Le sursaut et le sursis
À partir du moment où, faute de pouvoir rester le maître des horloges, le président a choisi de les dérégler, le temps politique est sorti de ses gonds institutionnels. Le sursaut fragile du début de l’été mérite autre chose que d’apparaître rétrospectivement comme un moyen de sauver les meubles face à un péril imminent.
Au lendemain d’élections européennes marquées par la percée spectaculaire du Rassemblement national, la division profonde d’une gauche affaiblie et surtout l’effondrement du camp présidentiel, la messe semblait dite. Le 9 juin 2024 aurait dû entériner la fin du macronisme et le début de la préparation de la prochaine élection présidentielle.
Il entre rarement dans les intentions d’un homme public de vouloir se faire oublier. C’est encore moins le cas chez Emmanuel Macron que chez les autres. Faute d’une explication rationnelle, la dissolution de l’Assemblée nationale dans des conditions politiquement aussi défavorables s’explique par-là : le refus de passer le relais à une majorité présidentielle dont tout indiquait qu’elle se serait émancipée de son chef. La dissolution de l’Assemblée est censée répondre à une crise politique majeure ; or, même jugés catastrophiques, les résultats d’une élection européenne ne peuvent entraîner aucun blocage institutionnel. Ce droit a été activé ici comme l’un de ses privilèges de type monarchique que recèle la Constitution française : la dissolution a rappelé que le président trône au-dessus des partis tout en ayant barre sur eux.
En prenant le risque de sacrifier son camp à son avenir politique, le président n’a pas seulement fait du bruit dans Landerneau, il a aussi entraîné le pays dans un maelström d’émotions dont on ne croyait plus la politique capable. Prononcée quelques minutes à peine après le triomphe de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, la dissolution a rendu bien visible ce qui, depuis quelques années, est devenu l’arlésienne de la vie politique française : l’accès de l’extrême droite au pouvoir d’État. Il n’y a rien là que l’on ne savait déjà, mais on ne veut pas toujours croire ce que l’on sait. Avoir du temps devant soi fait douter de ce que l’on juge presque inévitable les jours de lucidité triste. À partir du moment où, faute de pouvoir rester le maître des horloges, le président a choisi de les dérégler, le temps politique est sorti de ses gonds institutionnels. Les sondages annonçaient à l’échéance d’un mois une victoire du Rassemblement national que l’on situait au pire à l’horizon de trois ans.
Un effet de réel
La dissolution a produit un effet de réel dans un champ politique saturé d’imaginaire. Les synthèses approximatives en forme de « en même temps » ne sont pas faites pour les périodes d’urgence où il faut choisir à quoi et à qui être fidèle. Dans les moments décisifs, on ne peut pas être « en même temps » intransigeant avec les principes républicains et conciliant avec l’extrême droite. Qu’il s’agisse des votes (loi immigration de 2023, incluant pour la première fois la préférence nationale) ou de célébrations mémorielles (hommage « consensuel » à Missak Manouchian à l’occasion de sa panthéonisation), l’ancienne majorité a trop souvent normalisé un parti auquel elle était censée faire barrage. Ces accommodements avec les principes ou avec l’histoire sont possibles quand on dispose de suffisamment de temps pour reconstituer des digues qu’on a, au préalable, patiemment ébréchées.
Du 9 juin au 7 juillet (date du second tour des législatives), il semblait n’y avoir de temps pour rien. Et pourtant, que d’événements durant ce mois ! Pour ne citer que les principaux : après des mois d’anathèmes réciproques, l’alliance de la gauche sous la bannière d’un « Nouveau Front populaire », les divisions de la droite dite modérée entre partisans d’une alliance avec le Rassemblement national et partisans d’une ligne autonome, la reconstitution en catimini d’un « front républicain » que l’on pensait moribond. Certes, les dirigeants de l’ancienne majorité ont discuté pour savoir s’il fallait y inclure ou non les Insoumis. Dans l’urgence, et au terme de l’analyse des résultats circonscription par circonscription, la plupart s’y sont ralliés. Il faut reconnaître que le Rassemblement national a beaucoup fait pour reconstituer le front uni de ses adversaires. En quelques jours, le vernis de la dédiabolisation s’est fissuré. La découverte de candidats amateurs de jeux de mots racistes, sexistes ou antisémites, l’une d’entre elles allant jusqu’à arborer une casquette de la Luftwaffe, a rétabli un lien entre l’extrême droite d’aujourd’hui et celle d’hier. La volonté du parti d’interdire aux citoyens binationaux des emplois jugés stratégiques a rappelé que la logique de la préférence nationale est bien celle d’une discrimination de principe entre les habitants d’un même pays.
Quant au programme économique du Rassemblement national, à qui nombre d’hommes politiques ne reprochaient plus depuis longtemps que le fait d’être trop à « gauche », certaines clarifications l’ont rendu moins attrayant pour les membres des classes populaires qui hésitent encore. Devant le Mouvement des entreprises de France (Medef), Jordan Bardella, officiellement favorable à la retraite à 60 ans, et Éric Ciotti, qui milite pour la retraite à 65 ans, se sont essayés à l’art de la synthèse. Des questions que l’on ne posait jamais au Rassemblement national sur la manière dont, une fois parvenu au pouvoir, il mettra concrètement en œuvre ses réformes ont été adressées à ses dirigeants. Ils n’étaient, semble-t-il, pas tous en mesure d’y répondre.
Le principe de réalité
Davantage encore que dans la classe politique, c’est chez les citoyens que les effets de réel de la dissolution ont été les plus notables. Durant quatre semaines, le clivage gauche/droite, sans lequel il n’est plus possible de parler d’extrême droite, a fait son retour dans le débat public. Sur les plateaux de télévision et dans les conversations privées, on s’est mis à reparler une langue politique que la plupart des commentateurs déclaraient anachronique. Sur les réseaux sociaux, les No pasarán et les références aux « heures sombres », tant moqués ces dernières années, ont repris un peu de vie. En politique, le principe de réalité se ressource souvent dans la mémoire historique.
Certes, les manifestations contre le Rassemblement national n’ont pas eu l’ampleur de celles de l’entre-deux-tours des élections présidentielles de 2002. Depuis les défilés contre la loi travail de 2016, les Français ont beaucoup manifesté. Sur aucun sujet, ils n’ont obtenu gain de cause : cela ne les a sans doute pas incités à battre le pavé une nouvelle fois. Devant l’urgence démocratique, les initiatives locales, les mobilisations associatives et les désirs de participer à l’événement se sont pourtant multipliés. Il a fallu rattraper, en quelques jours, des années d’infidélité aux politiques de désistement républicain, faire mentir la rhétorique du « ni-ni » et sortir de l’amnésie collective à l’égard d’une extrême droite que l’on n’aurait « jamais essayée ». On a cité Marc Bloch, évoqué les « guerres éclairs », craint les risques de débâcle et mis ses espoirs dans les moyens de résister.
Deux peuples semblaient habiter un même pays.
Durant tout ce mois, et de plus en plus à mesure que l’échéance approchait, deux peuples semblaient habiter un même pays. D’un côté, il y avait le peuple uni et soudé de ceux qui sont restés fidèles à leur parti. Lors du second tour, malgré les scandales et les preuves d’impréparation, onze millions de Français ont apporté leurs suffrages au Rassemblement national et à ses nouveaux alliés. C’est un résultat électoral auquel aucun parti issu de cette mouvance idéologique n’a jamais osé rêver en France. Ce peuple-là fait peut-être corps par la protestation, mais c’est un ciment qui a fait la preuve de sa solidité. L’autre peuple était beaucoup moins uni, en sorte que ses membres ignoraient si les anciennes fidélités au front républicain seraient honorées. Les électeurs du centre et de la droite doutaient de ces désistements pour des candidats déclarés, hier encore, extérieurs à « l’arc républicain ». Ceux de gauche s’effrayaient de devoir compter sur des néolibéraux pour faire barrage à un parti autoritaire. Pour tous, le désespoir succédait à l’optimisme d’un jour à l’autre, parfois d’heure en heure. La semaine qui a séparé les deux tours des élections législatives a soumis nombre d’individus au régime des ascenseurs émotionnels, où l’euphorie le disputait au désespoir.
Au terme d’une campagne qui, par sa rapidité comme par son caractère émotif, ne ressemblait à aucune autre, la majorité des électeurs a refusé l’aventurisme. Ceux de gauche et, un peu moins systématiquement, ceux du centre et de droite ont préféré donner une nouvelle chance à un front républicain formé in extremis. Ce sursaut est-il davantage qu’un sursis ? Les semaines qui ont suivi le 7 juillet n’incitent pas à l’optimisme. Surpris par les effets de sa propre décision, le président a décidé de jouer la montre, comme il le fait parfois quand sa stratégie consistant à agir vite et fort s’avère inopérante. Les Jeux olympiques ont, pour ainsi dire, été élevés au rang d’argument constitutionnel en faveur d’une trêve politique. Les jeux servent en général à faire oublier les actes du gouvernement. Cette fois-ci, ils ont permis d’oublier que la France n’était plus gouvernée.
Presque rien
Il fallait s’y attendre : cette élection, présentée comme une clarification, n’a rien réglé. Aucun des différends qui traversent la société française n’est en voie de résolution, du moins par la voie parlementaire. Les deux peuples évoqués plus hauts existent toujours et le deuxième s’est à nouveau divisé à l’occasion de savoir qui a perdu les élections, puisqu’il est entendu que personne ne les a vraiment gagnées. On parle à nouveau de « blocs », qui n’entretiennent d’autres liens que la crainte qu’ils s’inspirent les uns aux autres. Ce genre de polarisation est la rançon inévitable des périodes de politisation intense. Mais cette polarisation a rarement été aussi marquée socialement, spatialement et même dans l’expérience quotidienne : nombre de ralliés au front républicain éphémère de l’été reconnaissent, hors hasards familiaux, ne connaître aucun électeur du Rassemblement national. En toute logique, la réciproque est vraie. Sans se parler, on attend de part et d’autre que de prochaines élections marquent le triomphe, cette fois-ci indiscutable, de l’un des camps sur les autres.
Plus grave encore, le soulagement du second tour et l’enthousiasme que certains ont éprouvé devant la courte victoire du Nouveau Front populaire ont fait long feu. Du moins dans la classe politique, où les intérêts partisans l’ont disputé au désir de revenir à la situation antérieure aux élections. Certes, le front républicain est une procédure d’urgence, une pratique du moindre mal, et non un projet politique. Il serait même dangereux qu’il donne lieu une nouvelle fois à des synthèses plus impopulaires que consensuelles établies contre les « extrêmes » sans souci de pédagogie et sans vision d’avenir. Mais si ces élections n’ont dégagé aucune majorité de gouvernement, elles ont néanmoins fait paraître une majorité qui n’est pas prête à consentir au pire et à laquelle il est urgent d’offrir un débouché politique positif.
Des émotions suscitées par cette campagne éclair, on peut craindre qu’il ne reste presque rien dans les partis, pas plus que de la politisation subite des consciences qui en fut la cause. Le sursaut fragile du début de l’été, celui des citoyens plus encore que celui des politiciens, mérite autre chose que d’apparaître rétrospectivement comme un moyen de sauver les meubles.
Une majorité de citoyens s’est prononcée contre les solutions de l’extrême droite, ce qui impliquerait au moins que la classe politique s’interroge sur les causes qui expliquent le succès électoral du Rassemblement national et envisage d’y apporter des réponses. L’hypothèse selon laquelle il faudrait répondre à cet électorat sur le terrain de l’immigration sans rien céder dans le domaine social semble tenir la corde : c’est exactement la politique menée depuis vingt ans, avec les résultats que l’on sait. Mieux vaudrait se souvenir de ces semaines où le réel a fait son retour dans la politique française plutôt que de se réfugier dans la croyance selon laquelle nous avons du temps devant nous.