. Comme il n’est pas difficile de voir qu’il y a un gouffre entre l’idéal de performance et sa réalisation, ils concluent à une « misère sexuelle » dont se seraient rendus coupables les hommes (et surtout les femmes) qui ont réclamé la liberté de leurs désirs. Le tort de ces imprécateurs est de partager avec l’époque qu’ils condamnent le privilège accordé à la représentation. La « misère sexuelle », ils la déchiffrent dans la sérialité des scènes pornographiques, les mises en scène publicitaires du désir ou les délices orgiaques promises par les catalogues de clubs de vacances.

Comparé à ces images, force est de constater, en effet, qu’un corps ne peut pas tout. Mais il est beaucoup plus difficile de décider de ce qu’est, aujourd’hui, la sexualité vécue. Cette dernière ne se jauge ni à l’aune des statistiques portant sur l’intensité des orgasmes, ni à partir de l’imagerie sociale d’une libido performante. De même qu’il ne se prévoit pas avant d’avoir lieu, l’événement ne se mesure pas une fois qu’il est advenu.

Dans le domaine de la sexualité, l’événement se nomme plaisir, et toutes les tentatives utilitaristes pour le quantifier échoueront nécessairement. On ne peut mesurer un plaisir qu’en le comparant au désir qui le précède et qu’il parvient, plus ou moins, à satisfaire. Nous voilà retombés dans la logique de la représentation : c’est l’adéquation à mon idée de la jouissance qui décide a posteriori de la portée de l’événement. Cette opération de l’esprit mène à une seule conclusion : l’événement n’a pas eu lieu puisqu’il est dans sa nature de ne jamais correspondre à ce que j’attendais.

La sexualité occidentale est devenue le lieu d’un écart maximal entre le désir (représentation) et le plaisir (événement). C’est la raison pour laquelle on parle autant d’elle aujourd’hui. Dans l’hypothèse libérale, c’est une bonne chose : parler de sexe montre qu’il est pour une part une réalité performative, donc que les individus peuvent intervenir sur lui. Dans l’hypothèse disciplinaire, une telle inflation discursive est sujette à caution : Foucault a montré que c’est depuis qu’il fait l’objet d’une surveillance institutionnelle tatillonne que le sexe se dit, dans les familles, à l’école, dans les cabinets médicaux ou dans les conversations entre amis.

Quoi qu’il en soit, si la sexualité parle autant, c’est pour tenter de combler l’écart, creusé par la représentation, entre le désir et le plaisir. Le sujet moderne a acquis le droit de dire ce qu’il convoite, de faire récit de sa sexualité et de mettre des mots sur la chose qui l’attire, qui l’obsède ou qui suscite son dégoût. Quand il parle de sexe, c’est pour rappeler l’exigence légitime d’une certaine adéquation entre sa vie et ses désirs. Mais il faut admettre qu’au moment où le plaisir advient, les mots pour le dire deviennent moins cohérents. Il arrive souvent qu’ils ne forment même plus de phrases. Le rêve de Jacques Laurent évoqué au début de cet article est de filmer ce point où l’événement du plaisir déjoue toutes les ruses discursives du désir. Il voudrait montrer un orgasme sans mot ni expression, une jouissance sans queue ni tête dont les corps ne reviennent pas (d’où le lien tant de fois remarqué entre l’orgasme et la mort).

Tout ce que l’on peut accorder à la critique de la libération sexuelle est que les sujets revendiquent plus facilement leurs désirs que leurs plaisirs. L’inflation des images et des discours sexuels n’a rien de choquant si l’on admet qu’elle manifeste le souhait des Modernes de se mettre au clair avec leurs représentations. Mais il n’existe pas de discours parfaitement adéquat au plaisir. Pour le comprendre, il faut poursuivre l’analogie entre la sexualité et le langage jusqu’au bout. Comme le langage cherche à sortir de lui-même pour rejoindre le monde, la sexualité désire se transcender dans l’événement. Mieux : elle est cette transcendance qui place d’emblée le corps hors de lui-même pour le porter vers l’autre (autre chair, autre regard, autre plaisir et aussi, justement, autre langage13). Ce mouvement hors de soi, donc hors de ses représentations, manque cruellement au héros de Shame et à ceux qui ne rêvent que d’embrassements prévisibles. S’il y a une raison d’avoir « honte », ce n’est pas de notre addiction au sexe, mais de la confusion entre le plaisir sexuel et une expérience de l’immunité.

Faut-il désespérer, alors, de ce que des désirs de mieux en mieux définis entrent en tension avec des plaisirs sur lesquels les certitudes manquent ? Cela dépend, en définitive, de ce que l’on attend de la sexualité. Si elle devient l’enjeu d’une vérification de son identité et de sa valeur, il est à craindre qu’elle déçoive. Soumises au calcul, les perversions les plus excentriques finissent par ressembler à l’abstinence où il s’agit de ne plus jamais s’étonner de rien. Mais si l’attente porte moins sur soi que sur le monde, si le désir admet qu’il n’est pas si grave d’être contredit par les événements, le contrôle des représentations se relâche. En conclusion d’un chapitre sur le corps, Merleau-Ponty écrivait : « Il n’y a pas de dépassement de la sexualité comme il n’y a pas de sexualité fermée sur elle-même. Personne n’est sauvé et personne n’est perdu tout à fai14. »

Note

  • 1.

    Bertrand Bonello, le Pornographe, 2001.

  • 2.

    Max Weber, « Considération intermédiaire », Sociologie des religions, édité et traduit par Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard, 1996, p. 442.

  • 3.

    Dans le Pornographe, Jacques Laurent voudrait filmer un plaisir d’autant plus mystérieux qu’il ne s’exprime ni dans des mots, ni dans des images.

  • 4.

    Voir l’article de Benjamin Delmotte, p. 145.

  • 5.

    Richard Freiherr von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis [1886], traduit par René Lobstein, Paris, Agora-Pocket, 1999.

  • 6.

    Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 99-173.

  • 7.

    Arnold I. Davidson, l’Émergence de la sexualité. Épistémologie historique et formation des concepts, Paris, Albin Michel, 2005, p. 88.

  • 8.

    Cette position renvoie à ce qu’Éric Fassin appelle le « féminisme de la libération ». Voir son « Genre et sexualité », dans Marie-Christine Granjon (sous la dir. de), Penser avec Michel Foucault, Paris, Karthala, 2005, p. 225-250.

  • 9.

    Voir Catharine A. MacKinnon et Andrea Dworkin (sous la dir. de), In Harm’s Way: The Pornography Civil Rights Hearings, Cambridge, Harvard University Press, 1997.

  • 10.

    Steve McQueen, Shame, 2011.

  • 11.

    Sur le rapport entre érotisme et sacrifice, voir Georges Bataille, l’Érotisme, Paris, Éditions de Minuit, 1957, p. 94-101.

  • 12.

    L’exemple paradigmatique de ce renversement de l’émancipation en misère est fourni par les romans de Michel Houellebecq. Voir l’article de Nicolas Léger, p. 58 et la contribution de Camille Riquier au questionnaire, p. 170.

  • 13.

    Ce point a été magistralement souligné par Jean-Luc Nancy dans Sexistence, Paris, Galilée, 2017. Voir aussi son entretien, p. 155.

  • 14.

    Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 199.