Marine le Pen ou la captation des « invisibles »
Comment le Front national s’est-il transformé depuis la transition du pèreà la fille ? Marine Le Pen, tout en se présentant en candidate de la « rupture » vis-à-vis du système, n’en a pas moins transformé son discours pours’adresser à de nouvelles franges de l’électorat, marginalisant par exemplele thème de l’immigration au profit du social, pour attirer les « invisibles »de la crise et chasser sur les terres de la gauche.
Le 11 décembre 2011, lors d’un meeting, Marine Le Pen s’est présentée comme la candidate des « invisibles1 ». On aurait tort de ne voir dans cette formule qu’une référence cachée au « pays réel » que Maurras opposait naguère au « pays légal » pour faire ressortir l’inaptitude de la République à représenter les citoyens qu’elle prétend servir. C’est encore dans ce registre que s’exprimait Jean-Marie Le Pen en 2002, à la veille du second tour de l’élection présidentielle, lorsqu’il invitait les « petits » et les « sans-grade » à le rejoindre. Il était clair, alors, que le vieux chef puisait dans la rhétorique de toujours de l’extrême droite française : la litanie des « sans » s’adressait d’abord aux commerçants et aux petits artisans, victimes du fiscalisme et éternels oubliés de l’établissement officiel. Elle trouvait naturellement sa limite supérieure dans les sans-patrie qui abandonnent la France au cosmopolitisme et sa limite inférieure dans les sans-papiers qui profitent de cet abandon.
Mais Marine Le Pen n’est pas seulement la fille de son père, elle est aussi celle de son temps. En se référant aux « Français invisibles », elle prend bien sûr garde de distinguer entre les nationaux et les étrangers, mais elle élargit le champ des colères auxquelles s’adresse son discours. La présidente du Front national n’a pas oublié l’entre-deux-tours de 2002 où des centaines de milliers de manifestants se sont mobilisés contre l’accession de son père au Graal des institutions de la Ve République. Ni le score final qui a confirmé l’isolement de la formation d’extrême droite en même temps que l’urgence d’une « dédiabolisation » dont elle a fait sa marque de fabrique.
Cet effort de respectabilité n’a pourtant pas suivi le cours attendu : plutôt que de concéder quoi que ce soit au « système », la candidate se présente comme l’artisan véritable de la rupture. À la faveur des crises dont est tissé le présent, elle a compris que la prime médiatique va aux discours de la radicalité, quelle que soit leur orientation idéologique. L’appel aux « invisibles » fait partie du bagage de la gauche, et Jean-Luc Mélenchon n’a pas manqué de protester contre cette captation rhétorique. Celle-ci révèle qu’il est devenu aujourd’hui plus naturel de se référer aux victimes que de désigner les coupables. C’est un exercice auquel l’extrême droite n’est pas habituée, son récit national étant fait d’impostures et de trahisons qui expliquent la situation (toujours apocalyptique) dans laquelle nous nous trouvons.
On retrouve dans le discours de Marine Le Pen le souci de pointer les responsables (l’« Umps », la « globalisation libérale » et bien sûr toujours l’immigration), mais en quelque sorte mezzo voce. Actuellement, le sentiment de la crise l’emporte sur celui de la décadence : les choses apparaissent tellement complexes que l’on ne sait plus exactement à qui s’en prendre. Mieux vaut donc viser la cohorte innombrable des victimes, forcément invisibles, dans laquelle tous ou presque peuvent se reconnaître2.
Il est à craindre que le temps travaille pour le Front national, à qui il suffit d’appuyer là où ça fait mal pour récolter les bénéfices électoraux des nouvelles souffrances sociales. Depuis 1789, et plus encore depuis 1945, l’extrême droite française se vante d’être du côté des vaincus, mais les vaincus traditionnels de ce courant politique (aristocrates déclassés, catholiques traditionalistes, fascistes marginaux) sont bien trop peu nombreux pour que l’on puisse encore miser sur eux à l’occasion d’élections nationales. C’est pourquoi Marine Le Pen veut réaliser l’aggiornamento de toutes les colères engendrées par la modernité tardive. La métaphore de l’invisibilité lui permet d’aborder la crise de la représentation en s’adressant directement à ses victimes présumées. Peu importe que le thème de la « France invisible » ait d’abord été introduit par la sociologie critique3, il installe l’idée, devenue majoritaire, d’une dissemblance radicale entre les citoyens et les élites politico-médiatiques. Un nombre grandissant de Français votent (lorsqu’ils votent) contre les mécanismes de l’élection, en refusant par avance que ceux qu’ils adoubent puissent faire valoir un droit à les représenter.
Il reste à comprendre pourquoi la candidate du FN, par ailleurs châtelaine à Montretout, est la seule à ce jour à fédérer des colères si peu politiques. Le tournant social qu’elle a fait prendre à son mouvement, autrefois partisan de la révolte antifiscale et du reaganisme à la française, joue certainement un rôle dans cette réussite. La synthèse national-sociale épouse à merveille le sentiment d’injustice et le désir d’ordre qui sourd d’une partie importante de la population. Mais si Marine Le Pen a pu réussir l’exploit de paraître incarner la voix des sans-voix, c’est aussi parce qu’elle rassure, là où les provocations de son père inquiétaient. Qu’elle soit devenue moins inquiétante, et pour cela plus redoutable, nous instruit d’abord des évolutions de la société française.
Une fille de notre temps ?
Marine Le Pen est née en 1968. Pour autant, elle ne s’inscrit pas dans le vaste mouvement de révolte politique contre les ordres institués qui s’est emparé de la France cette année-là. Dans les milieux de l’extrême droite où elle a grandi, Mai 68 a toujours été un objet d’incompréhension radicale : comment les jeunes générations pouvaient-elles se réclamer du trotskisme ou de Mao alors que les plaies ouvertes par la guerre d’Algérie saignaient encore ? Le Front national lui-même (fondé en 1972 par les dirigeants d’Ordre nouveau) est une réaction à cette équation impossible : combattre le gauchisme soixante-huitard sans pour autant se jeter dans les bras du gaullisme institutionnel. La traversée du désert qui allait s’ensuivre s’explique par l’hégémonie gaullo-communiste sur le récit national tout au long des Trente Glorieuses. Il faudra attendre que cette hégémonie soit brisée par François Mitterrand pour que la « droite nationale » fasse à nouveau valoir ses droits à définir l’identité française.
Mais comme le monde a changé ! À peine Jean-Marie Le Pen retrouve-t-il le chemin des studios de radio et de télévision que son discours, rodé pendant plus de trente ans, sur les dangers du communisme mondial devient anachronique. Cette nouvelle difficulté sera la chance du Front national. Face au communisme agonisant, la droite classique pouvait faire l’affaire, mais face à l’immigration, il y avait un créneau à occuper4. Adroitement adossée à celle de l’insécurité, cette thématique occupe le devant de la scène de la politique française jusqu’à nos jours. Qu’on le stigmatise ou que l’on récupère ses thèmes en sous-main, le FN a réussi à se placer au centre des débats sans que personne, à ce jour, n’ait réussi à « siphonner » durablement ses voix.
Pendant ce temps, chez les Le Pen, on s’amuse et on chante. Si Marine n’a probablement rien retenu des conflits idéologiques de 1968, elle a néanmoins profité de l’évolution des mœurs initiée par le « joli mois de mai ». Un heureux héritage a permis d’installer bourgeoisement la famille dans la banlieue chic de Saint-Cloud. L’époque des caves sordides du quartier des Halles et des estrades de la Mutualité est bien finie. Jean-Marie Le Pen, souvent accompagné de ses filles, savoure ce statut de trouble-fête de la République dans des émissions de grande écoute, pas vraiment fâché de profiter d’un système qu’il voue pourtant officiellement aux gémonies. Cette ambivalence à l’égard du présent se retrouve chez Marine Le Pen, dont la jeunesse se déroule entre le lycée de Saint-Cloud, les bancs d’Assas et les boîtes de nuit parisiennes des années 1990. Il y aurait toute une sociologie à faire sur cette jeune bourgeoisie de droite qui agonit d’injures la bien-pensance médiatique et le politiquement correct tout en fréquentant les fêtes organisées pour elle dans l’ouest parisien. Le hasard des naissances a voulu que la benjamine de la famille Le Pen appartienne à la frange politique extrême de cette classe malgré tout assez homogène. Son goût pour la provocation (elle recrute certains de ses amis chez les militants radicaux du Groupe d’union défense) l’empêchera de se retrouver au Fouquet’s lorsque la bande de Neuilly accédera au pouvoir.
De là un mélange instable de tradition et de modernité. Dans ce milieu tout à la fois rangé et interlope, on fait baptiser ses enfants à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, mais on n’ignore rien des codes vestimentaires et comportementaux de la nouvelle bourgeoisie festive. Marine Le Pen est moins une enfant de 1968 qu’une enfant de la télé qui ne s’est décidée à grandir qu’au moment où elle a choisi de prendre la succession politique de son père. Au Front national, ses adversaires l’appellent « fifille », non seulement parce qu’ils se désolent de la préférence familiale pratiquée dans leur parti, mais parce qu’ils comprennent mal comment le nationalisme peut se marier avec le goût pour les bars karaokés où l’on entonne les génériques de Capitaine Flam et d’Albator avant de plaisanter sur le taux de fécondité des musulmans. Ce que les tenants de l’orthodoxie ont toujours reproché discrètement à Jean-Marie Le Pen éclate en plein jour avec Marine : un appétit de jouir et un manque de sérieux doctrinal qui frise avec la décadence.
Si Le Pen était encore tenu de rendre hommage à Barrès, Maurras ou Brasillach, sa fille n’a que faire de ces références électoralement contre-productives. La plupart des journalistes qui déjeunent avec elle vous le diront : elle est sympathique et son côté sans chichis (girl next door, comme disent les Américains) n’est pas usurpé. Mais, aussi, pourquoi se révolterait-elle contre un système qui ne lui manifeste plus qu’une défiance de surface ? On a raison de dire que l’abandon des dérapages antisémites a joué un rôle important dans la dédiabolisation médiatique du Front national. Ce n’est pourtant pas l’unique cause qui fait que l’on adore la fille là où l’on avait détesté le père. Avec celui-ci, le heurt était culturel autant que politique : un homme de la IVe République, amateur de citations latines et de l’imparfait du subjonctif, avait peu de chances de séduire les médias contemporains. Rien de tout cela avec Marine, qui est une aussi « bonne cliente » que son père, mais évite le choc sémantique et la confrontation directe avec les journalistes.
Sur la forme, son discours détonne certes encore un peu. La présidente du FN ne s’embarrasse pas de précautions pour dénoncer les dangers de l’islam ou la corruption du système. Elle profite pourtant de la levée des tabous facilitée par trente ans de lepénisme. Qui s’étonne encore de voir associées immigration et insécurité ? montée de l’islamisme dans le Maghreb et dangers pesant sur l’identité française ? Et pourquoi l’extrême droite devrait-elle en rajouter sur les dangers de l’immigration lorsque Claude Guéant donne à cette antienne toute la respectabilité préfectorale et ministérielle requise ? Quand Éric Zemmour vient dénoncer les cabales antiracistes dont il fait l’objet, il trouve grandes ouvertes les portes des principaux médias. Marine Le Pen a tout naturellement sa place sur des antennes où l’on brocarde le politiquement correct, sans même remarquer que personne ne prend plus la peine de le parler.
Il n’est pas très difficile, à ce compte, d’en appeler aux « invisibles » en se drapant des oripeaux de la vertu républicaine. Bien des hommes politiques ont entériné le fait qu’ils gagneront en popularité en dévaluant par avance la fonction qu’ils veulent incarner. Sur les radios, on prétend donner la parole aux « sans-voix » (les auditeurs de la France d’en bas) et il n’existe pratiquement plus une émission de télévision où les Sms et autres courriels ne tendent à se substituer aux questions de journalistes déjà soucieux de refléter l’opinion des « vraies gens ». En un mot, on fait de la politique en s’excusant d’en faire, comme s’il était acquis qu’il n’existe pas d’autre remède à la crise de la représentation que d’ouvrir les vannes des petites colères quotidiennes. Personne d’autre que les Le Pen ne pouvait profiter de cette apparition d’un ethos anti-institutionnel au cœur des institutions.
La revanche en chantant
Dans ce contexte médiatiquement favorable, Marine Le Pen prête sa voix à un désir de revanche d’un genre nouveau. Ce n’est plus la revanche ancestrale de l’extrême droite traditionnelle contre la Révolution, la République ou la séparation de l’Église et de l’État. La candidate du Front national a même réussi à inscrire la laïcité au rang des mots d’ordre de son mouvement : rien n’indique mieux l’atmosphère de confusion dont sait profiter cette idéologie sans doctrine qu’est le populisme de droite. C’est l’islam, bien sûr, et non le catholicisme, qui fait les frais de ce retour en grâce de l’idéal républicain. Partout en Europe, la lutte contre l’islam permet des synthèses audacieuses entre la défense des identités nationales, la préservation du droit des femmes ou (parfois) des homosexuels et le maintien des traditions. Dans l’identification de l’« ennemi », Marine Le Pen emprunte à la méthode sarkozyste du bouc émissaire flottant : un jour les musulmans, le lendemain les Roms, puis les financiers avides avant les fraudeurs aux prestations sociales. Selon la logique médiatique du moment, chaque nouvelle stigmatisation ouvre une « séquence » qui sera bien vite oubliée, mais dont on attend qu’elle contribue à mobiliser les colères diffuses dans la société. Il y a un avantage à ne pas être encombré de références doctrinales : cela permet de surfer sur à peu près toutes les images de la France que l’on aime par opposition à celle que l’on craint de voir venir.
En 2007, Marine Le Pen avait convaincu son père de se rendre à Valmy pour réciter un discours à la gloire de l’armée de la Convention. Ce louable effort républicain ne s’est pas révélé payant, et c’est vers le candidat plus prosaïque du Kärcher que nombre d’électeurs du FN se sont tournés. Cinq ans après, il n’est plus question de s’engager trop avant dans le choix d’une filiation historique. De Jeanne d’Arc à Jean Jaurès, tout est bon en temps de crise pour un pays qui semble sur le point de perdre son identité dans la globalisation mondiale. La dernière affiche du Front national de la jeunesse juxtapose deux photographies : l’une représente un clochard agonisant au milieu d’une banlieue en flammes, l’autre un couple d’amoureux sur le banc public d’un paisible village breton. En bas de ce montage, une exhortation à l’alternative : « Choisis ta France ! » Nul besoin de bagage historique pour « choisir » puisque c’est hors du temps que se situe la France souriante que l’on voudrait conserver.
En dépit de cette insouciance affichée, c’est pourtant bien de revanche qu’il s’agit. L’équipe de campagne de Marine Le Pen est constituée d’individus qui n’ont jamais été totalement absents des médias du « système », mais qui ont eu l’impression de prêcher dans le désert du politiquement correct. À la faveur du flou idéologique, on y trouve des gaullistes de tendance maurrassienne (Paul-Marie Coûteaux), des chevènementistes déçus (Bertrand Dutheil de la Rochère) ou des avocats avides d’exposition médiatique (Gilbert Collard). C’est tout le paradoxe : rien n’assure autant de visibilité que la référence aux « invisibles ». Le phénomène « Marine » offre aujourd’hui une tribune respectable et efficace à tous ceux qui condamnent l’évolution des choses, mais n’entendent pas pour autant rester à la marge de l’histoire et de ses gratifications. Le directeur stratégique de la campagne (Florian Philippot) est un énarque, ancien d’Hec : pas exactement le modèle du briscard d’extrême droite qui s’enorgueillit de son statut d’éternel vaincu. À l’extrême droite comme ailleurs, c’en est bel et bien fini de l’« intérêt au désintéressement » dont Bourdieu croyait encore pouvoir faire le ressort motivationnel des serviteurs de l’État. Au Front national, on pressent qu’il y aura des postes à prendre puisqu’il y a d’ores et déjà des positions symboliques à occuper.
L’espoir a changé de camp. La figure la plus exemplaire de ce retournement du pessimisme revanchard en optimisme conquérant est, comme il se doit, juvénile. Julien Rochedy est un garçon de 23 ans qui a pris la tête des « Gars de la Marine », l’organisation de jeunesse destinée à mettre l’esprit potache et détaché de notre modernité au service de la candidate. Il faut dire qu’il a une belle gueule, de l’aisance et un goût pour la provocation décontractée : autant d’ingrédients qui feront, à coup sûr, qu’on se l’arrachera sur les plateaux de télévision.
Rochedy possède une certaine élégance et beaucoup d’amis sur Facebook, comment expliquer alors qu’il soit un jeune homme en colère ? En 2011, il faisait paraître un essai aux accents nietzschéens intitulé le Marteau. Déclaration de guerre à la décadence moderne. On trouve dans la prose de cet esprit apparemment précoce une détestation de l’époque très « années 1930 » qui se présente comme la relève de Drieu ou des Hussards à l’heure de la modernité liquide. L’avortement, le droit-de-l’hommisme, l’homo festivus et le capitalisme financier : les symptômes de la « décadence » ne sont pas forcément très originaux pour qui a lu Philippe Muray ou Michel Houellebecq. Mais ils prennent de la valeur (médiatique) à être pointés par un garçon à qui tout semble sourire. On s’était habitué à ce que les « guerres » déclarées par la droite contre la décadence se mènent dans les marges du monde. L’effondrement de l’hégémonie culturelle de la gauche, dont le succès de Marine Le Pen auprès des jeunes est le principal symptôme, remet en pleine lumière les adversaires décomplexés du progressisme.
Ce n’est pas un hasard si le plus jeune des marinistes est aussi plus armé idéologiquement que ses aînés. Julien Rochedy appartient à une génération qui, quoi qu’on en dise parfois, n’adhère pas à son époque, mais entend bien se montrer plus maligne qu’elle. On peut ne rien ignorer du fonctionnement des tablettes électroniques sans aimer le monde virtuel et savoir quelle est la mode vestimentaire tout en vomissant la superficialité du présent. Politiquement, l’ironisation généralisée des regards profite surtout aux extrêmes : utiliser les moyens mis à la disposition par une société que l’on méprise faisait déjà l’essentiel de la ruse fasciste durant l’entre-deux-guerres. L’alliance entre l’hypermodernité et le dégoût aristocratique pour l’idée d’égalité est l’apanage des temps de crise où la critique radicale de la société rencontre d’autant plus d’écho que ceux qui la mènent n’ont pas directement à souffrir de ses évolutions.
Le risque de l’abandon des principes
La plupart des commentateurs sérieux de la vie politique française envisagent désormais comme possible à court terme l’alliance entre l’Ump et le Front national. Sur les questions qui faisaient autrefois le clivage entre la droite et l’extrême droite (en particulier celle des étrangers), tout le monde peut constater que l’écart entre les deux partis est devenu imperceptible. Ce rapprochement doit beaucoup moins aux efforts de dédiabolisation de Marine Le Pen qu’à l’offensive idéologique de la droite dite « républicaine » sur tous les terrains où elle se sentait distancée par le FN. Sarkozy n’est pas Chirac, et il se pourrait que nous constations que Copé n’est pas Sarkozy. Surtout s’il nous explique un jour que, tout bien considéré, Marine Le Pen n’est pas son père.
En attendant un éventuel renversement d’alliance dont les résultats électoraux décideront plus sûrement que toute autre considération politique ou morale, il faut toutefois se demander si Marine Le Pen profitera d’une telle opportunité. Elle a réussi l’aggiornamento des colères en gauchisant considérablement son programme économique et social, ce dont la référence aux « invisibles » n’est qu’un aspect. Nationalisation des banques, protectionnisme, sortie de l’Union européenne en raison de son ultralibéralisme, revalorisation des bas salaires, émancipation des États par rapport aux agences de notation : toutes ces mesures sont assurément frappées du sceau de l’opportunisme, mais elles situent le FN aux antipodes de la droite classique. Autant cette dernière a liquidé son surmoi dans le domaine de la lutte contre l’immigration et de la rhétorique visant les dangers de l’islam, autant elle demeure pour l’instant globalement respectueuse des canons économiques du néolibéralisme. Dans ce domaine, la proposition de Nicolas Sarkozy de créer une taxe sur les transactions financières pèse peu à côté de l’alignement sur le monétarisme rigoureux de l’Allemagne d’Angela Merkel. L’opposition à la Tva sociale est le nouveau cheval de bataille de Marine Le Pen, ce qui montre bien où résident les obstacles ultimes à une alliance entre les mouvements de toute la droite.
Le pari de Marine Le Pen n’est pas de faire de son parti le partenaire d’une coalition mais de fédérer les indignations transpartisanes pour dicter ses conditions. On dit souvent qu’à la différence de son père, elle veut le pouvoir. C’est une hypothèse peut-être trop audacieuse, car l’essentiel de son discours demeure d’essence protestataire et assez peu compatible avec l’exercice du gouvernement et ses contraintes. Animée par le désir de revanche familiale, Marine Le Pen veut plus certainement le triomphe, c’est-à-dire que les faits finissent par lui donner raison. À cet égard, son positionnement sur la question de l’euro constitue une réussite symbolique indéniable. Depuis deux ans, la candidate du FN proclame que la sortie de la monnaie unique est non seulement souhaitable, mais inéluctable. Elle joue à plein de ce que sa position institutionnelle marginale lui donne le droit de risquer des prophéties autoréalisatrices, là où les ténors des partis de gouvernement s’interdisent d’évoquer l’implosion de la zone euro pour ne pas la provoquer. Il ne reste plus, alors, qu’à endosser le rôle de la femme politique qui ne se fixe pas pour simple ligne de conduite de rassurer les marchés. Et comme les marchés ne se privent pas, eux, d’anticiper la fin de l’euro, la position au départ la plus extrême apparaît finalement comme réaliste.
Même si, généralement pour le pire, les tabous ne cessent de tomber dans le débat politique français, Marine Le Pen risque de continuer à tirer les bénéfices électoraux du « parler vrai » dans le domaine économique. Sur ce point, en dépit d’une thérapie diamétralement opposée, sa position rejoint celle de François Bayrou qui, n’ayant ni députés à sauver ni obligation institutionnelle à l’euphémisme, peut se permettre de tirer la sonnette d’alarme. S’il y a des surprises lors de la prochaine présidentielle, il est très probable qu’elles profitent à ces candidats.
Dans son Opa sur les angoisses sociales, la présidente du Front national profite aussi de l’attitude de la gauche. L’idée d’un pur et simple « abandon » des classes populaires par le parti socialiste est trop empruntée de moralisme pour être retenue sans nuance. Il sera de toutes les manières difficile pour ce parti de se faire le relais de toutes les colères. En revanche, la fibre sociale de Marine Le Pen doit beaucoup à son parachutage à Hénin-Beaumont, au beau milieu de la désespérance du désert industriel français. Ce ne sont pas des énarques convertis au libéralisme globalisé qui règnent ici au nom de la gauche, mais des représentants du socialisme municipal dans ce qu’il a de plus traditionnel. Des décennies de pouvoir sans partage ont mené à des abus que la direction nationale du PS a soigneusement évité de sanctionner. Même lorsque le maire d’Hénin-Beaumont a été incarcéré pour corruption sous les lazzis du FN, on a continué à se serrer les coudes. Une fois de plus, Marine Le Pen a pu entonner la chanson du « Tête haute et mains propres » sans risque de se voir contredite par ses adversaires.
Des « mains propres », mais « pas de mains » : le jugement ironique de Charles Péguy sur la morale kantienne pourrait valoir de manière autrement plus crédible pour Marine Le Pen. Il est assez peu glorieux de ne pas être trop corrompu lorsque l’on ne détient pas d’autre pouvoir que celui du verbe. Il reste que le verbe lepéniste réussit à s’emparer des indignations, petites et grandes, qui traversent le champ politique. Pour faire face à ce rapt sur les colères sociales, les autres partis politiques ont créé des cellules de riposte au Front national. Peut-être ont-ils pris un peu rapidement acte du fait que la condamnation morale et politique globale de l’extrême droite était inefficace, et qu’il valait mieux jouer le jeu de l’argumentation en répliquant rationnellement à chaque mesure préconisée par le FN. Cette intronisation de Marine Le Pen dans ce que l’on appelait autrefois le « cercle de la raison » a sans doute des vertus démocratiques, mais elle sanctionne surtout le succès de la dédiabolisation. Il faut ajouter à cela que la défense d’une politique strictement délibérative, fondée sur l’échange serein des arguments, est toujours en retard sur les temps de crise. À chaque fois qu’un homme politique ou qu’un expert s’avance pour démontrer l’irrationalité des solutions du FN, il se trouve une petite voix pour demander de quelle autorité peuvent encore se réclamer ceux qui nous ont menés là où nous en sommes.
C’est pourquoi les adversaires sincères de Marine Le Pen ont probablement intérêt à retourner contre elle les armes de l’indignation. Les échecs, et parfois les turpitudes, de l’antiracisme des années 1980 ne doivent pas faire oublier que l’extrême droite a été isolée par un consensus républicain pendant plus de vingt ans, quels que soient ses succès électoraux. Durant cette période, aucune mesure avancée par le Front national, même la plus bénigne, ne pouvait être séparée de l’arrière-plan idéologique de ce parti. « Défendre les petites gens, soit, mais pourquoi faut-il que vous en fassiez payer le prix aux étrangers ? » De tels rappels aux principes ont, nous dit-on, fait la preuve de leur inefficacité. Mais, si rien n’est trop grave, il faudra aussi expliquer pourquoi les Français devraient s’abstenir de tenter l’aventure Le Pen. Aujourd’hui, Marine Le Pen peut annoncer qu’elle augmentera les prestations sociales sans que personne ne s’émeuve plus vraiment de l’incise qui suit : « pour les Français, cela va de soi ». Que reste-t-il alors à répliquer à une mesure aussi populaire ?
En entérinant le constat que le combat sur les principes politiques est d’ores et déjà perdu, le personnel politique et médiatique se condamne à avoir raison seulement sur les faits économiques et sociaux. En période de crise, le pari est risqué puisque c’est précisément sur ce genre de faits que la maîtrise est la plus faible (l’avenir de l’euro et la religion du « triple A » en sont les symboles). Souscrire à la présentation que Marine Le Pen fait d’elle-même comme d’une candidate qui s’est émancipée des idéologies, c’est lui abandonner une part exorbitante du réel. La part des « invisibles » justement, dont il n’est pourtant écrit nulle part qu’elle doive lui revenir.
- 1.
« Agriculteurs, chômeurs, ouvriers, retraités, habitants des campagnes françaises, vous êtes ces oubliés, cette majorité invisible, broyés par un système financier devenu fou. Pour la caste politique Ump-PS, face à leur Dieu, le triple A, vous êtes des triples riens ! », Marine Le Pen, meeting de Metz, 11 décembre 2011.
- 2.
Un récent sondage indique que 30% des Français n’excluent pas de voter pour Marine Le Pen lors des prochaines élections (Libération, 9 janvier 2012).
- 3.
Voir, par exemple, Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, la France invisible, Paris, La Découverte, 2006.
- 4.
L’espace de quelques mois, c’est justement le Pcf qui tenta d’occuper ce terrain miné. Des bulldozers de Vitry-sur-Seine destinés à détruire un complexe immobilier abritant des immigrés aux déclarations de Georges Marchais sur ce thème en 1981, l’argument était toujours le même : l’immigration est un moyen utilisé par le patronat pour faire baisser le coût du travail. C’est à peu de chose près la thèse défendue aujourd’hui par Marine Le Pen.