Positions : Printemps arabes : les raisons du dépit français


On sait depuis longtemps qu’une hirondelle ne fait pas le printemps ; certains découvrent, désabusés, qu’un printemps ne fait pas toujours une révolution. À lire la presse française, les « printemps arabes » ont accouché d’une souris (l’armée continue à tirer les ficelles) ou d’un monstre (les islamistes seraient les principaux bénéficiaires de la contestation), mais nullement de la démocratie réelle qu’ils promettaient. Comme les élections n’ont pas marqué la rupture que nous espérions, il n’est pas rare de lire que les Tunisiens et les Égyptiens se sont libérés d’un joug pour s’abandonner à une autre forme de despotisme.

En France, ce diagnostic fédère des opinions politiques diamétralement opposées. À l’extrême droite, on fait mine de s’effrayer de ce que l’on pense en réalité depuis longtemps : décidément, les Arabes n’aiment pas la liberté, ils en sont d’ailleurs à peine dignes. Face à la montée en puissance de l’islamisme, le seul discours politique qui a fait ses preuves souligne les dangers de l’immigration. L’extrême gauche, elle aussi, trouve dans ces événements de quoi nourrir ses préjugés : rien ne menace plus un processus révolutionnaire que la consultation du peuple. « Élection, piège à cons ! » : on sait se souvenir que mai 1968 a été enterré par la vague conservatrice de juin. Comme souvent, chacun retire de l’histoire les « leçons » qui correspondent le mieux à ses a priori.

En 1798, Kant faisait de l’« enthousiasme » ressenti par les spectateurs de la Révolution française le signe de ce que l’humanité était capable d’adhérer à l’idée de progrès, quels qu’en soient les aléas tragiques. Les printemps arabes n’ont pas bénéficié longtemps de cette sympathie affective, ce qui démontre sans doute davantage notre scepticisme à l’égard du progrès qu’un échec réel de la contestation démocratique1. Pour répondre à ces prophéties de malheur, on a raison de rappeler qu’en France, la République a mis près d’un siècle à triompher de ses adversaires. Même à l’heure de l’internet et de ses accélérations stupéfiantes, il est peut-être encore possible d’entendre que la démocratie ne se fait pas en quelques jours. Encore un effort, et l’on admettra qu’elle ne se « fait » d’ailleurs jamais, mais demeure essentiellement fragile, y compris dans les nations qui s’enorgueillissent de l’incarner pour toujours.

L’argument de la patience a toutefois peu de chances de convaincre complètement. En effet, le pessimisme des diagnostics sur les printemps arabes se fonde sur une idée précise de la révolution : celle que la Révolution française se faisait d’elle-même. Les historiens du xixe siècle ont beaucoup insisté sur la rupture dans la continuité sociale que représente la Révolution. Ainsi Michelet, pour qui la Constituante

croyait fermement que la vérité une fois trouvée, formulée en lois, était invincible. Il ne fallait que deux mois (c’était le calcul d’hommes pourtant fort sérieux) ; dans deux mois la Constitution serait faite ; elle allait de sa vertu toute-puissante, contenir tout à la fois et le pouvoir et le peuple ; la Révolution était alors achevée, le monde allait refleurir2.

On n’a pas attendu les nouvelles technologies pour espérer voir disparaître le temps au bénéfice de la toute-puissance de la volonté. Pour Quinet, la Convention « ne se donne pas même les sept jours pour faire le monde », son génie est de « supprimer le temps3 ». Les révolutionnaires de 1789 ont voulu voir l’inouï surgir sans attendre dans l’histoire, quitte à supprimer le temps lui-même. Entre l’abolition de l’Ancien Régime et l’instauration de la République, il ne devait pas s’écouler plus qu’un instant : cette contraction extrême était perçue comme la meilleure preuve de la souveraineté du Fiat révolutionnaire.

Il ne manque pas, aujourd’hui, d’« hommes pourtant fort sérieux » pour dénoncer le reflux des printemps arabes. Plus ou moins consciemment, ils fondent leur critique sur cette idée typiquement française de la révolution comme rupture absolue de la trame du temps. Derrière le pathos de l’événement se cache une logique du tout ou rien : puisque la république et la laïcité ne sont pas sorties comme par enchantement de la place Tahrir, il faudrait conclure à l’échec définitif de la contestation.

Mais ceux qui, sur l’autre rive de la Méditerranée, contestent encore nous apprennent que toutes les révolutions n’ont pas la forme disruptive du modèle français. Dans ces pays, l’armée et les partis islamistes sont les gardiens du temps et il est vrai qu’ils ne se sont pas effondrés aussi rapidement que les ordres de l’Ancien Régime. Faut-il, pour autant, en conclure à l’échec de ces révolutions sous prétexte qu’elles ne suivent pas le cours de la nôtre ? À cette heure, nous savons seulement que ce sont d’autres révolutions qui se jouent là-bas, moins fulgurantes sans doute, mais dont l’histoire n’est pas encore écrite4.

  • 1.

    De nouvelles espérances se sont déplacées récemment sur la contestation en Russie. Mais déjà pointent quelques impatiences : les Moscovites sont invités à en finir rapidement avec le pouvoir du Kremlin.

  • 2.

    Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », vol. 2, 1979, p. 207-208, cité par Frédéric Brahami dans sa remarquable étude « Déchirure et production politique du temps, Science et volonté. Autour de la Révolution française », Incidence, no 7, automne 2011, p. 249-290.

  • 3.

    Quinet, le Christianisme et la Révolution française, Paris, Fayard, 1984, p. 242.

  • 4.

    Voir les nombreux articles qu’Esprit a consacrés aux révolutions arabes en décembre 2011. Pour une analyse différente de ces mouvements, voir l’article de Gabriel Martinez-Gros dans ce numéro, p. 25-42.